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Touhami Ennadre : Ce que j’ai enduré en banlieue m’a renvoyé à mes racines et m’a permis de découvrir que je venais d’une culture millénaire




Touhami Ennadre : Ce que j’ai enduré en banlieue m’a renvoyé à mes racines et m’a permis de découvrir que je venais d’une culture millénaire
Touhami Ennadre est un artiste de renommée internationale. Il est né dans l’ancienne Médina de Casablanca. Il a ensuite grandi à La Courneuve, en banlieue parisienne, dans un milieu difficile. Il n’avait pas beaucoup 
de  choix : devenir délinquant ou sportif.  Mais un cadeau de sa maman va le  sauver : un appareil photo qui 
va lui ouvrir la vie artistique 
à l’international, c’est 
la baraka de «sa mère» .
Il a déjà exposé dans les institutions les plus prestigieuses, telles que le Guggenheim Museum et Moma PS1 de New York, Jewish Museum of New York, la Documenta 11 de Kassel, la Maison 
européenne de la 
photographie à Paris, 
la Tate Galerie à Liverpool, la Villa Stuck à Munich, Martin Gropius Museum à Berlin, les Biennales de Sharjah et de Shangaï…


Libé : Vous exposez vos photos dans le cadre du « Maroc contemporain » à l’Institut du monde arabe (IMA) parmi les œuvres de 83 artistes venus de tous les horizons du Maroc. Que pensez-vous de cette manifestation ?

Touhami Ennadre : Je suis très heureux d’y participer. Cette exposition rencontre un exceptionnel succès auprès du public français et étranger, car c’est la première fois que la création contemporaine marocaine dans tous les domaines, (peinture, sculpture, design, installation, architecture, performance, photographie), est montrée aussi largement dans un pays européen. En tant qu’artiste, je suis extrêmement reconnaissant à Sa Majesté  le Roi Mohammed VI, d’avoir insufflé et soutenu une exposition d’une telle ampleur qui témoigne magnifiquement de la créativité artistique dans notre pays. En France, la plupart des gens croient qu’il n’y a que des artisans au Maroc. Pourtant, ils découvrent toute cette génération d’artistes qui questionnent leur société.

Comment vous êtes-vous tourné vers la photo, domaine artistique encore peu représenté au Maroc ?

Je ne peux pas parler de la photographie sans parler de ma vie, elles sont étroitement liées. Je suis né au Maroc, mais j’ai grandi à La Courneuve, dans la banlieue parisienne. C’était la « galère », là-bas, on n’avait pas le choix : devenir  délinquant ou sportif. Aujourd’hui, il y a du progrès, on peut devenir comique. Ma mère m’a mis un appareil photo entre les mains, peu avant sa mort, parce que, instinctivement, elle a pensé que cela me protègerait. Elle était tellement inquiète à l’idée que je devienne drogué ou voleur. Ce qui est fondamental dans ce cadeau maternel, c’est qu’elle se savait condamnée et elle a voulu donner un sens à ma vie. Dans la cité où l’on vivait, il y avait un centre culturel pour les jeunes et qui proposait plusieurs activités, dont un atelier de photo. Il était animé par un ancien officier de l’armée portugaise qui avait déserté. Il nous a initiés au tirage photographique dans un petit labo. C’est ainsi que les choses se sont enchaînées : j’ai appris au fur et à mesure tous les aspects de la création photographique, sans passer par une quelconque école.

Cette adolescence de fils d’immigré, en France, vous renvoyait-elle votre identité arabe ?

En effet, ce que j’ai enduré en banlieue m’a renvoyé à mes racines et m’a permis de découvrir que je venais d’une culture millénaire. Chez nous, il n’y a pas d’image, tout est imaginaire. Lorsque l’on passe dans la Médina, on ne voit rien, mais parfois, en poussant une porte, on découvre une maison dont l’esthétique, la magnificence ornementale coupent le souffle. En Europe, on vit dans une société où tout est dans l’image, tout est dans l’apparence. Ma démarche de photographe repose sur cette détermination à m’extraire de l’imagerie généralisée telle qu’elle se pratique en Occident. Ma petite enfance au Maroc a toujours été très présente en moi. Lorsque ma mère tissait des tapis traditionnels, dans la Médina, on n’avait pas l’électricité et j’éclairais ses mains de très près avec des bougies. C’est pour cette raison que je photographie de si près. J’ai commencé à développer mes photos moi-même et à apprendre que la photographie est un art entier qui n’a rien à voir avec les clichés et l’imagerie. Cela, je le dois à ma culture originelle. L’art ne s’apprend pas à l’école (je suis marrakchi), ma façon de travailler, d’anticiper, de bouger, je l’ai apprise dès mon enfance dans la rue. C’est dans ma ruelle que je me suis nourri, que j’ai appris, dans la Médina de Casablanca.

On voit, par exemple, dans l’exposition du Maroc contemporain, ces photographies de « homeless » en train de dormir que vous avez prises dans le métro de New York. Pouvez-vous nous dire comment vous faites  pour choisir vos sujets ?

