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Une histoire de cohabitation




 
«Alerte des Epsiloniens» , est un roman de science-fiction qui raconte l’histoire d’une cohabitation entre des êtres infiniment petits « les Epsiloniens » et les humains qui ignorent leur existence. Le lecteur est convié à entreprendre plusieurs voyages en compagnie de deux personnages principaux, amoureux l’un de l’autre, Adam et Sara, vers l’univers invisible des Epsiloniens qui existe sur terre. Ils  découvrent dans ce monde  des êtres qui ont su gérer leurs rapports avec la nature, grâce à une sagesse et une science approfondies. Mieux encore, ils se rendent compte que ces êtres « extra-humains » et « intra-terrestres » évitent le plus souvent à l’homme de succomber à ses propres aventures destructrices. Adam et Sara  auront l’occasion d’assister à une démonstration de la force de ces créatures lorsqu’un Epsilonien dénommé Stratamykose, rongé par la haine, décide d’attaquer les humains. Dans cette guerre, seront exploitées différentes armes nouvelles, invisibles et infiniment petites, chimiques, biologiques, informatiques, virales, etc. Une collaboration entre l’homme et les Epsiloniens voit alors le jour pour faire face à la menace. En choisissant cette forme romanesque, le narrateur semble nous dire qu’il a le droit de conjecturer les choses de ce monde, surtout lorsque ces conjectures et la science s’étayent mutuellement.
Le titre de l’œuvre  permet d’accéder directement au référent. Ainsi le choix de cette épithète substantivée « Epsiloniens, dérivée de la cinquième lettre de  l’alphabet grec « Epsilon », est une marque inaugurale qui suggère, d’ores et déjà,  une inspiration mathématique et une interprétation qui se veut rationnelle et que le texte ne manquera pas de confirmer. Elle laisse sentir en effet une approche théorique fondée sur le probable et le possible. Le mot « Alerte », qui à l’origine est un cri militaire pour appeler à guetter, prévenir un danger et inviter à prendre toutes les mesures de sécurité utiles, annonce subtilement la thématique d’une guerre ou du moins d’une menace envisageable toujours dans une perspective du possible. L’association des deux vocables laisse entendre que les Epsiloniens, acteurs principaux dans le récit, sont des forces agissantes susceptibles de modifier le cours des événements sur la planète terre. Les dix-neuf chapitres, précédés d’un avant-propos, mettent en scène l’histoire d’un autre monde possible dont l’architecture, les fondements, les conceptions et les systèmes de valeurs sont si différents de ceux des êtres humains. L’élaboration de ce récit et la structuration des événements qui le constituent, cherchent à établir des liens entre la réalité telle que nous la voyons et l’expression subjective d’une autre réalité possible et tente de répondre à des interrogations formulées explicitement ou implicitement le long de cette démarche. Les péripéties sont racontées par le biais d’un accouplement, pour ne pas dire une hybridation, avec cette composante scientifique, qui doit à la fois engendrer le récit et lui donner son originalité.
L’utilisation toute particulière de la pratique onomastique dans l’œuvre, crée des échos et des variations, autrement dit tout un réseau intratextuel parallèle à la configuration des personnages. L’ancrage fictionnel se fait aussi par le procédé de la dénomination. Les noms assignés à ces personnages epsiloniens réveillent dans l’esprit du lecteur leur caractère identitaire si différent de celui de l’homme. Cette identité epsilonienne est fondée sur de fermes appuis à l’image sans doute de leur orthographe. En effet, tous les noms propres des Epsiloniens commencent par un « A » : Altrapaz, Amenuz, Aganadiz, Avolaros, Abycar, Agaphorts, Azavilarose, Averliouz, excepté le nom propre du rebelle Stratamykose, qui à cause de son crime rompt avec l’identité epsilonienne. Est-ce pour dire que cette communauté se partage les premiers fondements sains, symbolisés par la première lettre de l’alphabet « A » et assure ainsi une symbiose, atmosphère suggérée également par la musicalité douce de la combinaison des son « z » et des voyelles ? La symbiose de cette communauté réside essentiellement dans le respect des règles fondamentales d’un régime constitutionnel préconisées par leur ancêtre le patriarche Aménuz. Les Epsiloniens font de l’âme, de la spiritualité, de la morale, les principes fondateurs de la vie. La description à ce niveau semble taire les traits physiques de ces êtres et privilégie plutôt l’aspect éthique et les démarches epsiloniennes, principe qui est cohérent avec la dualité matérialité attribuée à l’homme vs spiritualité attribuée aux Epsiloniens qui fonde le récit et crée cette tension qui le dynamise. La plupart des dialogues établis entre les humains et les Epsiloniens sont des déclencheurs qui soulèvent de grandes questions, qui  exposent les visions différentes des Epsiloniens  et provoquent la remise en cause des actions et des certitudes humaines. 
