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Un Tibétain dans la ville, ou l'amertume des ex-pasteurs sédentarisés




Large chapeau de cuir de travers, toge noire froissée et haleine alcoolisée à dix heures du matin: jadis fier pasteur nomade sillonnant le haut-plateau tibétain, Lobsang, désormais urbain et oisif, traîne son mal-être autour de sa nouvelle maison en dur.
Lui et sa femme, tout comme leurs ancêtres avant eux, ont fait paître yaks et moutons durant des décennies avant de consentir voilà trois ans à la sédentarisation promue par le gouvernement.
Ils ont quitté leur tente en poils de yak pour venir s'installer dans une unité de relogement, succession d'habitations en béton gris et toits bleus, à une heure de route en lacets de la grande ville d'Aba, dans la province du Sichuan (sud-ouest de la Chine).
"Lorsque nous avons déménagé, tout a changé", soupire Tashi, la femme de Lobsang, qui comme lui est quadragénaire mais ne connaît pas son âge exact. "D'abord nous avons été à court d'argent, puis il n'a pas pu trouver d'emploi adapté, et enfin, il a commencé à boire, de plus en plus..."
Les autorités arguent que l'urbanisation permet l'industrialisation et le développement économique nécessaires à l'amélioration des conditions de vie des ex-nomades, et qu'elle contribue à la préservation des sols et de la végétation.
Les néo-sédentaires bénéficient d'une série de prestations sociales: maisons offertes ou fortement subventionnées, assurance santé, scolarisation gratuite...
Au début des années 2000, des Tibétains de la région avaient délibérément choisi l'urbanisation, envoyant enfants et personnes âgées en ville, tout en continuant eux-mêmes à mener leur vie nomade.
Mais aujourd'hui, la politique de sédentarisation voulue par le gouvernement "engendre des difficultés connexes comme le chômage, les problèmes sociaux, l'alcoolisme... qui sont les symptômes typiques d'une rapide dislocation du tissu social", relève Andrew Fischer, de l'Institut international des études sociales à l'Université Erasme de Rotterdam.
Désormais relogés et sédentaires, nombre d'ex-éleveurs ont bien du mal à s'en sortir. Beaucoup déplorent leur manque de travail et de formation.
Dolkar, 42 ans, a vendu ses 13 derniers yaks pour 85.000 yuans (aujourd'hui 11.700 euros) il y a deux ans, une décision qu'il dit regretter, expliquant chercher encore aujourd'hui un travail stable.
"Je pensais que c'était une grosse somme, je ne réalisais pas combien les choses étaient chères en ville", se lamente-t-il. "Quelqu'un du gouvernement est venu et m'a convaincu de déménager. Maintenant je m'aperçois de ce que j'ai perdu et j'aimerais faire marche arrière, mais c'est trop tard".
Beaucoup d'ex-nomades rechignent à certains travaux manuels souvent sous-payés - comme dans le BTP ou le nettoyage -, qu'ils jugent indignes du statut élevé dont ils jouissaient au sein de la communauté tibétaine lorsqu'ils avaient un cheptel pléthorique. "Déménager les gens dans des zones urbaines n'a du sens que s'il y a des emplois pour eux là-bas", estime M. Fischer.
Selon les opposants à cette campagne d'urbanisation, l'un des objectifs de celle-ci est d'accroître la surveillance des zones de peuplement tibétain, peu à peu passées sous le contrôle de Pékin au XXe siècle.
Les tentatives d'urbanisation "concentrent les gens dans des zones où ils sont beaucoup plus faciles à surveiller et deviennent davantage dépendants des subventions étatiques pour leur survie", estime Sophie Richardson, directrice pour la Chine de l'ONG Human Rights Watch (HRW).
Depuis l'an 2000, le nombre de résidents urbains a bondi de 60% au Tibet, où les autorités ont décidé il y a cinq ans d'implanter partout des équipes de cadres communistes. Le numéro un du Parti dans la région, Chen Quanguo, a déclaré que chaque village devait devenir une "forteresse" pour "se prémunir et combattre l'infiltration des forces séparatistes tibétaines".
Des experts environnementaux jugent en outre que, loin de protéger les pâturages de montagne, l'urbanisation est néfaste pour l'écosystème car elle laisse le champ libre à une flore invasive et modifie la nature des sols.
"Il est naturel depuis toujours d'utiliser les prairies pour le pâturage. Les plantes et le sol en ont besoin pour une croissance saine", assure Sun Jie, vice-directrice de l'Institut de recherche sur les pâturages à l'Académie des sciences de l'agriculture et de l'élevage de Mongolie-intérieure (nord). "Sinon, une végétation de faible qualité s'installe et contribue au déclin de la qualité des sols."

Mercredi 30 Mars 2016

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