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Théocratie populiste L’alternance, une transition démocratique?




Théocratie populiste L’alternance, une transition démocratique?
D’un autre côté, le Souverain doit tenir compte du Makhzen, lequel a un pouvoir redoutable. Il ne peut le défier ou prôner une politique qui menace sa position privilégiée. Quelle marge détient le Roi vis-à-vis de ce Makhzen ? Théoriquement, à la lecture de la Constitution (1996), considérable, mais en fait, elle est limitée. Bien sûr, le Souverain peut en nommer et destituer les membres; il peut compromettre ou favoriser les affaires des uns ou des autres, mais il ne peut agir pour l’ensemble du Makhzen et décider de son sort d’un trait de plume. Il en résulterait un effondrement de tout le système. 
Bien sûr, la clef de voûte a besoin, dans le contexte actuel, de la structure du Makhzen, mais il est temps de penser à une insertion dans une armature autrement plus solide, celle de la séparation des pouvoirs. Que vaut l’appui d’une nomenklatura comparé au soutien actif des élites et du peuple? Comment le matérialiser? Sur quelles forces le Roi pourrait-il s’appuyer? Sur des partis qui ont presque tous montré une attitude conciliatrice envers le Makhzen? Ou sur des démocrates qui ne sont pas tous suffisamment ou pas encore convaincus de l’importance de l’institution monarchique dans une réforme véritablement constitutionnelle? 
L’analyse du despotisme éclairé est, à cet égard, instructive. Lorsque des autocrates européens voulurent réformer les structures de leurs pays et promouvoir leurs sociétés, ils se heurtèrent aux castes des nantis au sommet de l’Etat et ne réalisèrent qu’une partie infime de leurs programmes. Et là, on aboutit au paradoxe maintes fois vérifié dans l’histoire: plus un pouvoir est absolu et moins il peut se réformer. Non seulement ses supports sont extrêmement rigides mais il devient totalement indifférent aux critiques. Le Monarque ne peut infléchir les institutions dans n’importe quel sens; son pouvoir constituant a des limites et il ne peut donner au régime n’importe quelle forme. Le Roi est censé protéger le malékisme et reste lui aussi soumis à la structure sociale. Son père, lors d’une conférence de presse, répondit à une question au sujet d’une monarchie réellement constitutionnelle au Maroc, que ce serait de la félonie (!) si le Prince héritier y consentait. Devenu Souverain, Mohammed VI ne manque pas d’affirmer sa propre personnalité mais partage avec son père le jugement d’inopportunité quant à l’instauration de la séparation des pouvoirs. Pouvons-nous dire que, sous ce rapport, le Maroc d’aujourd’hui est à cet égard scindé, comme l’était la France du XIXème siècle, entre ceux qui voulaient que le Roi régnât sans gouverner et ceux pour qui le trône n’était pas «une chaise vide»? Ne sommes-nous pas plutôt en présence d’un conflit entre plusieurs théocraties? Faut-il attendre du Monarque, comme le font de nombreux militants des droits de l’Homme et des analystes politiques talentueux, qu’il soit plus puissant que la structure qui le porte en lui demandant de réformer par sa seule volonté tout le système politique ? Il s’agit là de la reproduction des attentes formulées par les écrivains des Lumières, (surtout Voltaire et Kant) vis-à-vis des despotes «éclairés». 
Cette attitude idéaliste, humaniste ou éthique n’est pas de mise en politique. Nous sommes dans une situation où on ne peut reprocher au Monarque de ne pas mettre fin à la confusion des pouvoirs parce qu’il y faut plus que sa volonté; on ne peut pas davantage, même si on rejette la disposition constitutionnelle d’irresponsabilité, le tenir pour responsable des manifestations de la confusion des pouvoirs. Il est sûr que la séparation des pouvoirs est l’affaire de tous ou n’est pas.Les adversaires de la séparation des pouvoirs au Maroc sont nombreux: le Makhzen, bien sûr, et tous les partis et mouvements islamistes. A cela, il faut ajouter l’hostilité des États occidentaux qui considèrent qu’une réelle démocratisation ne peut que conduire à un pouvoir islamiste.On pense que la monarchie strictement constitutionnelle achoppe sur le rôle du Monarque en tant que garant de l’islam et de l’orthodoxie. Mais ce rôle autour duquel il y a un consensus national ne peut – théoriquement – nuire en rien aux libertés, puisque ce n’est pas le kharijisme que la monarchie marocaine défend, mais un islam qui se veut tolérant et qui peut l’être davantage. Au Maroc, le Roi ne pourra défier le Makhzen, celui qu’il a nommé et celui qu’il a hérité, celui qui existe dans le monde rural et qui prévaut chez les oligarques et la pratique ancestrale mémorisée que s’il a un appui des plus solides et des plus vigilants, une mobilisation réelle du peuple et des classes moyennes. Or, ni Mohammed V ni Hassan II ne voulurent avoir une articulation militante avec la population : ils observèrent une distance instaurée par la tradition et qui, seule, seyait à la monarchie.  