Dans ce récit, c’est en termes de valeurs qu’il a fallu l’évaluer dans la mesure où il s’attache à l’expression d’un sentiment noble qui est la fidélité à un giron fondateur. L’amour est de ce fait personnalisé, anthrompomorphisé en termes féminins pour que l’expression d’union, concrétisée par les couples : Adam/ Sara, Azavilarose/ Agaphorts, Abyacar/ Aganadiz,  soit plus conforme au sentiment qu’on porte à l’humanité, à tous les êtres et à la terre. Une autre variable de la lutte éternelle qui oppose le Mal et le Bien. L’expression de l’amour apparait de manière inexpugnable à la vie. Les mots « union » et « communion » reviennent tout le temps dans le récit, lorsque le narrateur rapporte des moments forts qui atteignent leur paroxysme.
Les deux histoires qui se déroulent dans un seul univers s’entrecroisent et se mêlent. Adam et Sara qui représentent l’idéal, nous sommes tentés de dire platonique,  de l’amour, sont également des âmes salvatrices, une conscience humaine qui tente de concilier l’homme avec lui-même d’abord, avec la nature et avec son environnement. Les Epsiloniens qui prêtent main forte aux humains et font montre d’une sagesse profonde en constituent l’autre partie. Les événements aboutissent à un dénouement heureux (happy end) : la terre sera sauvée, les stratagèmes déjoués et Adam et Sara connaîtront la béatitude et fondent un modèle d’un noyau de l’humanité repentie.
Au-delà d’un récit, que le lecteur naïf trouvera simplement divertissant,  « »Alerte des Epsiloniens»    est d’abord une mise en discours d’une incontestable réflexion sur la notion du réel et sur l’humanité, qui s’imprègne par moment du discours moralisant et injonctif que les Epsiloniens tiennent à l’homme.  Des réflexions efficaces pour interroger  nos certitudes, ébranler nos convictions, et nous ré aiguillonner vers d’autres  possibles. Baghdadi a choisi la science-fiction comme mode d'investigation, mais aussi comme discours de l’homme des temps modernes, pour penser les travers humains à l’échelle universelle.
Le recours à cette forme générique peut ainsi avoir pour utilité d’être le ferment de plusieurs analyses et idées dont un scénario plus réaliste pourrait être tiré grâce à cette nouvelle hypothèse, à savoir l’existence d’un monde meilleurs quoiqu’invisible. Le narrateur ne manque pas de faire la remarque sur les conséquences d’une éventuelle négligence : « les ignorer, si petits soient-ils, ce serait une erreur ». Le moule de la science-fiction permet au narrateur d’installer un raisonnement scientifique et logique qui explore la possibilité de l’existence d’autres vérités et nous invite à prendre du recul vis-à-vis de la pensée catégorique. Dans cette perspective, « fiction » n’est nullement synonyme d’irréalité, d’inexistant puisque le narrateur s’inspire largement des dernières théories de la physique quantique. Le lecteur se rend compte qu’ «Alerte des Epsiloniens»  est un récit de science-fiction certes, mais  fondé sur une composante scientifique, qui n’est autre que des idées et théories dont une partie est fondée, et qui sont étroitement mêlées au récit.
Dans cette perspective,  nous pensons qu’il s’agit là d’une œuvre pionnière au niveau de la littérature marocaine d’expression française. C’est un terrain qui n’a pas été encore exploré par nos écrivains. Un terrain de l’infiniment petit qui se propose d’examiner une altérité d’un autre genre. En effet,  « Alerte des Epsiloniens»   est également un récit d’une quête qui démarre véritablement lors du franchissement du premier seuil, celui qui va entraîner les humains de leur univers quotidien vers un univers extraordinaire. Dans ce nouvel univers, l’homme va apprendre à entretenir un rapport privilégié avec la Nature qui non seulement initie à une autre « façon » de la voir, mais surtout constitue une rencontre avec soi-même , un retour sur soi salutaire.
Il est question d’un autre propos aussi, celui d’exhorter l’être humain à ne pas se laisser entraîner par les éclats de la matière et à ne pas produire un vide moral, l’être humain doit au contraire se responsabiliser davantage afin de se bâtir- en harmonie avec la nature et avec ses concitoyens un nouveau système de valeurs, inspiré du royaume epsilonien où « la haine est un crime soumis à des sanctions pénales » car « Il suffit d'un souffle de haine pour commencer une guerre », disait Anatole France.
Le voyage vers le monde epsilonien n’est en fait qu’un voyage dans notre esprit. Dans ce sens, ce n’est pas le personnage d’Adam qui a fait le voyage, mais c’est le voyage qui a fait et a défait plutôt Adam. Baghdadi invite chacun de nous à effectuer ce voyage vers ces mondes invisibles et être à l’écoute des oppositions qui s’inscrivent dans plusieurs dualités, entre autres le multiple face à l’unique. Cette écriture nourrit  également une autre démarche de réflexion et permettrait de démonter que le meilleur moyen de ne pas être aveuglé par des certitudes qui pourraient s’avérer trompeuses, c’est de cultiver l’esprit d’interrogation en considérant que rien n’est jamais certain et qu’on est toujours « dans le vrai » quand on est prêt à remettre ses certitudes en question et de penser ce qui relève encore de l’ordre de l’impensable.

Par Mohammed Dkhissi
Samedi 9 Janvier 2016

Lu 1178 fois


1.Posté par othmane le 17/01/2016 13:52 (depuis mobile)
Bravo M. BAGHDADI ! Bonne continuation

2.Posté par mati le 29/01/2016 18:27 (depuis mobile)
Brvo

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