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Un hymne d’amour à l’adresse de la poésie




Un hymne d’amour à l’adresse de la poésie
Que le dernier livre de René Char, publié quelques mois avant sa mort, soit encore un hymne d’amour à l’adresse de la poésie, dans cette voix demeurée verticale, traversée par la foudre, malgré l’âge cassant, sans reniement ni résignation à la tentation des honneurs officiels, confirme la cohérence d’une vie souveraine qui porta l’Absolu de la parole au plus haut point, quitte à prendre souvent des accents oraculaires. La dernière édition du Marché de la poésie, à Paris, entre le 06 et le 09 mai, malgré les doutes des éditeurs lors des premiers jours  de l’événement –  ils étaient là aussi pour vendre -, donnent toujours raison à René Char à propos de la Soupçonnée : «Hors de la poésie, entre notre pied et la terre qu’il pressent, entre notre regard et le champ couru, le monde est nul». Mais le nom du poète, le plus grand de tous au XX siècle, selon Maurice Blanchot, ne survient pas par le simple hasard d’une réminiscence arbitraire ou l’usage convenu de la rhétorique liminaire débloquant la parole toujours en butte contre les digues du silence, le moment de l’écriture venu. A côté de Hölderlin (Heidegger, les présocratiques, Nietzsche), on sait ce que fut Rimbaud pour le poète de L’Isle-sur-la-Sorgue: « Rimbaud le Poète, cela suffit, cela est infini ». Qu’aurait pensé René Char de ce poème, une première, et pas n’importe lequel, Le Bateau ivre, sur les murs de la rue Férou ? Pas n’importe quel mur, celui de l’Administration des fiscs, non loin de l’Eglise Saint Sulpice et du Commissariat central du  6° Arrondissement, tout ce que Rimbaud a abjuré avec la fougue, le mépris et l’orgueil du génie précoce. Mais arrêter le mouvement du  Bateau ivre sur n’importe quel mur, n’est-ce pas porter le paradoxe (la poésie charienne en fait un usage pléthorique) à son comble, combler le paradoxe ? Faut-il crier très vite à la récupération ? Qui triomphera de l’ancre ou du bateau  dont l’attrait des fonds salins et des hauteurs maritimes est aussi irrésistible que le besoin d’ancrage dans quelque port, de temps à autre? Ne peut-on pas imaginer la ville de Paris en train de voyager dans le sillage de la divagation  rimbaldienne? Ce qu’elle n’a jamais cessé de faire depuis que Rimbaud a déclamé son poème, pas si loin de la rue où il trône aujourd’hui; qu’il a, depuis Charleville, rejoint la Commune de Paris. La coïncidence de la consécration de Rimbaud, car c’en est une, avec les honneurs rendus à Aimé Césaire, autre descendant du fils Rimbaud, déclamé par ses admirateurs sur les lieux du Marché, à l’occasion de son  centenaire, en est une autre preuve -, plutôt que de penser que ce Déserteur  a trouvé enfin son socle qui va amadouer sa parole dissidente?
Quelle merveille que ces cent vers qui couvrent l’indifférence froide des murs, 300 m2 ; donnent l’alternative à la laideur parfois choquante des tags, montrent les proportions insoupçonnées de ce poème, tout le labeur dont la main et l’esprit humain sont capables ! Je rends grâce à cette Dame, une octogénaire, membre de l’Association Internationale des Amis de Rimbaud, qui, sentant mon approche, ferma les œuvres complètes du poète en question, où elle était absorbée (j’oublierai beaucoup de détails de ce Marché, mais cette image, non, ce sera mon punctum pour toujours), au milieu du tumulte général, et, celui particulier, à quelques mètres, des poètes irlandais, invités d’honneur de cette édition, clamant leurs poèmes, s’adressa à moi, en m’expliquant l’intérêt d’adhérer à cette Association. C’est elle qui m’a montré la rue Férou où j’allais trouver de jeunes écoliers - ils étaient (nous étions tous), tout d’un  coup, très petits, mesurés à l’échelle du poème sur le mur - avec leurs maitresses,  lisant à tour de rôle des fragments du Bateau ivre. Ils étaient l’autre extrême de l’arc, dont la flèche était ce poème, ou Rimbaud entier.
La dernière édition du Marché de la poésie m’a donné d’autres satisfactions, sous formes de découvertes : - Roger Dextre, qui m’a été suggéré par le directeur des éditions La rumeur libre, Andrea Iacovella, je l’en remercie beaucoup : Séjourner dans l’obstination ?/Seigneur ? donne-nous notre pain quotidien/comme les miettes lumineuses de cris/que tu donnes aux moineaux par milliers/dans leurs séjours de branches et de ronces.  Entendements et autres poèmes, La Rumeur libre, Editions Vareilles, 2012.