VIII. Pourquoi la séparation des pouvoirs ? 
1. Un débat nécessaire. Aujourd’hui, le monde arabo-islamique est celui qui tourne le plus résolument le dos à la démocratie. Le Maroc peut-il être différent des autres pays arabes? Doit-il s’abriter derrière le monde arabe qui serait par essence dictatorial? Cet alibi tautologique signifie que les Arabes ne sont bons que pour la dictature. C’est absurde ! D’aucuns soutiennent que la séparation des pouvoirs n’est ni marocaine ni islamique; mais qu’est-ce qui est marocain et islamique, l’arbitraire, la corruption? Si on observe encore : «Vous voulez appliquer au Maroc des modèles importés; vous n’y êtes pas du tout, le peuple marocain est un cas à part». Etre à part, est-ce être hermétique au droit? Ceux encore qui postulent que la société et l’Etat sont irréformables ou qui s’ingénient à le faire croire exposent le Maroc à l’anarchie et à l’aventure. Si les Arabes purent assimiler la pensée grecque, Platon, Aristote, les néoplatoniciens et d’autres, pourquoi seraient-ils incapables aujourd’hui d’envisager la séparation des pouvoirs ?
Peut-on sortir de l’alternative suivante : ou le devenir du monde musulman est contenu dans l’histoire de l’Occident en tant qu’étape dépassée par lui et qu’il est nécessaire de dépasser, ou l’histoire de ce monde musulman est sans précédent et changera le cours du monde? Qui peut défendre cette thèse? Le monde arabo-islamique n’a pas fait sienne la problématique de la séparation des pouvoirs, ou pour être plus précis le chemin de la liberté politique demeure tortueux depuis Khaïr Eddine qui le premier en introduisit le concept en Tunisie; la colonisation interrompit le processus engagé par celui-ci ; à présent, il est opportun d’en discuter. Mais parler de réformes aux Marocains peut paraître une entreprise fastidieuse tant ils sont conservateurs. Au Maroc, on vous dira: ailleurs, c’est pire qu’ici : voyez le Niger, le Rwanda; et même en France, on crève de faim ! Ecrire sur les réformes expose au cynisme de nombreux Marocains qui estiment que c’est peine perdue et qui pensent que les choses ne peuvent qu’empirer. Ce n’est pas la séparation des pouvoirs qui motive les Marocains ; seule une petite élite qui n’a pas de puissants alliés l’envisage sérieusement. Alors que pour l’Occident, l’Etat est objet de défiance et le citoyen encouragé à le critiquer et le renverser quand il faillit à sa mission, en terre d’islam, l’Etat est sacralisé et le citoyen appelé à se soumettre. 
En terre d’islam, le pouvoir bénéficie d’un préjugé partout favorable: on ne s’inquiète guère qu’il soit monopolisé, qu’il échappe à tout contrôle; bref, la notion de séparation des pouvoirs est hermétique pour la majorité. Au Maroc, comme dans le monde arabe, il n’y a pas encore une conceptualisation significative des trois pouvoirs; pour la majeure partie de la population, ces trois instances demeurent confuses dans leurs limites, vagues en leur contenu. Il n’y a pas véritablement une revendication concrète à leur sujet. En revanche, les exigences relatives aux droits de l’Homme sont un peu mieux comprises, sans doute parce que la culture religieuse contribue à rendre leur contenu un peu plus clair. 
Les gens du peuple ne comprendraient pas que le Souverain puisse régner sans gouverner. Dans leur esprit, traditionnellement, le pouvoir est global et ne souffre aucun partage ; en un mot, il est patrimonial. Mais cette objection ne provient ni de l’élite libérale ni de l’élite islamiste qui souhaiterait un retour au califat normatif. C’est l’attitude grosso modo des zones rurales1 où prédominent l’analphabétisme et le manque d’infrastructure. C’est, disons-le, l’attitude du lumpenproletariat. Ce n’est pas du loyalisme mais une vénération du pouvoir fort quel qu’il soit. 
L’analphabétisme, obstacle à la démocratie ? En Angleterre, du temps de J. Locke, il y avait plus d’analphabètes qu’aujourd’hui au Maroc, cela n’empêcha pas Locke de parler d’autonomie de la justice et de représentation.   
(A suivre)

Samedi 23 Août 2014

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