Je ne choisis pas, je ne fais pas poser, ce sont les événements et la lumière qui s’imposent à moi. Je me dois de faire ressurgir l’essentiel, la beauté. Mon travail dans le métro new-yorkais n’est pas un reportage sur les SDF, mais plutôt sur le drame humain universel. Dans la photographie en général, c’est l’évidence du sujet qui prédomine, la reproduction de la réalité. Moi, je cherche ce qui n’est pas « photographiable », ce qui m’intéresse, c’est que les choses ne soient pas identifiées. J’ai souffert souvent d’être ostracisé en tant qu’arabe. Chasser l’autre, capturer son âme, ça ne m’intéresse pas. 

Y a-t-il une mise en scène ?

Jamais, surtout pas. La mise en scène n’est que de l’image préfabriquée, je ne suis pas un photocopieur. C’est en ce sens que je suis un anti-photographe. La condition que je pose, c’est justement qu’on ne pose pas pour moi, « Faites comme si je n’étais pas là ». Après avoir pris les photos, commence un long travail de tirage dans mon atelier. À titre d’exemple, le tirage d’un grand format avec tout ce que cela représente comme essais, dessins et découpages des caches, demande un minimum de 12 heures de travail. Je suis donc très loin de ces photographes heureux qui, dès qu’ils ont des négatifs satisfaisants, peuvent les tirer ou les faire tirer autant qu’ils le veulent, dans les formats de leur choix.

Vous êtes plus connu à New York, Shanghai ou Tokyo qu’à Paris. Pourtant vous avez passé une partie de votre vie dans ce pays ?

Je vous ai dit ce que mon travail devait au Maroc, mais au-delà de mes racines, tout ce que je sais, tout ce que je fais, je le dois à la France. Je mentirais si je disais que cela ne me rend pas triste que les institutions culturelles au Maroc ne s’intéressent pas à la démarche d’un artiste qui travaille et expose depuis plus de quarante ans. Comme on dit, nul n’est prophète dans son pays. À New York, c’est très différent, on ne juge que la qualité du travail, pas le fait de savoir si l’artiste est marocain ou plutôt français. J’ai l’immense honneur d’appartenir à la collection permanente du Jewish Museum of New York et de faire partie de collections privées exceptionnelles dans le domaine de l’art photographique. 

Votre travail artistique est dans la Maison Blanche aujourd’hui, quel est votre sentiment ?

Je remercie de tout mon cœur Sa Majesté le Roi de ce geste, il a pensé à moi et pourtant il y a d’autres artistes marocains. Imaginez, je suis un gamin de la Médina et mon travail artistique  se trouve dans la collection de la Maison Blanche à Washington. C’est un bon geste du Souverain qui soutient l’art et les artistes au Maroc.

Vous avez initié un projet de Maison de photographie dans la Médina de Casablanca qui a reçu le soutien de Sa Majesté dans le cadre du Grand Casablanca. Quand verra-t-il le jour ?

Je suis redevable à la rue de mon enfance, je suis à jamais l’un de ses gosses, mais qui a eu cette chance inespérée de réussir sa carrière artistique. J’ai une dette envers elle. C’est pour cela que j’ai ce projet de Maison de la photographie qui sera à sa façon une école. À travers le monde, il y a tellement de personnes qui  veulent apprendre avec moi. Je me suis dit : je vais les faire venir dans la Médina, cela va créer une dynamique, des emplois et surtout permettre aux jeunes de la Médina de se familiariser avec cet art et d’apprendre la photographie. J’ai la chance d’avoir le soutien d’un des plus grands architectes au monde, le Japonais Tadao Ando, qui a dessiné magnifiquement ce qui sera, j’espère dans les deux années à venir, cette Maison dédiée à l’art de la photographie. 

Une mésaventure qui dure

Il y a huit ans, Touhami Ennadre a pris la décision de venir vivre et travailler au Maroc, dans sa ruelle de naissance, et d’y installer son atelier d’artiste-photographe. Plein d’enthousiasme à l’idée de revenir dans son pays natal et de donner toute son énergie pour son développement sur le plan culturel et apporter son aide aux jeunes de ce pays, il s’est mis au travail en proposant plusieurs expositions de ses œuvres à Casablanca et Rabat. Les bonnes volontés pour aider cet artiste international à mieux se faire connaître dans son propre pays ont été nombreuses.  Il y est particulièrement reconnaissant. Parmi ces personnes, une Casablancaise passionnée d’art contemporain, qui s’est tout particulièrement engagée à ses côtés pour l’aider à mettre en œuvre ses projets d’exposition. Très vite, Touhami Ennadre lui accorde toute sa confiance et bien mal lui en a pris, déplore-t-il, car cette personne lui a dérobé, soutient-il, par la ruse, de nombreux biens personnels tels que ses papiers d’identité française, la lettre que Sa Majesté lui a adressée et autres papiers d’état-civil, environ 500 livres représentant son œuvre d’une valeur de 100.000 DH, mais également son unique et indispensable appareil photo. L’artiste, par respect pour la famille de cette femme, n’a pas porté plainte. Mais, cette dame s’est engagée par écrit à lui restituer la totalité de ses biens. Jusqu’à présent elle ne l’a toujours pas fait.

Entretien réalisé par Youssef Lahlali
Jeudi 27 Novembre 2014

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