-Seyhmus Dagtekin, voix majeure, poète français d’origine kurde, dont l’œuvre poétique a eu des distinctions prestigieuses, dont Prix Mallarmé 2007 et Prix Théophile Gautier de l’Académie française : - Depuis des temps immémoriaux, l’Afrique a de son abondance irrigué le monde. Pouvez-vous imaginer un seul instant sans lucie ? Essayez de boucher l’une de vos artères, de respirer avec un seul poumon ? Vous en seriez incapable. Quel monde anémié, quel ciel suffocant ! Elle peut me délaisser de temps à autre, mais il n’est pas question que je la laisse, que je la lâche, mon Afrique nourricière, ma mamelle de vache qui se décomposera un jour ou l’autre entre mes babines. (Devait-elle durer autant ? Entre nous, il faut que chacun accomplisse son temps et trépasse.)
Philippe Delaveau : Et l’oiseau sur le mur, par la fenêtre/De lumière, ouvre un oeil sage/Couleur de raisin noir. De l’autre main/Il tient l’écritoire et la plume. La nuit/Chaude descend sur ses épaules. Derrière, /Le mur est comme l’âme dépouillée, terne et nue./Alors commence la lumière. Le Veilleur amoureux, 1993, repris, précédé d’Eucharis, en «Poésie/Gallimard», 2009, préface de Michel Jarrety.
Caroline Sagot Duvauroux : J’ai tant de fois fait le tour de la terre que les collines sont affaissées sous le recommencement incessant de partir de l’océan promis derrière les masses brunes Ne restent que les chemins les affreux chemins les tant et tant et les gués d’allumettes et de brisures de riz et les babines grosses de ne sortira pas le sanglot », Atatao, Librairie José Corti, 2003.
La poésie marocaine était présente, incarnée par A. Laabi avec son air de lion guilleret sur le stand des éditions de La Différence ; Mohamed Bennis, dont l’audience en France est de plus en plus notable, arrivé de Montpellier où il était invité d’honneur à la Comédie du livre, - se signala furtivement ; l’Aimante Siham Bouhlal dont les Etreintes figuraient sur le stand d’Alain Gorius, sa poétesse-fétiche, et surtout Nasser-Eddine Bouchquif, peintre, essayiste, dramaturge et poète, il est aussi l’auteur d’une Anthologie de Poètes français et marocains, aux éditions polyglottes, 2013, où on peut lire quelques-unes parmi les voix poétiques marocaines émergentes (Said Belhadi, Idriss Wadoul, entre autres). Mohamed Khair-Eddine ressuscite avec la réédition de L’enterrement, nouvelle publiée pour la première fois par la revue Preuves, en juin 1966, et qui eut le prix de la nouvelle maghrébine, et d’un numéro  spécial de la revue L’invention du lecteur consacrée à l’auteur marocain, toujours aux éditions William Blake and Co de Jean-Paul Michel qui, toujours au nom de ce principe de l’amitié poétique (artistique, aurait dit Camus) préfaça, quelques années auparavant, la publication des œuvres poétiques du poète sudique, aux éditions  Poésie/Gallimard, 2009 ; publication qu’il a sollicitée des années avant. Une reconnaissance passée inaperçue au Maroc.
 Entre éditeurs funèbres qui ne publient que des poètes consacrés par l’aura de la mort(mais c’est de voix funèbres que chantent tous les poètes !) , ceux xénophobes sauf quand il s’agit de co-éditions (ils sont tous des apatrides les vrais poètes !) , ceux sexistes qui n’éditent que des femmes ou des œuvres autour des femmes, des éditions artisanales de livres faits mains (tirages très très limités),des petites et des grandes maisons d’éditions (Flammarion, La Différence, Gallimard, L’Harmattan, Le Castor Castral, Al Manar…)  continuent à gager pour la poésie. Une forme de militantisme littéraire, ultime bastion pour préserver l’irréductible de la littérature contre le credo de la communication et de l’hyper consumérisme et tenir à cette exigence qui a fondé des œuvres majeures qui, par-dessus nos épaules, continuent à proférer, avec leurs bouches d’ombres et voix de cendres inachevées, à jamais : Demeure, poésie !

Poète et écrivain
Université Cadi Ayyad
Marrakech

Par Abdelghani Fennane
Vendredi 26 Juillet 2013

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