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Tunisie : Le nostra culpa des médias




Tunisie : Le nostra culpa des médias
L’encre avait séché depuis 1993. Le « printemps » de Tunis n’avait duré que cinq saisons. Depuis, le verbe était resté coincé au fond de la gorge. Un verbe sourd, un verbe refoulé, un verbe noué, un verbe étranglé qui vous portait au bord des larmes. Nous avions tous applaudi, avec espoir, l’homme du 7 Novembre sur la base de sa déclaration-programme qui faisait du peuple tunisien un peuple mûr, libre et souverain. Au fil des ans, cette promesse s’est évaporée au bénéfice d’un discours schizophrène et mensonger que démentait l’action quotidienne. Alors qu’on parlait à profusion de « l’Etat de droit et des institutions » et des « droits de l’Homme », ceux-ci étaient bafoués par des pratiques mafieuses éloignées de tout droit et de toute légitimité.
Aujourd’hui, pour nous autres journalistes et autres patrons de médias, il est de notre devoir  de demander pardon à notre peuple pour notre participation au complot du silence, pour notre autocensure et notre servilité. Ces mots ne sont pas trop forts. Ils reflètent l’entière léthargie de toute une profession consentant au silence et à la docilité au nom du « réalisme » et de la pitance publicitaire gouvernementale.
Aujourd’hui, nous n’avons aucun droit à nous approprier la révolution de notre peuple. C’est celle de notre jeunesse, du téléphone mobile et du cyberespace. Cette même jeunesse qu’on accusait, à tord, d’être apolitique et peu engagée. La leçon de l’Histoire est terrible : c’est au courant de cette « année de la jeunesse » proclamée par le régime de Ben Ali que  cette même jeunesse est venue à bout du tyran.
Le prix payé a été cher. Salut à nos morts et que soient érigées pour eux, partout, des places du sacrifice et du combat pour la liberté.
Salut à nos avocats et à la Ligue des droits de l’Homme qui sont restés debout, seuls bastions du refus et de la liberté.
Au sein de nos institutions médiatiques et de nos pratiques, qu’avions-nous? Un service audiovisuel « public » aux ordres, gouverné et pillé par les Trabelsi au travers de leurs émissions empoisonnées « offertes » sous le régime du bartering. De l’autre côté, un secteur privé divisé, plus soucieux de ses recettes publicitaires que de compétence et de déontologie.
Il est, aujourd’hui, impérieux que tout ce beau monde des médias nationaux fasse son autocritique. C’est nous qui avons participé à faire de Ben Ali ce qu’il est devenu et à baliser le terrain à la rapacité des Trabelsi.
 Il nous faut reconnaître ici, devant notre jeunesse, devant notre peuple, que nous avons failli à notre devoir de vigilance, à notre rôle de « quatrième pouvoir ». Le fait que les autres pouvoirs (Exécutif, Législatif et Judiciaire) n’aient pas rempli le leur ne nous disculpe pas davantage. Car c’est à nous qu’il revenait de le leur rappeler, tous les jours, pour les petites comme pour les grandes causes.
Le tableau n’est pas entièrement sombre. Dans cette démission collective du secteur des médias, public comme privé, quelques voix militantes se sont élevées pour revendiquer leur droit à simplement faire leur métier d’informateurs. Elles ont été durement étouffées, réprimées, privées de leur gagne pain, contraintes à l’exil. Que ces nobles plumes, ces voix libres et ces faiseurs de sons et d’images trouvent, ici, le salut repenti et la reconnaissance de ceux qui n’ont pas eu leur courage.
Reste à espérer qu’à l’avenir les journalistes et médias tunisiens ne courberont plus l’échine devant aucun pouvoir et qu’ils se considèrent désormais comme une composante indispensable à la nouvelle République que nous construirons tous, une République démocratique où le citoyen est acteur et non plus sujet, une République où les urnes expriment la volonté des électeurs et où la majorité respecte la diversité et le droit à la différence. Une République, surtout, où le citoyen n’est pas contraint de recourir aux médias étrangers pour savoir ce qui se passe sous ses pieds. C’est la suprême honte, le déshonneur ultime.
Que cela ne se reproduise plus !
Certes, un grand nettoyage législatif de notre arsenal juridique des médias reste à faire pour lever tous les obstacles à la liberté d’expression et à toutes les libertés publiques (et surtout faire cesser les pratiques et les abus de pouvoirs). D’énormes lacunes de régulation sont à combler dans les secteurs audiovisuels et électroniques.
Outre le Code de la presse qui a été charcuté depuis 1975 en de multiples réformettes de circonstance, il est, en effet, urgent de réformer le statut du secteur public audiovisuel afin qu’il échappe au contrôle du pouvoir exécutif et qu’il soit au service de toutes les sensibilités de la société citoyenne qui le finance par la redevance et par ses impôts. Une loi d’orientation est nécessaire pour la communication audiovisuelle qui soit appliquée en toute transparence par une véritable instance de régulation pluraliste et autonome.
Mais au-delà de cet environnement législatif qu’il faut réformer, le plus important pour nous journalistes et médias tunisiens est de reconquérir notre honneur perdu, notre crédibilité et la confiance de nos concitoyens. Vaste programme auquel il est impérieux de s’atteler sans délai et d’inscrire dans la durée.

Par Ridha NAJAR Expert en médias
Mardi 25 Janvier 2011

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