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Tiwizi ou solidarité ancestrale


Nous vivons de nos jours selon des valeurs qui sont étrangères à notre culture et notre Histoire Tiwizi/ Tiwiza: tradition ancestrale de solidarité.

« L’union fait la force dit Esope ». Oui mais… « l’union de qui et pourquoi», répond Alain.



Tiwizi ou solidarité ancestrale
Encore aujourd’hui, bien vieux, je me souviens avec nostalgie des Tiwizis de jadis. Le mot Tiwizi existe dans toutes les variantes de la langue amazighe en Afrique du Nord. Il est devenu l’intitulé de journaux et revues amazighes et l’emblème des associations et ONG. Le substantif Tiwizi appartient à notre patrimoine collectif. C’est un terme amazigh qui signifie solidarité et bénévolat. Il est passé depuis dans l’arabe dialectal marocain et devient Tiwizza. Mais là il est souvent dévié par le contexte historique et signifie travail forcé pour un potentat ou un chérif. Les buts et moyens des Tiwizis varient avec les saisons, la Femme et l’Homme en sont la
Base.
Tiwizi du printemps          
Dans l’anti Atlas le retour du printemps est un éveil magique de la Nature après des étés arides, automnes austères et hivers rigoureux. Partout on voit des monts de granite rouge et tapis de verdure éclatante. La terre encore humide se couvre d’herbes et de fleurs de couleurs variées. Les figuiers et les vignes renaissent refont leur feuillage. Les amandiers et les lauriers ornent les villages et les vallées de fleurs roses. Les odeurs naturelles (thym, lavande) embaument l’air. Les oiseaux chantent leurs amours. Le bétail bien nourri donne du lait, babeurre et beurre en attendant les récoltes proches. Les parcelles de terres cultivées en automne sont couvertes d’orge. Les champs passent petit à petit du vert au doré.
Les moissons ont lieu au mois de Mai. Elles se font en Tiwizi familiales surtout pour les lopins de terre lointains. Il faut moissonner et ramasser rapidement les céréales pour éviter de les exposer aux orages. En plus les oiseaux picorent les épis d’orge, les écureuils, les gerboises et les petits rats les grignotent. Les moissons sont un labeur dur sous un soleil ardent. Par espoir de bénédiction on débute par les terrains de la mosquée du village et la medersa de la tribu.
Faucilles à la main, gestes rythmés, les hommes et les femmes moissonnent. Ils fredonnent des chants ou des prières, plaisantent souvent Ils laissent derrière eux de grosses gerbes d’orge bien ficelées. Les femmes ramassent ces mottes d’orges les entassent et les ramènent le soir près des maisons. Vers midi comme à l’accoutumée, il y a un repas collectif (couscous, babeurre frais) pour chaque Tiwizi. Le travail reprend jusqu’au coucher du soleil. Lorsque tous les terrains du village et ses environs sont moissonnés, les paysans font des monceaux circulaires des gerbes d’orge. Leur devoir envers la Terre est honoré sans les machines et produits toxiques. Ils la laissent se reposer durant tout l’été Tiwizi d’été.
  Dans chaque village du Souss d’autrefois, au début de l’été, il y a une Tiwizi pour le dépiquage et vannage de l’orge. L’aire qui sert à cet effet est plane, circulaire et entourée de pierres en murette Le travail commence tôt le matin juste après le chant des coqs. Le dépiquage se fait par le foulage de l’orge sous les pieds de nos animaux à gros sabots. Ils tournent autour d’un piquet central sur un grand tas de gerbes d’orges séchées. Nous, les enfants nous courons derrière ces bêtes criant un refrain spécial pour perpétuer le mouvement en rond. De temps en temps il y a une pause pour permettre aux animaux de se reposer et boire. Entre temps les hommes armés de fourches en bois, remuent et étalent les gerbes. Ils fredonnent souvent des chants rituels en accord avec leurs gestes séculaires. Ce travail de dépiquage dure en général jusqu’à midi ou un peu plus.
