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Terreur sur la ville : Immersion dans le monde interlope des malfaiteurs casablancais




Terreur sur la ville : Immersion dans le monde interlope des malfaiteurs casablancais
Ça chauffe à Casablanca. La ville vit depuis des semaines au rythme d’une campagne de lutte contre la criminalité. Le week-end du 12 et 13 avril courant, ce sont en effet pas moins de 554 suspects qui ont été arrêtés, dont 137 individus faisant l’objet de mandats de recherche.
Les agents de police de la métropole veulent mettre fin à un phénomène qui perdure depuis plusieurs années.  En effet, se faire arracher sa chaîne du cou, son sac à dos ou son portable par un homme qui saute immédiatement à l’arrière d’un scooter conduit par son complice est devenu aujourd’hui une scène banale dans la capitale économique. Des bandits apparaissent, agressent et disparaissent comme par enchantement sur des motos performantes.
Un phénomène  qui s’est développé à un rythme inquiétant et qui fait peur aux Casablancais. Et si la métropole est une grande ville, ses malfaiteurs se montrent à sa taille.
Selon des statistiques émanant des services sécuritaires casablancais, entre août 2012 et janvier 2013, 7.492 vols mineurs, 4.271 vols à l’arme blanche, 4.211 vols qualifiés, 621 vols avec violence et  591 vols à l’arraché ont été enregistrés. Des chiffres en nette progression puisque les premiers mois de 2012 ont enregistré 1.124 vols qualifiés, 1.724 vols à l’arme blanche, 1.950 vols à l’arraché, 1.260 vols avec violence, 2.947 vols mineurs.
Mais qui sont ces malfaiteurs? D’où viennent-ils? S’agit-il de bandes organisées ou de loups solitaires? Au Maroc, les travaux académiques  sur les carrières délinquantes, un concept de la criminologie moderne, n’existent pas. Les études  expliquant comment on devient délinquant, d’où on part, comment on évolue et comment on gère sa carrière (consciemment ou non) font défaut. 
 
Quand des jeunes 
à peine majeurs 
terrorisent la ville
Pour ces délinquants, le vol est un métier comme un autre, un gagne-pain. Un choix de vie qu’on assume même si certains ont du mal à l’expliquer. En effet,  les motivations justifiant l’entrée dans le monde de la criminalité sont multiples et diverses. Si certains cherchent seulement à satisfaire leurs besoins en moyens matériels, d’autres ont plongé dans ce monde à la recherche de risques et d’aventure. L’adrénaline engendrée par la situation de danger et la peur d’être arrêté et mis derrière les barreaux provoquent des sensations fortes d’excitation et d’euphorie.
Ce sont en général de très jeunes personnes, issues de familles modestes ayant abandonné très tôt les bancs de l’école qui succombent à ces tentatives. Certains d’entre eux ont même un travail,  souligne une source policière. A peine majeurs, voire encore mineurs, ils agissent souvent en duo mais ne semblent pas appartenir à des réseaux structurés. Ils sont pour la  plupart  originaires des quartiers populaires de la métropole comme Sebata, Hay Essalama,  Hay Sadri ou des quartiers périphériques comme  Moulay Rachid et Tacharouk. 
 «Ces jeunes voleurs n’ont rien d’extraordinaire par rapport à leurs aînés. Eux aussi ont des familles, des copines et supportent le FC Barcelone ou le Real Madrid. On est loin de l’image d’une jeunesse qui se sent différente voire incomprise, vivant en marge de la société», nous a précisé un fin connaisseur du milieu sous le sceau de l’anonymat. 
Ces voleurs à l’arraché ou à pied n’ont aucune préférence précise. Tout peut faire l’affaire : un téléphone mobile, un PC portable, un bracelet, une tablette, etc. Pour eux, il faut saisir l’instant, l’opportunité. Il faut uniquement une cible vulnérable et attirante, et un lieu approprié pour passer à l’acte comme le suggère la théorie des opportunités criminelles. D’autres choisissent leur proie avec minutie. Ils cherchent plutôt le téléphone portable qui a plus de valeur sur le  marché ou les bijoux en or, un métal  qui a atteint les 300 DH le gramme dernièrement. Les smartphones sont leurs cibles de prédilection. Leur prix très élevé aiguise les appétits des délinquants.  
Les points noirs semblent nombreux mais les plus connus sont les quartiers populaires comme Sidi Bernoussi, El Oulfa, Lissasfa, Médiouna, le centre-ville et le Maârif. Parfois, ils s’aventurent hors des frontières de la cité casablancaise et vont jusqu’aux  villes avoisinantes comme Berrechid et Settat. Mais chaque fois qu’un lieu est connu des services de police, ils  changent d’endroit.
Pour dépouiller leurs proies, les malfaiteurs n’hésitent pas à dégainer la lame d’un couteau ou d’un sabre dont la longueur oscille entre 20 et 40 cm pour faire peur à leurs victimes. Mais ils  n’hésitent pas à passer à l’acte au cas où la situation dégénère.  
Aujourd’hui, les armes blanches se retrouvent au cœur de toute opération du vol. Pis, les lames ont tendance à s’aiguiser pour des mobiles allant de l’agression purement crapuleuse au règlement de comptes. En  2013, près de 9.559 armes blanches ont été saisies par les services de police de la capitale économique contre 5.779 en 2012 et 4.166 en 2011.
Les femmes sont souvent les proies faciles des malfaiteurs. Une cible vulnérable autant qu’attirante. «Elles sont peureuses et faciles à dépouiller», nous a confié notre source.  Mais, ils peuvent s’attaquer à toute personne susceptible d’avoir quelque chose qui peut les intéresser. Que ce soit dans la rue, dans le bus, devant un lycée ou devant une mosquée, ils n’ont peur de rien pour arracher des mains un téléphone alors même que son propriétaire est en pleine conversation, pour dérober un sac à main ou faire disparaître  un PC portable de la terrasse d‘un café.
Des articles vendus aussitôt volés à des receleurs, peu regardants, qui achètent tout à des prix peu élevés par rapport au marché, mais connus à l’avance.  En effet, les voleurs ne sont pas dupes. Ils  se renseignent souvent sur les prix pratiqués sur le marché avant d’entamer toute transaction. « Avant, les voleurs avaient l’habitude de se contenter  de n’importe quoi, même de peu, mais aujourd’hui, ils sont plus exigeants. Ils sont bien avertis par des camarades ou des proches. Certains volent sur commande et ne font que rendre service à un prix largement inférieur à celui du marché», nous a précisé notre source.
 
