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Trois mois après le drame de la mosquée Khnata Bent Bakkar à Meknès : Retour chez les miraculés




Trois mois après le drame de la mosquée Khnata Bent Bakkar à Meknès : Retour chez les miraculés
Ce dimanche, un calme pesant règne à Bab Berdieyinne à Meknès. C’est ici que le minaret de la mosquée Khnata Bent Bakkar s’est effondré le 19 février dernier et a fait 41 morts et plus de 74 blessés. Aujourd’hui encore, les habitants de ce quartier ont le cœur lourd et le drame de la mosquée semble gravé à jamais dans leurs esprits. « C’est difficile à oublier. Cette tragédie nous a marqués à jamais », se désole Ahmed, 28 ans, qui peine à cacher ses larmes. « Chaque famille dans ce quartier a perdu un père, un frère, un fils ou un proche. On a été tous touchés d’une façon ou d’une autre», déplore-t-il.
 Ahmed a perdu son père, son oncle et plusieurs de ses amis. Le coup a été dur à supporter. Depuis, il vit dans un état de dépression permanent et fait des cauchemars la nuit.  « J’entends encore des voix et des cris. Et parfois, je vois des images de cadavres mutilés ». Il se souvient parfaitement de ce vendredi noir. « C’était une journée horrible et atroce. Le bruit de l’effondrement du minaret, les pas des gens qui courent dans la rue, les cris me hantent jusqu’à aujourd’hui. Tout a commencé vers 12h30, j’étais en train de me préparer pour aller à la mosquée, quand j’ai entendu le bruit de l’effondrement du minaret. J’ai couru comme un fou. Une fois sur place, c’était  une scène inqualifiable. Pour la première fois de ma vie, je vois un brouillard noir et épais voiler une montagne de débris ». Ahmed s’arrête un petit moment. Il cherche ses mots, mais il n’arrive pas. Il continue mais avec difficulté, les mots le trahissent : « C’est très difficile à décrire ou exprimer ce qu’on peut ressentir à ce moment. Imaginez que vous étiez devant cette masse de débris et que vous devez penser que vos proches sont sous les décombres. Vraiment, c’était horrible ».
Radouane, 34 ans, a perdu, lui aussi, son frère. Il a du mal à oublier cette journée : « Mon frère n’habite pas dans ce quartier. Il est venu seulement assister à la prière de mort de l’un de ses proches ; mais le sort a voulu qu’il perde la vie». Depuis, Radouane n’est plus le même. La mort subite de son frère a changé sa vie. « Mon frère me manque terriblement et je n’arrive pas à l’oublier». Hamid, 55 ans, se souvient lui aussi de cette journée, mais  avec beaucoup de sérénité: « J’avais l’habitude de faire la prière du vendredi dans cette mosquée, mais ce jour-là, j’avais un empêchement. Suis-je un miraculé ? Je ne sais pas. Mais au fond de moi, il y avait un conflit entre ce désir acharné de rester en vie et cette envie de mourir en  martyr».
Tout au long de cette journée, la mauvaise nouvelle a vite fait le tour de la ville. Des centaines de Meknassis ont afflué vers la porte de Bab Berdieyinne édifiée par le sultan alaouite Moulay Ismail au XVIIe siècle. Une foule compacte, émue et encore sous le choc s’amasse en se demandant : « Que s’est-il passé ? » La scène  horrible à laquelle elle assiste a bouleversé les esprits et choqué plus d’un. La population n’en revient pas. Le cortège des cadavres et des blessés accompagné de youyous  et d’invocations du Prophète était tel que la foule était incapable de retenir ses larmes. «On avait la chair de poule, se souvient Radouane. Je n’ai jamais vu un pareil spectacle. Une scène macabre digne d’un film hollywoodien. Des larmes, des cris, du sang et beaucoup d’amertume. C’était dur à supporter. Meknès était en deuil, voilà à quoi ressemblait la ville ce vendredi noir ».
Pourtant, la catastrophe était précédée  de  quelques signes alarmants. Une série d’événements successifs ont annoncé le drame. D’abord les fissures des murs qui se sont élargies et le minaret qui a commencé à pencher. Pire, trois jours avant le drame, une grosse pierre est tombée du minaret sur le muezzin. Construite par Khnata Bent Bakkar, l’une des épouses du roi Moulay Ismail au XVIIIème siècle, dans l’ancienne médina de Meknès, la mosquée Bab Berdieyinne n’a jamais fait l’objet d’une quelconque opération de restauration ou de réhabilitation, seules quelques retouches ont été menées de temps à autre.  
