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Théocratie populiste L’alternance, une transition démocratique?




Théocratie populiste L’alternance, une transition démocratique?
Le parti du Cheikh Yassine, un ancien soufi de la Kadiriya Boutshishiya, refuse obstinément les conditions du régime pour une  légalisation qui lui permettrait de participer aux élections. 
L’Etat souhaiterait qu’Al Adl change d’attitude et qu’il mette un terme à son «siège» des institutions marocaines. Il n’est pas exclu que ce point de fixation puisse se développer en mouvement national, telle est la crainte des analystes du pouvoir. En fait, Al Adl n’attend pas grand-chose des élections : l’ordre politique est accusé d’être corrompu et assimilable à celui des Oumeyyades. 
C’est la même distinction que nous relevons chez Ali Shariati entre le shïsme calide et le shïsme safavide, et le titre qui verrouille tout le système, celui de Amir al Mu’minīn est rejeté. Abdeslam Yassine parlait de la démocratie d’une manière tellement méprisante qu’il ne pouvait compter sur aucune alliance avec les démocrates; sa franchise le rendait plus honnête au niveau politique qu’Al- Khomeiny qui sut arrondir les angles pour constituer un large front contre le Shah. 
Dans son ouvrage, “Dialogue avec messieurs les démocrates”, A. Yassine se montre favorable à la démocratie si elle institue un régime islamique, mais attaque de front les libéraux, les laïcs «croyants», et «incroyants», les partis de gauche et les gauchiste. Il se souciait davantage d’une communauté autoclave de fervents sympathisants que de réussir politiquement. Libre de ses mouvements en décembre 1995, il fut à nouveau soumis à la résidence surveillée deux jours plus tard. La volonté de rupture persiste; Al Adl se distingue de toutes les formations partisanes par ses demandes: il suggéra à Mohammed VI de liquider les avoirs de son défunt père à l’étranger pour régler la dette extérieure du Maroc, requête qui ne fut commentée par aucun parti. 
Le langage soufi utilisé par Al Adl avec ses connotations pacifistes signifie que le parti n’annoncera l’affrontement radical avec le pouvoir que lorsqu’il pourra mettre un million de manifestants dans les rues, pas avant. Le renversement du pouvoir se ferait par une mobilisation de masse (modèle iranien) et non par une déstabilisation utilisant l’infiltration des organes de l’Etat et accessoirement le terrorisme. A long terme ce n’est pas impossible, surtout si les mécontents de tous bords se rallient aux islamistes. Khomeiny bénéficia d’un tel ralliement. 
La qawma est donc un soulèvement de masse pacifique qui se rapproche de la désobéissance civile et qui rendrait inopérante la répression usuelle, au moment où une intervention générale de l’armée pourrait comporter de sérieux risques pour le régime lui-même. Al Adl table sur une nécessaire dégradation de la situation économique et sociale, sur l’accroissement de la pauvreté («les gens feront appel à nous!»), et sur la coalescence de toutes les rancoeurs sociales. Nadia Yassine, porte-parole officieux du mouvement, pense que les Marocains ne sont pas loin d’atteindre un état de rejet de toute la classe politique et qu’ils ne voudront voir aux commandes qu’Al Adl. 
En attendant, un éloge du régime républicain vient soulager l’aversion que ressentent certains militants pour le régime. Une des différences entre le PJD et Al Adl est la disposition de ce premier à entrer dans des alliances partisanes tandis que ce dernier dénie toute crédibilité aux autres forces politiques. Le champ partisan marocain peut encore réserver quelques surprises malgré l’effort de contrôle de la part du Makhzen. Constitué en 1995, Al Badil Al Hadari est un parti islamiste qui se veut démocratique et même de gauche. Comme pour le PJD, les leaders d’Al Badil proviennent de la Chabiba Islamiyya mais leur évolution est tout à fait différente. 
Liberté de conscience et liberté d’interprétation selon les normes occidentales caractérisent ce parti dit paradoxalement islamiste Interrogé sur la liberté confessionnelle, M. Moatassime observe: «Elle doit être garantie par la Constitution comme par les textes de loi. Il ne sert à rien d’obliger quelqu’un à être musulman à sa naissance; l’islam est un choix: quand on le fait, on l’assume. Un athée ou un converti, actuellement, sont passibles d’une peine de prison. C’est contraire aux droits élémentaires de l’individu». Qu’est-ce qui empêche Al Badil de se réclamer de Spinoza ou de Montesquieu ? Peut_être le tact de ne pas heurter les sensibilités islamistes si réticentes vis-à-vis de la pensée occidentale. 
Quant à l’interprétation du Coran, M. Moatassime souligne : «L’islam appartient à tout le monde, des textes peuvent et doivent être adaptés, dans leur lecture, aux besoins de la société marocaine». Il s’agit pour Al Badil d’ouvrir le champ interprétatif de l’islam et de mettre fin au dogmatisme, un peu à la manière des grands philosophes musulmans médiévaux. Islamisme et laїcité ne sont plus incompatibles: «Nous, on est pour la laїcité quand elle signifie que personne n’a le monopole de la religion». 
Il y a apparemment une référence positive au régime turc: «Le mouvement islamiste en Turquie a assimilé le fait que ce qu’il représente ne constitue pas la «religion», mais plutôt une interprétation qui lui est propre et, de ce fait, il considère qu’il n’est nullement habilité à parler au nom de la religion. C’est là un effort d’ijtihad qui a convaincu le mouvement islamiste turc de renoncer à prétendre qu’il détient la vérité. Dans ce sens, on peut dire qu’il y a un rapprochement entre l’attitude islamiste et les thèses laїques». 
Al Badil se propose de jeter un pont entre islamistes et laїcs : «Si nous prenons par exemple les relations entre les islamistes et les laїcs, nous trouvons que ce sont des rapports conflictuels, empreints d’agressivité des uns vis-à-vis des autres (…) ; il convient d’assurer au préalable la paix sociale, grâce à l’instauration de la confiance entre les différents partenaires politiques».
Le but est d’éviter une guerre civile : «Notre démarche vise donc à jeter les bases d’une paix civile entre les différentes composantes de la société en faisant des urnes et des élections sincères et transparentes le moyen idoine pour trancher les différends, notamment au sujet de l’accès au pouvoir. En outre, nous sommes convaincus que notre pays doit être préservé des attitudes qui prônent l’intolérance, l’extrémisme, et le parti pris vis-à-vis de l’autre, car cela peut engendrer des situations dangereuses pour l’avenir». 
Sur le plan politique, la référence à Spinoza demeure inévitable tant les positions d’Al Badil visent à subordonner les autorités religieuses aux autorités civiles. D’abord, les biens habous ou awqāf que le ministère des Affaires islamiques gère doivent être confiés à la société civile; idée que n’aurait pas désavouée Spinoza : «En effet, les musulmans ont créé le système des awkafs pour financer la construction et l’entretien des mosquées, subventionner les mariages des orphelines, creuser les canalisations d’eau potable et d’irrigation et, quelquefois, participer à l’équipement des armées musulmanes.  Et du fait que ce sont là des domaines civils, ce sont des compétences en provenance de la société civile spécialisées dans les domaines concernés qui sont les mieux habilitées à les gérer. Il convient donc de procéder au recensement de leurs biens, car ils appartiennent au peuple et non à l’Etat, et d’en rationaliser l’organisation et la gestion».
(A suivre)

Mercredi 6 Août 2014

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