Après un bon repas mérité à l’ombre du grand arganier ou caroubier du coin c’est alors le début du vannage.  Les hommes font du blé dépiqué un long amas perpendiculaire à la direction du vent dominant. Ils en lancent de façon rythmée dans l’air des pelles pleines. Le vent éloigne un peu les brins légers de paille et la poussière. Les grains d’orge et les petits cailloux tombent sur place. Les femmes achèvent cette opération de séparation (le bon grain de l’ivraie dit la Bible) avec de petits balais. Leurs gestes sont s’accompagnent de chants religieux bénissant Dieu, Prophète, les saint(e)s du coin.
Le vannage dure une journée ou deux au grès des vents. Si la récolte est bonne le patriarche de la famille met un dixième de la récolte de côté pour les démunis du village et la médersa. Dès le lendemain cette Tiwizi va dans une autre famille pour les mêmes opérations et fêtes. Au bout de deux ou trois semaines toutes les familles ont leur orge et les lentilles dans leur grenier. La paille remplit une pièce proche de l’étable. Par ailleurs nous avons dans notre village autour des maisons sur les collines des amandiers.
Dans d’autres villages non lointains il y a en plus beaucoup d’arganiers et caroubiers. Il faut faire vite les écureuils et cousines gerboise n’attendent pas. Nous nous faisons aider les uns les autres en Tiwizi. De nouveau c’est le travail, les chants et la fête. Nous les enfants nous nous régalons d’amandes douces et fraiches quelquefois nous tombons sur une amère que nous mangeons aussi.
 Ainsi vers le milieu de l’été nos maisons sont remplies pour toute l’année de provisions pour nous et nos animaux. Nous avons travaillé les uns pour les autres sans cupidité aucune. Nous faisons alors une fête collective avec sacrifice de deux boucs noirs devant la mosquée. Le reste de l’été se passe en fêtes et foires. Nos émigrés des villes du pays ou d’Europe nous reviennent pour un mois. Les filles et les garçons se marient.  
Tiwizi d’automne  
Le dernier anmougar se tient fin Septembre près de la tombe d’un marabout. C’est là une foire pour les labours. Un gros taureau noir et des boucs sont sacrifiés et repas pour tous sont organisés. Des prières collectives sont dites pour la santé d’Aglid, la fertilité de la terre et étable, et générosité du ciel. Les premières pluies nous arrivent souvent début Octobre. Nous labourons d’abord en Tiwizi, les terrains de notre mosquée, et ceux de la Zaouïa de la tribu (Tanalt).Ce sont des terres dites Agdal (sacrées), les labourer en premiers assure bénédiction pour la session des labours. Par la suite de petites équipes familiales ou mini Tiwizi se forment. Le but est de faire le gros des labours des terrains lointains arides et se desséchant vite.
Je me souviens de notre Tiwizi. Il y a l’oncle avec sa mule, la tante et son bœuf et ma mère avec notre âne, mon ami. Nous prenons tôt le matin une soupe de semoule et de petites figues sèches noires et sucrées. Nous partons alors que les sentiers sinueux sont à peine visibles. Les enfants débarrassent les parcelles de terrain des pierres et des mauvaises herbes. C’est un plaisir d’être en contact dès l’aube avec la terre humide, fumante et sentir son odeur.
Les semailles de l’orge se font à même les sillons par les femmes derrière les laboureurs. Les lentilles et petits pois sont semés aux bords des parcelles. Les sillons ensemencés sont refermés à la pioche le tout est recouvert de fumier fin et le sol est nivelé et non d''engrais chimiques. Les oiseaux nous guettent et trouveront toujours quoi picorer.
En Tiwizi, femmes, hommes, enfants tous, nous travaillons ensemble dans la bonne humeur. Nous fredonnons des chansons qui cadencent notre travail ce qui le rend moins fatiguant. Vers midi un bon couscous amené du village est servi à l’ombre d’un arbre ou au pied d’un rocher. Nos bêtes de trait se reposent, broutent les jeunes pousses d’herbe et boivent de l’eau limpide (non polluée) au ruisseau à côté.
Le retour des Tiwizis vers le village se fait au coucher du soleil. Les hommes vont après devant la mosquée pour discuter de la journée se reposer et faire les deux dernières prières de la journée. Les femmes et filles retournent au foyer se font un brun de toilette, préparent le souper et leur lit. Tous (hommes, femmes, enfants) bien fatigués se couchent tôt pour se réveiller tôt.

