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Un plan américain pour déstabiliser la Chine ?




Début octobre, le Premier ministre chinois Wen Jiabao s’est adressé aux dirigeants européens à Bruxelles. Le vocabulaire, de mauvais augure, de « guerre des devises » a dominé les débats. Faut-il s’en étonner ? Après tout, les USA – alliés à une coalition de plus en plus nombreuse - ont lancé une attaque massive sur la Chine. Et l’arme de choix de cette coalition menée par l’Amérique est le taux de change yuan-dollar US. Le « plan de guerre » de l’Amérique serait alors qu’une appréciation maximale du yuan par rapport au billet vert générera l’instabilité économique en Chine, ce qui freinera sa puissance hégémonique.
Le Premier ministre Wen avait des raisons de s’inquiéter et d’avertir les décideurs réunis à Bruxelles qu’une appréciation importante du renminbi déstabiliserait la Chine et serait « un désastre pour la planète.»
La rhétorique venant de Washington ne parle pas d’armes et de plans de guerre. Au lieu de cela, les ondes transmettent un flot incessant de non-sens sur la façon dont une appréciation importante du renminbi est conçue pour aider les Chinois et protéger le monde de déséquilibres globaux. Sans surprise, la ligne de Washington n’a aucun rapport avec les faits.
La guerre des monnaies
dans les années 30
Ce ne serait pas la première fois que l’Amérique utilise la monnaie comme une arme secrète pour déstabiliser la Chine. Au début des années 1930, la Chine fonctionnait encore à l’étalon-argent, et pas les États-Unis. En conséquence, le taux de change entre le dollar US et le yuan chinois était déterminé par le prix de l’argent exprimé en dollars US.
Durant son premier mandat le président Franklin D. Roosevelt dévoila son « plan » de stabilisation de la monnaie chinoise. Ce plan était drapé dans la rhétorique du désir de faire quelque chose pour aider les producteurs américains d’argent et, bien sûr, les Chinois.
Usant de l’autorisation accordée par l’Amendement Thomas de 1933 et le Silver Purchase Act de 1934, l’administration Roosevelt, acheta de l’argent. Cela, en plus de rumeurs très optimistes au sujet des politiques américaines vis à vis du métal argent, contribua à faire flamber le prix de l’argent de 128% (calculé en moyenne annuelle) sur la période 1932-1935.
Des arguments bizarres ont puissamment contribué à l’agitation en faveur de prix élevés de l’argent. L’un de ces arguments portait sur le fait que la Chine fonctionnait avec l’étalon argent. Les intérêts coalisés dans la production d’argent affirmaient que les prix plus élevé de l’argent - qui mèneraient à une appréciation du yuan par rapport au dollar US - pourraient bénéficier aux Chinois en augmentant leur pouvoir d’achat... En réalité, comme cela a été noté par un comité spécial du Sénat des États-Unis en 1932: « le métal argent est la mesure de leur richesse et de leur pouvoir d’achat ; il sert de réserve, leur compte en banque. Il est la richesse qui permet à ces peuples d’acheter nos exportations. »
Les choses ne fonctionnèrent donc pas comme ce que Washington avait annoncé publiquement, mais bien comme cela avait été secrètement «prévu». Alors que le prix du métal argent exprimé en dollars flambait, le yuan s’appréciait face au dollar. En conséquence, la Chine fût jetée dans la gueule de la Grande Dépression. Sur la période 1932-1934, le PIB de la Chine s’écroula de 26% et les prix de gros dans la capitale, Nankin, chutèrent de 20%.
Tentant de soulager les difficultés économiques imposées par les politiques de l’argent des États-Unis, la Chine demanda des modifications dans le programme d’achat d’argent du Trésor américain. Mais ses arguments ne furent pas entendus. Après plusieurs réponses évasives, l’administration Roosevelt indiqua finalement le 12 Octobre 1934, qu’elle menait simplement une politique mandatée par le Congrès des États-Unis. Se rendant compte que tout espoir était perdu, la Chine dut effectivement abandonner l’étalon argent le 14 Octobre 1934, bien que la déclaration officielle ait été reportée au 3 Novembre 1935. Incidemment, cela sonna le début de la fin pour le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek. Le « plan » américain fonctionna comme un charme : le chaos monétaire chinois s’ensuivit. Cela donna une ouverture aux communistes - ouverture qu’ils exploitèrent et qui contribua puissamment au renversement des nationalistes.
Les sirènes américaines aujourd’hui
Aujourd’hui, ce sont les États-Unis qui prient la Chine de modifier sa politique de changes. En revanche, on peut penser que Washington n’a pas de plan de guerre, ou même l’idée d’un plan (et que Washington ne connaît pas même la signification du mot « plan »). Cela dit, si Pékin cède à la demande actuelle de Washington pour une appréciation du renminbi, le résultat est tout à fait prévisible : un bouleversement chinois et une catastrophe dans le monde s’ensuivront.
Heureusement, le Premier ministre Wen a étudié les données. Depuis que la Chine a adopté les réformes de Deng Xiaoping, le 22 Décembre 1978, le pays a expérimenté des régimes de change différents. Jusqu’en 1994, le renminbi connaissait une phase de dépréciation par rapport au dollar des États-Unis. Les taux de croissance du PIB chinois et le taux d’inflation étaient assez volatils au cours de cette phase.
Après la dépréciation importante du renminbi de 1994, et jusqu’en 2005, la fixité des taux de change était à l’ordre du jour, avec peu de mouvement dans le rapport RMB / USD. En conséquence, la volatilité du PIB et du taux d’inflation s’atténua, et avec le renminbi solidement ancré au dollar américain, les taux d’inflation de la Chine ont commencé à refléter ceux des États-Unis. La Chine est ensuite entrée dans une phase d’appréciation progressive du renminbi (lorsque le rapport RMB/ USD a diminué sur la période 2005-08).
Sans un solide ancrage au dollar, le taux d’inflation de la Chine a accéléré, par rapport au taux d’inflation des Etats-Unis. Et, oui, la volatilité du PIB de la Chine a aussi augmenté et le taux d’inflation moyen de la Chine a lui aussi augmenté. En plus de laisser parler les données, le Premier ministre Wen doit aussi être en train d’écouter les lointains échos de Karl Schiller, ministre allemand des Finances entre 1966 et 1972, qui de manière concise, avait déclaré : « la stabilité n’est pas tout, mais sans la stabilité, tout n’est rien ». Espérons qu’il continue d’écouter.

* Professeur d’économie
appliquée à l’université John Hopkins à Baltimore aux USA
Articles publiés en collaboration avec www.unmondelibre.org

PAR STEVE HANKE
Mercredi 3 Novembre 2010

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