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Un descendant de Sicsu sur les traces de son ancêtre à El-Jadida




Un descendant de Sicsu sur les traces de son ancêtre à El-Jadida
Le dimanche 21 février 2016, je fus sollicité pour rencontrer Michel Sicsu de passage à El Jadida. Il est Marocain et venait, pour la première fois, dans cette ville, dénicher des souvenirs possibles sur l’un de ses ancêtres : un certain Sicsu qui avait fait parler de lui à la veille du Protectorat français au Maroc.
En effet, dans mon livre «Chroniques secrètes sur Mazagan» paru dans la série Les cahiers d’El Jadida en 2010, j’avais fait très succinctement mention de la personne de Sicsu qui était plus connu localement sous le nom de Ksiksou (diminutif de couscous).
Mais qui était-ce ?
En fait, nous n’en connaissons que peu de choses car l’homme était un simple commerçant et propriétaire sans grande dimension si ce n’est que son nom restera lié au début du Protectorat  à celui d’un caïd hostile à la France.
En effet Sicsu, juif marocain, était protégé espagnol et résidait non loin de la cité portugaise. Un plan de la ville datant de 1914 y indique d’ailleurs qu’un douar portait son nom. Il était devenu, par ailleurs, l’ami du caïd de Haouzia (région d’El Jadida), Si M’hammed Belmaâti Triï. Ce dernier était responsable territorial sur tout l’espace allant d’Azemmour aux limites d’El Jadida. Depuis déjà 1906, soit avant même l’installation du Protectorat français, il était connu pour ses positions hostiles à la présence française qui, cette année-là, s’était manifestée après l’obtention par la France du droit de contrôle sur une partie du littoral marocain entre Mogador et Rabat donc aussi par Mazagan.
Avec l’intervention de la France, le caïd Triï fut alors destitué  mais c’était sans compter sur sa persévérance car il n’en continua pas moins d’exercer son commandement sur son territoire et réussit même le 29 août 1907 à reprendre Azemmour. Une force militaire essaya de l’arrêter mais en vain.
Proche du mouvement hafidiste puis de celui d’Ahmed El-Hiba, fils du cheikh Ma-El-Aïnine, il était donc farouchement hostile à l’installation de l’administration française au Maroc à la veille du Protectorat. Ses escarmouches avec ses ennemis marocains et français ont fait que le général d’Amade reçut l’ordre de ses supérieurs d’agir contre le caïd Triï et de « pacifier » la région. Le général  attaqua la kasbah caïdale, mais Triï, en compagnie de ses cavaliers, réussit à s’échapper vers El Jadida où il sollicita la protection espagnole et l’obtint facilement grâce à ses bonnes relations avec le consul espagnol.
Pour sécuriser sa personne et celle de ses amis, il s’abrita dans la grande villa de son compatriote Sicsu, qui était, lui aussi, protégé espagnol. Les forces de l’ordre françaises l’ont encerclé pendant deux jours sans pouvoir attaquer les lieux car le consul espagnol s’y opposa fermement arguant que les deux personnes étaient marocaines et sous la protection de son pays.
Le colonel Mangin, chargé de l’arrêter, demanda des renforts supplémentaires mais le caïd, à un certain moment de la troisième journée et malgré tout le dispositif militaire autour de la villa, parvint à s’évader. Sur sa route, il abattit un officier de réserve français, nommé Robert Kieffer, qui essayait de lui barrer la route.
Dans mon livre «Chroniques secrètes sur Mazagan», j’avais produit le témoignage d’une Jdidie, M’barka Bouâlam, qui avait une quinzaine d’années au moment des faits, et qui affirmait que le caïd Triï était considéré localement comme un héros. Elle a raconté  que Triï, avec son groupe de cavaliers, avait usé d’une ruse pour s’enfuir : attendant l’apogée de la chaleur écrasante de midi et le repos de l’ennemi, il s’échappa comme un éclair vers l’extérieur avec sa horde de cavaliers. Dans un premier temps, les Français, pris de court, ne purent qu’observer la scène avant de se lancer à ses trousses. Dans sa fuite, selon cette dame, Triï tira sur un négociant en vin nommé Santiago qui essayait de se mettre au travers de sa route, avant de s’engouffrer en pleine campagne dans la direction du sud par le douar Rhazoua (près de l’actuel château d’eau) sous les youyous des femmes qui acclamaient sa bravoure.
Le témoin, M’barka Bouâlam, se rappela qu’il y eut, à l’époque, une chanson populaire vantant l’exploit de ce caïd qui put se sauver de ses ravisseurs alors même qu’il tenait son petit-fils dans les bras.
Constatant l’échec de l’opération, Mangin ne put donc que donner libre cours à sa colère contre Sicsu le rendant responsable de la fuite du caïd. Cinq autres Marocains considérés comme complices furent passés par les armes. Mangin ordonna ensuite l’attaque et la destruction de la kasbah du caïd  et saisit ses biens et ses documents. Quant à la dépouille de l’officier de réserve Kieffer, elle fut acheminée par le port d’El Jadida vers l’Algérie.
Puis le 24 octobre 1912, conformément à la loi militaire, le tribunal de guerre de Casablanca, statuant sur le décès du miliaire Kieffer, rendit son verdict et condamna à mort le caïd Triï et son complice Sicsu. Mais ce dernier avait déjà pris le large et regagné Tanger en zone internationale. Sicsu avait en effet de la famille là-bas.
Et c’est d’ailleurs ce que m’a confirmé Michael Sicsu lors de son passage à El Jadida. Il m’a expliqué que les Sicsu, chassés d’Espagne au temps de la Reconquista, s’étaient refugiés dans deux villes du Nord du Maroc : Tanger et Tétouan. Puis, par les liens du mariage, l’une des descendantes, Preciada Sicsu, fille de Jacob Sicsu, arriva à El Jadida à la fin du XIXème siècle et s’y maria avec Léon Maimaran.
A El Jadida, Preciada Sicsu donna naissance à deux filles : Khadra et Messodie qui se marièrent plus tard, l’une à Jacob Benarroch et l’autre à Znaty. La famille s’apparenta également aux Faraché.
Notre témoin, Michael Sicsu, descend, lui, dudit Jacob. Ses parents ont d’abord habité Casablanca, ville natale de sa mère, avant de déménager dès 1977 à Agadir pour des raisons de travail. Depuis lors, Michael ne cesse d’explorer ce passé lointain de la famille Sicsu en terre marocaine.

Par Mustapha Jmahri Ecrivain
Mardi 1 Mars 2016

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