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Un monde de cauchemar et de désamour

L’écrivain prend son envol des ancrages identitaires qui enferment les émotions authentiques




L’écrivain belge Patrick Lowie qui habite
au Maroc depuis plusieurs années a récemment
publié aux éditions PAT sa dernière chronique
de Mapuetos intitulée «Charabia»


Comme il aime le dire lui-même en présentant ce projet d’écriture comportant une quarantaine de volets, «Mapuetos est une ville qui n’existe pas dans un pays qui n’existe pas». C’est une ville que l’on invente en s’éloignant des conceptions réalistes de l’urbanité et en imaginant des univers fantasmagoriques, possédant leur part de beauté mais aussi leur ignominie. Le monde des rêves est aussi celui des cauchemars. La première chronique Mapuetos, intitulée «Amaroli Miracoli», commence dans une prison. Le narrateur est emprisonné sans vraiment savoir pourquoi. Les G.O.P (les Gentils Organisateurs Pénitenciers) sont des panoptiques foucaldiens qui s’occupent de remplir les vides de la prison, en emmenant à chaque fois des nouveaux venus. Il suffit de se promener dans la cité pour trouver quelqu’un à enfermer : « On enferme sans motif gravissime. Les lois et directives sont telles dans ce pays depuis quelques années qu’il est impossible de ne pas être en infraction de quelque chose ». Dans la prison, la première chose dont l’écrivain prend conscience est l’incapacité des gens à aimer. Nous vivons dans un monde où l’amour a disparu. Et c’est le monde qui est devenu en réalité une immense prison aux murs froids. Les parcs d’attraction, les plaisirs désincarnés sont des lieux d’enfermement sociaux. 
Comment repenser la liberté, notamment la liberté d’aimer ? En réinventant le nomadisme du cœur. L’écrivain prend son envol des ancrages identitaires qui enferment les émotions authentiques : « Je n’avais surtout aucun besoin de m’identifier à ce pays, à ses traditions, je n’avais pas à protéger mes acquis, mes possessions, et je n’avais pas l’impression d’appartenir à quelqu’un ou à quelque chose ». Le personnage est très proche de celui créé par Jean-Baptiste Messier dans le roman 3066 Lamia, qui s’affranchit des marqueurs identitaires et des aliénations conservatrices. Le narrateur de Patrick Lowie a soif d’air pur. Aux antipodes de ces individus qui aiment être ensorcelés, envoûtés, possédés par l’amour, il préfère sa liberté : «La liberté, c’est l’amour, le détachement». Par moments, la solitude de l’homme libre l’amène vers de sombres émotions, où aucune lueur d’espoir ne semble possible : «Parfois, pour tuer le temps, pour tuer la mélancolie, ne gérant plus beaucoup le vide qui est en moi, je regarde les images insipides sur l’écran qu’on nous impose». La prison reste un lieu de désolation. Et le seul espoir qui reste au narrateur est l’écriture, une écriture non mercantilisée et ouverte sur la création. Mapuetos peut exister. 
Dans «Charabia», le périple surréaliste dans lequel nous entraîne Patrick Lowie commence par un chat qui se réveille en plein traumatisme, conscient d’avoir été chassé d’un Eden perdu : «Le chat étourdi se souvient des caresses reçues. C’est farfelu de se réveiller escorté par ce sentiment amoureux sans l’être vraiment». Les «réalités imaginaires» sont teintées de la même ambivalence que les autres récits. Le but de l’écriture est de fuir le réveil qui nous ramène à la réalité. Même si dans les rêves, la peur d’aimer est toujours là et que la vie n’est qu’une série d’éclipses, de fossés permanents entre hier et aujourd’hui. C’est dans le lit que l’on sent «le sentiment amoureux d’un amour inexistant » qui s’accroche au corps et en berce la solitude. Les conceptions les plus libres de l’amour se trouvent-elles dans les mondes virtuels que l’on s’invente?. «Il y a quelque chose de subtilement pessoesque dans les amours virtuels. On s’imagine, en observant les bateaux partir, les plus beaux voyages, les plus belles traversées du temps tout en restant murés devant l’écran de nos fantasmes. Les amours virtuels se projettent dans l’obsolescence de nos vies comme autant de rappels qu’elles ne sont qu’illusoirement béantes ». Tout est possible dans le monde des rêves, dans le monde des virtualités. La chair des mots se fait charabia et bascule dans un délire euphorique, à l’image du volcan et des coulées mécaniques dessinés par Pascal François à la fin de l’ouvrage. Dans « Charabia », l’écriture crée un écrivain qui est hors du langage.
Dans le charabia de mots, la littérature a le corps d’un ange et l’enjeu est dès lors de ne pas laisser ensevelir par « le flot brûlant de sa 
splendeur ». Là encore, rompant avec ces personnages littéraires qui trouvent la quintessence de l’amour au moment où l’être aimé prend possession de leur âme, les délires de « Charabia » restent une déclaration d’amour. 

 * Enseignant chercheur CRESC/EGE
 (Cercle de littérature contemporaine)

Par Jean Zaganiaris *
Mercredi 10 Août 2016

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