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Un Maroc à imprimer avec du plomb qui reste à dater

20ème Journée nationale de l’information




Un Maroc à imprimer  avec du plomb qui reste à dater
A l’heure où notre majorité, c’est-à-dire notre jeunesse, fait exploser nombre de records africains et arabes, et, à terme, méditerranéens, relatifs à l’accès aux TICet à leurs usages, nos têtes grisonnantes, encore de ce monde, dont les représentants d’au moins trois générations de journalistes, imprimeurs, éditeurs, chercheurs spécialistes et auteurs, ont du mal à trouver échos et réponses précises à la question existentielle qui les taraudent : d’où venons-nous? D’où et quand nous est venu/parvenu cet art, l’art d’imprimerie qui n’a pas, paradoxalement, droit de cité parmi les sept ou neuf arts reconnus et célébrés universellement? Un art, pour de vrai, de par son origine, laborieusement procréé dans les palais et les sérails des lointains empereurs chinois et hindous, dans les alcôves et niches mystérieuses des Pharaons d’Egypte.
Il est bien difficile, voire matière à ridicule, que d’imaginer que ce pays de près de 35 millions d’âmes, de jeunes avant tout, soit un pays d’une longue et grande histoire d’imprimerie, lui dont les kiosques ne vendent en moyenne que 350 000 copies de journaux et périodiques et qui n’affiche en matière d’édition de livre qu’une moyenne de tirage par titre de moins de 1000 exemplaires pour quelques dizaines de titres par an! Et pourtant, notre mémoire en le domaine, non encore gravée dans le marbre, semble nous faire croire qu’au moins dans la galaxie Gutenberg (1400/1468) nous avons été très tôt mis en orbite…Cela, si on croit en l’hypothèse avancée par l’Italien Manfredo Macioti selon laquelle l’imprimerie de l’ère Gutenberg aurait été introduite au Maroc- en hébreu- dès 1516 par des imprimeurs juifs, dans le sillage d’ un mouvement d’expansion qui concerna alors tout le pourtour de la Méditerranée , à partir de Mayence, ville natale de Johannes Gutenberg.
La chronique des premiers journaux imprimés, près de quatre siècles plus tard, atteste que nous avons accédé à cette technologie depuis nos portes ouvertes sur la «Mare Nostrum» : Sebta, Mellilia, Tanger, Tétouan…Notre imprimerie est donc méditerranéenne, c’est la seule certitude, par référence à la poignée d’historiens et de chercheurs qui eurent la rare passion chez nous pour ce pan de notre mémoire collective.
Mais, hormis la remontée, quelque peu hasardeuse, jusqu’à Mayence, dixit Macioti, nous ne pouvons couler des dates sûres dans, dirions-nous, du plomb qui soit limpide historiquement, qu’à partir du 19ème siècle, grâce aux efforts d’une poignée de nationaux : Zine El Abidine Al Kettani, Amina Ihraî Aouchar, Germain Ayache, Abdallah Laroui…et d’autres chercheurs d’autres contrées…
L’apparition de la presse au Maroc remonte donc à au moins un siècle et demi, sinon deux siècles, et n’a concerné, dans une première étape, que les principales villes de la côte méditerranéenne. Cette affirmation n’est en fait que la seule indication sur laquelle s’accordent toutes les versions de l’histoire de la presse au Maroc proposées jusqu’à présent. Car, dès qu’il s’agit de préciser la date de parution de la première publication, les propos et hypothèses divergent.
Pour Al Kattani, ce fut «El Liberal Africano», paru à Sebta en 1820. Pour Amina Ihrai-Aouchar, c’est plutôt «El Eco de Tetuan», dont elle nous dit qu’un seul numéro a paru en 1860, et fut imprimé «par le corps d’occupation espagnol qui utilisa une imprimerie de campagne». Al Kattani nous dit par contre, à propos de cette même publication, qu’elle continua de paraître jusqu’en 1929. 
Quant à l’auteur- anonyme- de l’article paru dans la revue «Maghreb» (numéro 17.P.30), il estime lui que «c’est en 1877 à Tanger que semble avoir été publié le premier journal édité au Maroc (…) un hebdomadaire de langue anglaise Al Maghreb Al Aksa »... Il est évident que l’auteur de cet article s’est contenté de la première indication dont il a disposé, ne s’embarrassant guère de s’interroger plus longuement sur l’éventuelle existence de publications antérieures. D’ailleurs, même en ce qui concerne le titre dont il fait état, les renseignements qu’il avance ne sont pas exacts. Al Kattani a en effet inséré dans son ouvrage (un seul tome sur deux annoncés) un fac-similé de la «Une» du premier numéro d’ « Al Maghreb Al Aksa». On relève dans ce document que non seulement le titre en question n’était pas rédigé uniquement en anglais mais également en espagnol, mais que de plus, la parution de ce premier numéro eut lieu non pas en 1877 mais en 1883, plus précisément le 28 janvier.
