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Un nouvel ouvrage de Mohammed Almaâzouz : “Les palpitations des saisons” ou le roman transdisciplinaire




«Les palpitations des saisons », de Mohammed Almaâzouz, est un roman d’expression arabe publié en 2007 chez les Editions Afrique-Orient sous le titre « Rafif Alfossoul ». Il est considéré parmi les romans qui ont fait couler beaucoup d’encre dans notre pays. Le Prix des écrivains qui lui a été attribué a suscité une vraie polémique partageant les lecteurs en deux clans : les défenseurs et les détracteurs. Certains de ces derniers se sont accrochés à des futilités, comme les fautes typographiques, pour avancer que le prix n’est pas mérité. D’autres ont bien montré leur incapacité à comprendre le « bégaiement dans l’écriture » comme l’appelle Gilles Deleuze. L’écrivain, consciencieusement, a essayé de créer une nouvelle langue de l’écriture. Il a poussé le langage, parfois la syntaxe jusqu’à une certaine limite, créant ainsi des écarts sémantiques difficilement saisissables.
Il y a des passages où l’on se croit dans une prose poétique, d’autres où des questions philosophiques sont traitées avec subtilité, d’autres encore où la narration poursuit son cours comme cet écoulement continu de l’eau dans un fleuve. Dans ce roman, les ponts entre les gens sont savamment coupés. On migre d’un genre à l’autre sans s’en rendre compte. Le voyage ne demande que le penchant à être transporté et la moindre fausse sensibilité risquerait de gâcher le plaisir.
« Rafif Alfossoul » ne s’est pas contenté d’intégrer presque tous les genres de l’écriture, il les dépasse pour interpeller d’autres aspects de l’art. La musique est présente par le rythme, mais aussi par les extraits de certaines chansons d’Edith Piaf. Et comme dans le cinéma iranien, le personnage principal se découvre au fil des pages. On ne le connaît pas au début, son comportement se montre incompréhensible voire absurde. Cependant, plus le texte progresse, plus se justifie toute conduite et s’éclaire petit à petit l’entreprise pour laquelle il a choisi de retourner au Maroc.
Après des années de longue absence sur les terres françaises, Almoïz Ben Nouali quitte son lieu de résidence pour retrouver les traces de son enfance. Il avait  un vague projet de retour et se trouve pousser par une force indéfinissable. Il dit dans un passage : « Je suis venu comme ça, sans envie préalable. Je ne sais pas comment je suis venu ni pourquoi je l’ai fait, pourtant je suis venu ». Et d’ajouter dans un autre: « Je sens que le présent est une attaque torrentielle destructrice ».
Ce volcan qui jaillit en son intérieur et le pousse à traverser les mers dépasse cet état de tristesse causé par le désir persistant de revivre un souvenir pour épouser d’autres dimensions quand il découvre la nouvelle Oujda, une ville qui a changé de visage et dont les habitants se sont scindés en deux groupes : ceux qui ont choisi de prendre le train de l’arrivisme, ne regardant que devant eux pour ne pas voir les leurs sombrer dans la misère et ceux qui sont restés sur place, acceptant de voir la mort s’approcher en rampant, sans pourvoir échapper à leur destin. Le narrateur, après s’être assuré qu’El Ghalia, son ancien amour, a été charriée par le mascaret du carriérisme et que son nouveau mari (parce qu’il était son ex) lui balise le chemin pour arriver au sommet, entreprend d’organiser une marche de protestation, non pour se venger d’un amour fané mais plutôt rendre la dignité aux habitants de sa ville qui s’ensevelissent dans le déshonneur.
Il demande aux contestataires de se raser le crâne et de marcher pieds nus, mais il est surpris le jour venu de ne trouver qu’une poignée de personnes, des connaissances qui se sont déplacées par complaisance. Ceux pour qui la dissidence est menée, «  au lieu de participer, sont restés au bord de la route à contempler étrangement le spectacle en poussant parfois des éclats de rire et d’autres fois en criant sans raison comme s’ils étaient dans un festival ». Désespéré, Almoïz prend le chemin du retour vers son pays d’accueil quand un attentat dont le kamikaze est un proche le fait revenir sur sa décision.
« Les palpitations des saisons » n’est pas une petite affaire privée comme le croyaient certains pseudo-critiques, c’est un roman à portée universelle. C’est la critique de toute une génération d’intellectuels qui, tout s’enfermant dans leur tour d’ivoire, ont laissé le terrain vide pour les opportunistes. Leur isolement a secrété leur propre mort et quand ceux qui ont survécu, se sont rendu compte de leur erreur, ils se précipitent pour commettre des bêtises comme des fous « qui défilent dans la rue le crâne rasé et les pieds nus».
Mohammed Almaâzouz, docteur en anthropologie et esthétique, l dramaturge et essayiste a montré qu’il est capable d’aborder avec brio l’écriture romanesque. Il nous a donné l’occasion de rejuger l’histoire, de crier non, ne serait-ce que le temps de lecture, à la marginalisation, l’exclusion, la misère et à l’absence de démocratie.
Cet écrivain a bien compris, comme l’a dit Gilles Deleuze, que « Ecrire, c’est se lancer dans une affaire universelle ».

MySeddik Rabbaj, écrivain
Lundi 21 Février 2011

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