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Un système irrationnel peut-il survivre ?




Il fallait vraiment avoir la vision ou l’esprit troublé pour entonner, lundi, de vibrants alléluias lorsque, au lendemain de l’annonce du plan de sauvegarde européen, la spéculation s’est déchaînée à la hausse sur presque toutes les places boursières. C’était en fait inquiétant. Cela prouvait que, puisqu’on avait, fût-ce virtuellement, desserré les cordons de la bourse, les marchés – comme on dit – passaient illico à la caisse en anticipant que cela n’allait pas durer.
Le lendemain, en effet, replis des Bourses, scepticisme affiché, remontée des taux d’intérêt imposés à la Grèce, flambée de l’or redevenu valeur-refuge.
Qu’on y réfléchisse deux secondes: comment le plan de sauvegarde, l’idée du siècle, aurait-il suscité une euphorie prolongée à partir du moment où on prenait le temps de l’analyser deux minutes ? De quoi s’agit-il : d’éteindre des pétards qui risquaient d’exploser en les ensevelissant sous des tombereaux de dynamite ; à la façon des Hollandais confrontés aux armées de Louis XIV, on a ouvert les vannes pour décourager les envahisseurs.
C’est un peu, en somme, comme la peine de mort qui revient à décourager le crime en tuant, ou la croisade qui consiste à massacrer son prochain pour imposer une religion d’amour. Là, il s’agit de combattre les effets d’un endettement excessif. Comment ? En s’endettant plus encore.
Comme le Sapeur Camembert, pour boucher en urgence des trous, on en creuse potentiellement un, énorme.
Et, parallèlement, pour empêcher que cette masse considérable de liquidités virtuelles mises sur la table ne devienne réelle (ce qui provoquerait une véritable banqueroute continentale), on met en place des politiques de très lourdes austérités. Au risque de casser la fragile croissance et donc de réduire les recettes futures des États ? C’est un autre débat.
Ce que je voudrais simplement évoquer, ici, ce sont les conséquences du fait que le système économico-financier, qui exige qu’on réagisse de la sorte à ses dérèglements, apparaît de plus en plus irrationnel et de plus en plus immoral.
Or, un système, de quelque nature qu’il soit, capitaliste ou socialiste, monarchique ou républicain, peut être considéré comme plus ou moins juste, plus ou moins démocratique, plus ou moins égalitaire, plus ou moins respectueux des droits de l’homme, mais sa pérennité n’est garantie que s’il parvient à convaincre qu’il obéit à une logique, la sienne, et qu’il est fidèle à des valeurs, les siennes. Autrement dit, qu’il a sa propre cohérence et sa propre morale.
C’est à partir du moment où le système soviétique est apparu, aux yeux mêmes de ses propres défenseurs, totalement irrationnel et totalement immoral, qu’il s’est effondré.
Que montre, une fois encore, une fois de plus, la crise déclenchée par la semi-faillite grecque ? Elle montre que le système (celui-là même qui fut à l’origine du krach de 2008, mais qu’on a maintenu en l’état) est effectivement devenu intrinsèquement irrationnel et intrinsèquement immoral.
On peut dire, par exemple : pour sauver un pays – en l’occurrence la Grèce – de la banqueroute, il faut que sa population se serre les coudes et la ceinture, c’est-à-dire accepte des sacrifices. L’affirmation n’est ni incohérente ni immorale. Dès lors, en revanche, que les sacrifices effectivement imposés permettent d’économiser 5 mais que, dans le même temps, la spéculation internationale coûte 10 (spéculation qui, rappelons-le, est à l’origine d’une crise qui a nécessité qu’on emprunte massivement) et qu’en outre la récession provoquée par ces sacrifices (- 4 %, au lieu de + 1 % de croissance) et les taux d’intérêt exigés par les prêteurs, malgré les sacrifices, coûtent 15… où est la logique ? Où est l’éthique ?
On pouvait dire, quand les entreprises annonçaient des profits records: « les profits d’aujourd’hui sont les emplois de demain », c’était cohérent et pas immoral. Mais quand les super-profits d’aujourd’hui sont à la fois la cause et la conséquence des délocalisations boursières qui induisent les suppressions d’emplois d’aujourd’hui et de demain… où est la cohérence ? Où est la morale ?
On apprend dans les cours d’économie, en particulier dans les grandes écoles de commerce, que la main invisible du marché régule spontanément les rapports entre producteurs et consommateurs médiatisés par des marchandises et des services. Mais quand on découvre qu’une économie virtuelle, qui ne médiatise aucune marchandise ni aucun service, et ne nécessite ni producteurs ni consommateurs, brasse des sommes 50 fois plus importantes que l’économie réelle… où est la morale ? Où est la logique ?
Quand le fameux Jérôme Kerviel, qui a fait perdre 5 milliards d’euros à la Société Générale, écrit, dans un livre qui vient de paraître, que lui et les autres traders étaient considérés par les patrons de la banque comme des prostituées, des « gagneuses » qui devaient procurer le plus d’argent possible et de toutes les façons possibles à leurs souteneurs, où est la morale ?
Le système alors n’a plus d’autre justification que la défense a priori et dogmatique de sa pérennité au nom des quelques-uns qui y trouvent avantage.

* Journaliste, écrivain et
homme politique français.


PAR JEAN-FRANÇOIS KAHN *
Lundi 17 Mai 2010

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