Lors de cette journée du 19 février, un des rescapés raconte : «Vers dix heures du matin, on a entamé comme d’habitude le nettoiement de la mosquée. Tout se déroule bien, jusqu’au moment où l’on a  commencé à entendre des bruits ressemblant à l’écoulement de l’eau. En réalité, il s’agit de poussières qui s’entassaient en bas du minaret.  Le responsable de la mosquée a pris son portable pour appeler ses supérieurs. L’appel était bref mais sa déception était  grande. On a pu lire cela sur son visage. Certains n’ont pas hésité à affirmer que la réponse était brutale : « La fermeture de la mosquée n’est pas ton affaire. Continue ton boulot et, après la prière, on va voir ce qu’on peut faire». D’autres ont déclaré que le défunt responsable a entendu dire qu’il fallait attendre l’effondrement de la mosquée pour qu’il soit fermé. Mais personne ne peut confirmer ou infirmer ces propos ».
On est aux alentours de 12h00. La mosquée est pleine. Le brouhaha des marchands ambulants à l’extérieur mêlé aux voix, pleines d’assurance des lecteurs du Coran, résonne dans le lieu. L’heure de la prière du vendredi approche. Les trois muezzins se préparent à entrer au minaret. Le premier a essayé d’y pénétrer, en vain. La porte du minaret a résisté fortement.  Il a essayé de nouveau. Une fois, deux fois, dix fois, sans résultat. Un mouvement de va-et-vient anime les devants de la mosquée. La panique  a réussi à gagner les fidèles. Tout le monde se demande : « Que se passe-t-il? » «J’étais aux derniers rangs. De ma place, je ne voyais que des corps se bousculer pour ouvrir la porte du minaret. Il y avait une agitation et une inquiétude intenses qui se lisaient facilement sur les visages. Pourtant, ils sont parvenus  à ouvrir la porte, un déluge de poussières a envahi le lieu. Plus de 300 tonnes de débris sont tombés d’un seul coup sur plus de 300 personnes à l’intérieur. Le drame a pris quelques minutes, le temps de réaliser que j’étais enterré vivant sous les décombres », se souvient un miraculé.
Pour Ahmed et beaucoup de Meknassis, cette catastrophe aurait pu être évitée si les pouvoirs publics avaient été plus attentifs aux avertissements : «L’opinion publique meknassie est unanime sur le fait que le minaret s’est effondré pour cause de négligence. Il y a eu des signes annonciateurs du drame, mais rien n’a été fait. Aucune partie n’a assumé ses responsabilités». Au banc des accusés, il y a le ministère des Habous et des Affaires islamiques. Pour plusieurs habitants de Bab Berdieyinne, la responsabilité de ce département est indéniable. Ils l’accusent ouvertement de ne pas avoir accordé suffisamment d’attention à ce bâtiment en très mauvais état et veulent que justice soit faite.
 Ahmed a rendez-vous avec  Rabiâa Elbahri, une femme d’une quarantaine  d’années et présidente de l’Association « Chahid » des familles des victimes du drame, pour discuter des derniers développements du dossier. Mme Elbahri a perdu son mari dans cette catastrophe et depuis, la quête de la vérité sur les vrais responsables est devenue son combat. Elle reçoit quotidiennement des membres des familles des victimes qui font le déplacement pour s’enquérir de leur dossier. Dans ce salon au 2ème étage, dans cette vaste maison, elles sont près  de 23 femmes drapées de voiles blancs, signe de deuil, en train d’écouter attentivement les explications de l’avocate de l’association.  «Ce dossier est devenu un souci permanent qui nous hante tous. Je crois qu’il est difficile de tourner la page dans ces circonstances », a confié Rabiâa. Ces familles sont encore endeuillées et n’ont pas l’intention d’abandonner facilement. A ce jour, une enquête a été ordonnée par le procureur du Roi, pour déterminer les causes et les circonstances de l’effondrement du minaret. Mais cette enquête peine à démarrer, car pour le moment, aucune partie n’a été désignée comme responsable et aucune famille n’a été convoquée pour audition.
Lors de cette réunion, une membre des familles des victimes a pris la parole pour raconter son histoire et déplorer ses conditions sociales et financières, depuis le décès de son mari. Son histoire est si émouvante que l’auditoire s’est plongé dans une tristesse profonde. Elle a parlé aussi de sa souffrance, de sa solitude et de son avenir qui s’annonce morose. Ahmed n’en peut plus. Il court vers l’extérieur et sort son paquet de cigarettes, mais il hésite à en tirer une. Une cigarette ne va rien arranger. Il a besoin de plus, d’un miracle. 

Hassan Bentaleb
Mardi 1 Juin 2010

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