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Un livre où les niveaux de lecture se superposent : Une vraie leçon de narration




Un livre où les niveaux de lecture se superposent : Une vraie leçon de narration
Il y a des livres qui ne se prêtent qu’à une seule lecture. Quand on les relit, on a l’impression de gaspiller du temps, on sent que le récit a déjà perdu de son mystère, que ce principe de la découverte qui est à l’origine de l’attachement du lecteur au texte n’existe plus. Cependant, d’autres livres savent bien garder des zones obscures au premier regard du lecteur, l’obligeant ainsi à revenir à la charge une ou plusieurs fois. Il les lit à des périodes différentes et à chaque fois, il se rend compte qu’il a glissé sur des passages, combien importants ! Ces textes ressemblent à une mer: plus on apprend à nager, plus on s’éloigne de la plage et de l’écume et plus on découvre des choses merveilleuses. La mer pour les plongeurs n’est pas du tout celle des nageurs-apprentis, pourtant tous les deux l’appellent : la mer.
« Les dunes vives », premier roman de Khireddine Mourad, paru chez Eddif en 1998, fait partie de cette deuxième catégorie de livres. On ne peut pas se fier à une seule et simple lecture de cet ouvrage. Les niveaux d’analyse se multiplient et se découvrent chaque fois qu’on arrive à la fin du récit. C’est une vraie leçon de narration, un précis de grammaire, car Mourad a fait revivre des temps et des expressions françaises agonisants sans que cela alourdisse le texte ou l’inscriue dans un certain archaïsme. Par ailleurs, ce livre est surtout un regard tourné vers le passé du Maroc. A travers l’histoire d’une famille de colons  français, le roman retrace, par un signe ou par un indice, parfois d’une manière sous-jacente, les moments forts de la décolonisation du pays. Ici la petite histoire, celle des gens ordinaires, éclaire l’Histoire avec grand « H ». Comme dans “Le  manteau” de Gogol où la vie d’un simple fonctionnaire nous renseigne sur tout ce qu’a enduré le peuple russe au sein de l’empire des Tsars, dans « Les dunes vives » c’est à travers une relation amoureuse impossible entre Nathalie, la fille des colons français et Youssef, le fils de la servante qu’on se rend compte du projet hégémonique entrepris par les Français après leur implantation au Maroc. L’histoire du roman devient un faisceau lumineux qui nous conduit vers tout ce qui se tramait dans les coulisses des colons, toutes les pensées qu’ils avaient des indigènes et nous expose aussi la conscience que ces derniers avaient de tous ces agissements : « Ils rendront le pays exsangue d’abord ; puis, ils clameront qu’ils nous ont sortis des temps obscurs», dit l’un des personnages.
Parmi les facteurs qui ont fait que la relation entre Youssef et Nathalie n’avait pas de lendemain, il y avait les différences culturelles. C’est un thème repris en 2008 par Yasmina Khadra dans « Ce que le jour doit à la nuit », roman qui montre l’impossibilité d’un amour entre Younès, un jeune Arabe et Emilie, une jeune Française. Cependant, dans Les dunes vives », la question se pose autrement, c’est la société qui montre au jeune garçon que le chemin qu’il emprunte mène à l’impasse. Dans ce roman, se trouvent bien définis certains termes qu’on utilise à tord et à travers, des termes dont le vrai sens est complètement caché par leur aura sémique, des termes chers à K. Mourad et auxquels il a consacré des ouvrages pour les définir théoriquement. Les mots : culture, identité, altérité… prennent corps dans ce texte. On les sent plus et on comprend leur vraie signification.
« Les dunes vives » est aussi un roman psychologique par excellence. Hélène, la maîtresse de maison, souffre d’un malaise existentiel. Elle est incapable de donner l’amour et la tendresse à son mari et à ses enfants. On ne condamne pas son comportement, car l’auteur nous a préparés à l’accepter et à lui trouver des excuses. Elle ne ressemble pas aux mauvaises mères de la littérature comme dans la trilogie de Kathrine Pancol ou «Vipère au poing » d’Hervé Bazin ou encore « L’enfant » de Jules Vallès. C’est une femme incapable de devenir femme complète. Car, comme l’a bien dit l’auteur, elle ressemble à « ces graines apportées par le vent dans des sols étranges, donnant des plantes si dégarnies et si fragiles qu’il était difficile de dire si elles étaient en prise avec une longue agonie ou si elles attendaient pour fleurir une saison qui ne viendrait jamais ».
Dans ce roman, la qualité du style est exceptionnelle. L’écrivain et le poète se relaient tout au long du récit. La douceur de l’écriture nous fait accepter la douleur de l’histoire. Les mots sont fragiles, on a l’impression qu’ils se casseront si on les brutalise; c’est pourquoi, on est appelé lors de la lecture à être très prudent, ne pas aller trop vite, et à lire attentivement les passages pour que tous les mots apparaissent dans leur forme complète, sans que rien ne manque.
« Les dunes vives » regorge de passages philosophiques, passages qui arrêtent le lecteur et l’obligent à réfléchir. Peut-on passer rapidement sur des réflexions pareilles ? « Il y a des victoires pires que les défaites, ce sont les victoires honteuses. » ou encore : « L’amour est chargé d’orgueil, voilà pourquoi il n’est pas taillé pour affronter l’existence, et voilà pourquoi, bien souvent, et même toujours, les amants échouent. »… Ce genre de brillantes pensées jalonnent le livre, l’éloignent de cette narration linéaire, fastidieuse et barbante.
On aimerait bien voir un jour ce grand roman faire partie des programmes à la fac ou au lycée. Cela permettra aux étudiants et aux élèves de découvrir plusieurs univers en même temps.  

Eléments bibliographiques de K. Mourad

- Le chant d'Adapa, poésie, Hatier, (Prix ACCT)
- Nadir ou la transhumance de l'Etre, nouvelles, Le Fennec
- Pollen, poésie, Al Manar
- Les dunes vives, roman, Eddif, 1998 (Prix Grand Atlas)
- Arts et Traditions au Maroc, ACR, 1998
- Marrakech et la Mamounia, ACR, 1994
- Le chant à l'indien, poésie, Mémoire d'encrier, 2006
- L'homme qui brodait des secrets, scénario du film, sorti en salles en 2000

My Seddik Rabbaj
Lundi 18 Octobre 2010

Lu 409 fois


1.Posté par mourad le 19/10/2010 06:00
excellente analyse

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