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Une campagne pour le dépistage du cancer du sein

«Marche ou crève» : Le témoignage d’une ancienne malade devenue bénévole




Une campagne pour le dépistage du cancer du sein
Il y a un an, le ciel lui est tombé sur la tête. Un soir de Ramadan, un moment de tendresse et la découverte d’une masse dans son sein et de ganglions sous son aisselle. Ce soir-là et toute la journée du lendemain, elle s’en souvient, elle avait pleuré toutes les larmes de son corps. Un véritable déluge. «Je me demandais comment on pouvait avoir autant de larmes. Je ne soupçonnais même pas que je possédais un tel patrimoine
lacrymale…»
Très vite, le diagnostic tombe. Salka apprend qu’elle a un cancer du sein. Elle a 47 ans. Et ce jour-là sa vie bascule. Le cancer est entré dans sa vie, dans son couple, dans sa famille. Elle pense : rien ne sera comme avant. «Comme avant mon cancer».  Elle réalise aussi et surtout, dit-elle, que cela n’arrive pas qu’aux autres.
L’annonce n’est jamais un moment facile. « Tu as beau être préparée. Tu as beau être armée, te munir d’une carapace, avoir la peau dure. Tu as l’impression que tout s’écroule. Tu ne regardes plus tes seins de la même manière. Tu sais que tu es aux portes de l’enfer et tu ne sais pas comment ça va se passer », témoigne cette quadragénaire.
Commence alors un long parcours. Salka prend des allures de guerrière. Elle dit : «8 mois de combat pour vaincre ce cancer, 8 mois de guerre et un traitement comme des ADM, des armes de destruction massive».  Chimiothérapie, chirurgie, re-chimio et radiothérapie. Elle  a eu droit à la totale. Elle a, chuchote-t-elle, revêtu ses habits de combattante, un treillis pour ne pas tomber, ne pas fléchir, ne pas sombrer.  Surtout ne pas être seulement et uniquement ce grand corps malade. «Je n’avais pas le choix. C’était marche ou crève. J’ai choisi de marcher, marcher, marcher. Et puis, quand on s’appelle Salka, on est forcément une rescapée», témoigne-t-elle un an plus tard.
Et pour marcher et se tenir debout –«courber l’échine n’a jamais été vraiment ma spécialité» sourit-elle- il a fallu s’organiser. Plus exactement ré-organiser sa vie.  «C’est comme si un élan est brisé et qu’il faut tout refaire. Comme lorsque tu tombes de bicyclette et que tu dois très vite te remettre en selle et pédaler, pédaler, pédaler. Je ne voulais pas perdre prise avec la vie, avec le quotidien, avec mes proches, mon boulot. C’eut été une petite mort alors que je me battais pour la vie». Elle s’est alors découvert des talents d’organisatrice insoupçonnés pour rester dans le monde des vivants. Il fallait économiser son énergie pour pouvoir accomplir des gestes simples mais ô combien nécessaires à son combat. Faire un menu, programmer une lessive, regarder un tagine qui mijote, faire les devoirs avec la petite dernière, écrire, et fêter les anniversaires de son mari, de sa mère, sa sœur, son frère étaient autant de victoires et de points marqués contre son cancer.Elle apprend le goût des bonheurs simples et regrette toutes ses colères passées et inutiles. De cette période où sa vie est comme entre parenthèse, elle apprend aussi le camouflage.  Sa trousse de maquillage est devenue sa meilleure amie. Opération camouflage ou comment résister aux conséquences de la chimio. Faire bonne figure envers et contre tout. Elle apprend alors à se réconcilier avec elle-même, avec ce corps qu’elle ne reconnaît plus, ce visage qu’elle n’arrive même plus à regarder. «Le traitement du cancer est très physique. Il me fallait me ré-approprier tout cela. Je me suis prise par la main et j’ai fait du miroir mon meilleur allié». Salka fait l’apprentissage de l’estime de soi. Ne pas perdre surtout sa féminité. Prendre son destin en main pour être maître de sa guérison. Tourner en dérision, quand c’est possible, quand vos forces ne vous abandonnent pas complètement.
Dès l’annonce de son cancer, elle achète une perruque «cheveux vrais». Pas question de porter le voile pour des raisons politiques, explique-t-elle. «Mon cancer n’allait quand même pas m’islamiser !», s’exclame-t-elle. Elle se coupe ensuite les cheveux très courts. Première étape avant de franchir le pas et de se les tondre. «J’avais un look de petit mec.  Avec mon crâne presque rasé, mes gosses m’assuraient que j’étais comme Jessie J. Je disais à mon mari : caresse tes cheveux chéri puisque c’était ma nouvelle chevelure, c’était mon cadeau à toi», lance-t-elle dans un éclat de rire. Durant cette parenthèse désenchantée, elle s’en souvient, elle a beaucoup ri. Enormément pleuré aussi.
Salka n’a pas de gêne à le dire. Elle n’a pas toujours eu un moral d’athlète. Elle s’est parfois enfermée pour pleurer, pleurer, pleurer, se posant sans arrêt la même question : «Au Maroc, une femme sur trois a un cancer du sein. Pourquoi je fais partie de ces statistiques ? Pourquoi moi ?». Au Maroc, 7000 nouveaux  cas de cancers du sein sont diagnostiqués tous les ans.
Elle a achevé son traitement en avril dernier. A son premier contrôle effectué en juillet –une année jour pour jour après la découverte de son cancer du sein- elle a retenu son souffle.  «Tout va bien» lui a dit, en lisant ses résultats, son oncologue, énorme sourire aux lèvres.
Doucement la fatigue a disparu. Les cheveux ont repoussé. Les cils et sourcils aussi. Cet été lorsqu’elle a pu effectuer une heure de brasses quotidienne, elle a laissé éclater sa joie, comme un enfant qui reçoit un bon point. Et le bon point, c’est d’être toujours dans le monde des vivants.
C’est tout cela  et davantage encore qu’elle veut partager aujourd’hui avec ces femmes qu’elle rencontre régulièrement dans un cabinet de chirurgie cancérologique à Salé où elle s’est faite bénévole. «Avec ces femmes pour qui le cancer est synonyme de générique de fin, ces femmes qui ont une peur panique de la chimio, je partage mon expérience. Je leur donne mes petits trucs qui m’ont permis de traverser cette page de ma vie avec le moins de douleur, le moins de souffrance, le moins de déprime possible», témoigne-t-elle.
Il y a un avant et un après cancer. Salka en est convaincue. La maladie lui a appris à mieux apprécier les choses simples, à être plus douée pour le bonheur qui n’est pas seulement dans le pré. Aujourd’hui, à chaque fois qu’elle rentre de Salé où elle a essayé de faire porter une armure à une femme à qui on venait de diagnostiquer un cancer, elle se dit que «oui, plus belle la vie».

Narjis Rerhaye
Jeudi 10 Octobre 2013

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