Ce même titre est d’ailleurs cité par A. Laroui, dans une formulation qui, tout en ne spécifiant pas qu’il s’agit là de la première publication parue au Maroc, le présente néanmoins comme l’unique repère sur les débuts de la presse au pays. L’auteur nous dit également que «l’imprimerie typographique  fut d’abord introduite à Tanger en 1880». Or, Al Kattani affirme qu’au moment du lancement, en 1870 déjà !- de l’hebdomadaire de langue française «L’œil de Tanger», l’Alliance israélite universelle qui le commandita, «l’avait doté d’une imprimerie nécessaire à sa parution», et que ce fut là «la première expérience d’installation d’une imprimerie à Tanger, après l’échec d’une tentative menée en 1868 par un éditeur d’Oran»…
Les contradictions que l’on peut relever entre ces diverses indications dépassent en fait le cadre de l’histoire de la presse au Maroc et rejoint le lot des incertitudes qui continuent de planer autour de l’introduction des techniques de l’imprimerie de l’ère Gutenberg au pays. 
Il reste que toutes les versions retenues par les historiens marocains  indiquent que cette technologie ne fut introduite que vers la moitié du 19ème siècle : à la suite d’une «mission  diplomatique effectuée en France par El Hadj Driss Ben Mohamed Ben Driss en 1859», nous dit Al Kattani…Ou, alors, selon Laroui, cette fois, sur initiative d’un «obscur cadi de Taroudant» qui acheta du matériel en Egypte et «en fit don au Sultan Mohammed IV»…Laroui, se basant ainsi sur des indications fournies par Germain Ayache, fait référence, en fait, à El Hadj Taib Arroudani Attemli Assoussi ( que l’on sait servi par son imprimeur égyptien, Mohamed Al Qabbani). Ces versions, si disparates qu’elles soient, reposent in fine sur deux postulats : d’un côté, l’imprimerie ne pouvait être, à son apparition, qu’en caractères arabes et donc elle devait forcément provenir d’Orient ; de l’autre, l’introduction d’une technique de cette nature ne pouvait être que le fait d’une grande force, en l’occurrence l’Etat ou le «Makhzen»… «La première imprimerie, écrit G. Ayache, fut une fondation de l’État (…), c’est qu’en effet après la défaite de Tétouan, Sidi Mohamed voulait relever son pays en le modernisant, et avec d’autres entreprises fondées par lui en différents secteurs de la vie nationale, l’imprimerie contribuait à ce dessein».
Quoi qu’il en soit, au-delà des imprécisions et des contradictions, il est un fait incontestable qu’au Maroc, «comme dans tout le monde arabe, c’est l’intervention des puissances impérialistes qui a introduit le journal au Maroc», conclut, avec raison, Amina Ihrai-Aouchar. Ce n’est pas une coïncidence en effet si la presse s’implanta au moment même où les puissances européennes entraient dans une compétition ouverte dont le Maroc était l’enjeu. «Chaque légation, pour mieux exposer à la métropole la ``bonne affaire`` qui serait la colonisation du Maroc, pour s’opposer aux prétentions des autres puissances, mais aussi dans le but de faire admettre aux Marocains le fait colonial, commença à publier un journal», ajoute l’auteure. 
Toutes  les puissances étaient donc présentes par voie de presse pendant cette phase préparatoire de l’administration directe, qui n’interviendra, elle, qu’en 1912, avec l’installation du régime de Protectorat imposé à un pays exsangue par un demi-siècle de résistance armée aux envahisseurs français, ruiné militairement et financièrement par la défaite de la bataille de Oued d’Isly (sur la frontière maroco-algérienne), le 14 août 1844, contre les troupes françaises du Maréchal Gouverneur d’Algérie Thomas-Robert Bugeaud (après le bombardement de Tanger le 6 août) et par la défaite de la bataille de Tétouan le 26 avril 1860 contre l’envahisseur espagnol. Tandis que les Français imposaient au Royaume, par le traité de Tanger du 10 septembre 1844, la reconnaissance de leur présence en Algérie et le renoncement à tout soutien officiel à l’Emir Abdel Kader et sa lutte contre l’occupation française en Algérie, les Espagnols, eux, seize ans plus tard, rançonnèrent l’ «Empire chérifien» de la somme, importante à l’époque, de 100 millions de rials, aux termes du traité dit de «Wad Arrass»… Autant dire que cette série de saignées préparèrent le terrain aux troupes du Général Lyautey pour  enclencher sa conquête coloniale et sa guerre dite de «pacification» : occupation de Colomb-Béchar en 1903, puis Berguent en 1904, puis Oujda et Beni-Snassen en 1907, année qui sera marquée aussi et surtout par le bombardement et le massacre de Casablanca (30 000 morts) que perpétrèrent les troupes du Général d’Amade… 
Ce qui peut nous concerner dans cette tragique chronique du pays au tournant du siècle dernier est le fait que les généraux français, comme les généraux espagnols, prévoyaient souvent, sinon toujours, dans les rangs de leurs expéditions coloniales du matériel d’imprimerie et des maîtres imprimeurs, c’est-à-dire des imprimeries de campagne transportées à dos de mulet. C’est dire à quel point l’imprimé a été, avec ses premières années d’apparition dans la cosmogonie marocaine, marqué du sceau des velléités coloniales, comme qui dirait un supplétif des troupes d’occupation des terres et des esprits. 