Tiwizi ou solidarité ancestrale
Tiwizi d’hiver
 Là-haut dans l’anti Atlas à Tanalt le gaulage des olives se faisait fin décembre début janvier. A cette époque dans notre vallée les olives sont mûres, pleines, vermeilles, noires et brillantes. Il faut disent les vieux les faire rentrer vite à la maison, car tombées au sol elles pourrissent et restées sur les arbres les oiseaux les picorent. L’ouverture de la session du gaulage des olives est annoncée par le crieur public le jour du marché, mercredi. Au début des années 50 l’Ecole publique de l’époque nous libèrait alors pour quelques jours.
Durant une semaine la grande oliveraie dite Targua n’Iznaguen, est tout en fête. Elle est envahie dès le matin par des équipes joyeuses ce qui effraie la faune locale. Notre Tiwizi des olives se compose des proches des villages voisins. Le travail commence au lever du soleil après un bon petit déjeuner pris tôt à la maison. Les jeunes gens grimpent aux cimes des oliviers un long bâton (gaule) à la main. Les vieux et les enfants restent en bas, munis de longues gaules. Tous donnent des coups légers et répétés aux branches surchargées d’olives. Elles tombent au sol et le couvrent en faisant un crépitement continu, signe d’une bonne récolte.
 Entre temps les femmes et les filles arrivent pour le ramassage des olives. Elles se font belles, s’habillent avec élégance, se maquillent de produits naturels, se couvrent de bijoux en argent. Les jeunes perchés aux sommets des oliviers lancent alors dans les airs des chansons d’amour. Les répliques en chants de la part des des filles ne tardent pas de venir d’en bas. Cette ambiance de Tiwizi rend le travail agréable et le temps passe vite.
Le déjeuner, un grand couscous est amené du village, est suivi d’un thé à la menthe sauvage (timijja, fliou) cueillie sur place. Le travail reprend dans la joie jusqu’au coucher du Soleil. Le retour au village se fait en groupes avec mulets et baudets chargés d’olives. Les garçons en profitent et font des brins de cour aux belles cousines C’est souvent là un prélude sûr de mariages l’été suivant. Une danse collective est organisée le soir. Pour clore la session du gaulage les habitants de chaque village font une Tiwizi consacrée aux oliviers de la mosquée et la Medersa de la Tribu.
Année amazighe
 Nos olives étalées sur nos terrasses, nos cousins et cousines partis, nous sommes contents. Nous fêtons alors la nouvelle année amazighe ensemble entre familles voisines du même clan. Les femmes préparent un diner général et spécial pour l’occasion qui est partout le même. Il s’agit d’un grand plat chaud à base de semoule d’orge et de maïs avec au centre un bol d’huile d’olive ou d’arganier. Elles y mettent une poignée de tout ce qui est cultivé et récolté chez nous (orge, maïs, lentilles, pois, fèves, pépins, amandes) et un ou deux noyaux de datte. Nous nous mettons en petits groupes autour de ce plat chaud, en espérant une année féconde. Nous faisons de belles boulettes nous les trempons dans le bol central et nous avalons. Celui ou celle qui tombe sur le noyau de datte se considère chanceux pour l’année. Moi j’attends des babouches jaunes et ma sœur espère des bijoux et sans le dire un beau mari. Les adultes, l’air sérieux, parlent des pluies, des rivières en crue. Les jeunes rêvent d’amour et d’un printemps fleuri.
  Tiwizis mémorables
 Ma mémoire de vieux conserve encore aujourd’hui des souvenirs de quelques grandes Tiwizis d’antan. Je les ai vécues ou elles m’ont été racontées il m’est difficile de trancher dans ma mémoire. Elles sont à l’échelle de tout le village et font date chez nous comme événements marquants Ces Tiwizis constituent un travail bénévole de tous, non au profit d’un individu ou d’une famille, mais pour le bien de la communauté.
 Ainsi une grande Tiwizi mémorable a porté au début des années cinquante sur les travaux de défrichement et de mise en terrasses des collines voisines du village. C’était au printemps après un hiver très pluvieux Ces grands travaux ont été faits en Tiwizi générale où tout le village participe par le travail et la préparation de repas. Cette Tiwizi historique nous a permis d’avoir des centaines de petits lots en terrasse autour du village. Les anciens ont planté sur les bords de ces lopins de terre des figuiers, des vignes et des amandiers (aujourd'hui délaissés aux bons soins des sangliers ).
 Comme toujours il y a des chansons (individu, ou groupe) qui accompagnent ces travaux. Cette grande Tiwizi se termine par le partage des terrains mis en valeur et ce en présence du fquih du village qui notifie tout. Un repas commun est fait sur place pour fêter la fin de ces travaux Le soir les jeunes filles du village nous gratifient d’une belle danse près d’un grand feu. De même le pressoir d’olive de notre clan familial a été construit à cette époque en partie en Tiwizi. D’abord nous avons fait appel à deux artisans tailleurs de pierre réputés dans la région. Pendant des semaines ils ont préparé, burin et gros marteau à la main, deux imposantes meules à partir de deux blocs de granit. Ils logent dans la meilleure maison du clan et sont nourris par tous à tour de rôle.
Ensuite le reste du travail se fait en Tiwizi où tout le village participe par devoir. Il s’agit de déplacer ces imposantes meules sans les casser ou les fissurer sur le site choisi pour construire le pressoir. Il a fallu déraciner un grand caroubier, tailler son grand tronc et le déplacer. Il servira de grand levier pour presser les olives broyées.
Lorsque tout cet ensemble ingénieux est installé on construit alors tout autour les murs qui limitent le pressoir. Cette tiwizi est un travail d’hommes et de femmes. Elles apportent de l’eau et préparent les repas et égaillent par leur présence et leurs chants la Tiwizi. En hiver 1957 et là je m’en souviens très bien, nous avons eu un automne et un hiver très pluvieux La plupart des maisons ont été détruites dans notre village, la nôtre encore neuve a résisté et nous avons accueilli des familles sinistrées ( les "leaders" de l'époque étaient en lutte pour le butin colonial). Nous nous sommes organisés spontanément en Tiwizi d’urgence pour reconstruire un début de logis à chacun. Tout le village participe par le travail et l’aide. Chaque famille sinistrée a en charge de payer les maçons souvent en huile et amandes. Seuls nous avons reconstruit nos maisons et réaménagés nos terrains endommagés Comme à l’accoutumé depuis des millénaires nous nous sommes entraidés en TIWIZI.

Azergui Mohamed Pr universitaire retraité
Mercredi 23 Avril 2014

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