Avec A. Ihrai-Aouchar, visitons à cet égard le kiosque contrôlé, en ces années initiatiques de l’imprimerie moderne dans notre pays par :
La France : «Nord-Sud» (Casablanca, 1882) ; «Le Réveil du Maroc» - ! - (Tanger 1883) ; «El Diario de Tanger» (Tanger 1889) ; «As-Sâada» - ! - (Tanger 1905) ; «La Dépêche Marocaine» (Tanger 1906) ; «L’Indépendance Marocaine» - ! – (Tanger 1907) et «La Vigie Marocaine» (Casablanca 1908)
L’Espagne : «El Eco de Tetuan» (Tétouan  1860); “Al Moghreb Al Aksa” (Tanger 1883); “El Eco Mauritano” (Tanger 1886); “Al Kak” - ! – (Tanger 1911) et “Attaraki” - ! – (Tanger 1911)
L’Angleterre : “The Time of Morocco” (Tanger 1884) et “Al Maghrib” (Tanger 1889)
L’Allemagne: “Le Commerce du Maroc” (Tanger 1906). 
Devant un tel pan de notre mémoire collective, si peu visité, si imprécis mais si pertinent dans l’explication tant des origines de notre paysage médiatique actuel que sur le large registre de notre histoire en général et politique en particulier, on ne peut que faire appel, de nouveau, à  un travail, réellement, de salut public. Ce travail qui, par un inlassable plaidoyer des amoureux du livre, du journal et de l’imprimerie, consisterait à faire aboutir, au niveau de l’Etat marocain, le projet d’un musée national de la presse et de l’imprimé, musée qui, forcément, développera et favorisera dans son sillage des apports de recherches poussées sur l’histoire précise de ces arts et métiers au Maroc. Projet qui a été recommandé, il y a plus de vingt ans, par le colloque national «Infocom» de mars 1993, puis par le dialogue national «Médias et Société» en 2011, sans parler de nombre de recommandations retenues par diverses rencontres et plateformes revendicatives des milieux professionnels du domaine.
Si ce pan de notre mémoire collective n’est pas ainsi préservé, il risque, à coup sûr, de disparaître ou de devenir plus fantomatique qu’il ne l’est déjà, sur le radar des générations montantes que les raccourcis et les contrefaçons des informations et connaissances abreuvent dans le cyberespace…Ceux qui visiteraient le musée des médias à Washington mesureraient le risque majeur : la narration dans ce musée de l’histoire universelle des médias, dont l’imprimerie, finit subtilement, insidieusement, par des fausses ou incomplètes informations, par l’occultation volontaire d’autres, à faire admettre au visiteur l’idée que les USA ont été, sinon à l’origine, de nombre d’inventions d’outils, de technologies et de procédés de ces arts et métiers, du moins le pays qui en a été, souvent, le plus important, le plus inventif, voire le berceau pour toute l’humanité…A croire cette exposition la presse et l’imprimerie et d’autres médias ont été inventés aux USA! Le risque d’usurpation des créations et des mémoires est plus latent que jamais à l’heure où un fabricant/manufacturier de l’ère numérique, comme Google en l’occurrence, ou un tavernier, sans portes ni fenêtres, du genre Wikipédia, peuvent altérer les mémoires, les patrimoines, les vérités historiques, surtout des peuples qui renoncent à s’approprier et à écrire eux-mêmes leurs mémoires, leur Histoire de l’écrit et de l’imprimé... 
Qui peut parier que Google citerait aujourd’hui  El Hadj Taib Arroudani Attemli Assoussi ? 

Pr. Jamal Eddine Naji
Samedi 15 Novembre 2014

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