Le vol de motos, 
une niche en pleine  
croissance
Pourtant, le vol des téléphones portables, des tablettes, des chaînettes en or et d’autres bijoux ne semble pas constituer la seule activité lucrative pour ces malfaiteurs. Un autre créneau est en pleine  croissance : le vol de motocycles.  En effet, nombreux sont les malfaiteurs qui se sont tournés vers ce nouveau secteur jugé plus rentable. Il rapporte mieux que le vol des portables. Les gains sont estimés entre  5.000 et 15.000 DH voire plus. Les pièces détachées coûtent cher et la demande est forte.
Au palmarès des machines les plus répandues et les plus convoitées, on trouve la Peugeot 103, Libéro et Swing ainsi que la Motobécane.
Cette dernière marque française demeure aujourd’hui la machine la plus convoitée  par les voleurs et la plus demandée sur le marché. Elle est appréciée par la qualité de ses moteurs en aluminium, son carburateur de la série 15, ses cylindres de fer, ses jantes et ses roues. 
Une Motobécane volée coûte en moyenne 4.000 DH. Elle devance ainsi la Peugeot 103 vendue à 3.000 DH pour une moto neuve  et entre 1.200 et 2.000 DH pour une moto usagée. Elle devance également  les motos Libéro et Swing écoulées à  2.000 DH chacune.
Quant à la catégorie des maxi-scooters, les TMAX, les SH, le Léonardo sont les plus demandés. Une machine volée de ce type coûte entre 4.000 et 15.000 DH. Mais la palme d’or revient au TMAX.
 
L’art de voler
une moto
Pour subtiliser ces motos ou scooters, les voleurs agissent individuellement ou en groupe de trois personnes voire plus portant  des sabres notamment pour le vol  des grandes cylindrées. La plupart du temps, ces vols sont commis sur commande et avec préméditation. 
Pour les réaliser, il existe deux modes opératoires dont la mise en pratique dépendra en grande partie des circonstances. En effet, il y a la méthode basée sur l’effet de surprise et  l’usage, parfois, disproportionné de la violence. Une technique souvent pratiquée lors des arrêts aux feux rouges ou dans les coins sombres de la ville. Elle demeure la plus redoutée par les motards puisque les voleurs s’en prennent à eux  et à leurs machines, armés  de couteaux ou de sabres. Les agresseurs frappent avant même que les motards ne comprennent ce qui leur arrive.
Toutefois, cette technique reste peu pratiquée et ne s’emploie que si ces derniers convoitent un modèle particulier.
A côté de la méthode forte, il y a celle dite douce qui exige un repérage et une prise de risques. Elle est la plus répandue en la matière, car elle associe la facilité à la rapidité et au risque réduit. Elle est souvent pratiquée  pour le vol des motos garées devant un café, dans un coin sombre, au rez-de-chaussée d’un immeuble, ou n’importe où. Il s’agit d’une pratique qui consiste à repérer la cible à l’avance et à mettre tout en œuvre pour la voler le plus rapidement possible. «Cette technique demande beaucoup de patience et d’imagination notamment quand la moto est sous le contrôle d’un gardien», nous a précisé notre source avant de poursuivre : «Car dans ce genre de cas, le voleur est obligé d’observer minutieusement le moindre mouvement du gardien et ses déplacements, dans l’attente d’un moment opportun. Parfois, il improvise en faisant semblant de chercher une adresse ou de demander une information.  Bref, il tente tout pour détourner la vigilance de ses vis-à-vis. Une fois cet objectif atteint, il procède avec célérité, à l’aide d’un trousseau de clés  ou de grandes cisailles, pour ouvrir ou  briser l’antivol».
Qu’advient-il de toutes les motos volées ? Leur sort dépend en grande partie de leur utilisation. Ainsi, si certains se contentent de démonter  la marchandise volée et de l’écouler en pièces détachées, il y a ceux qui choisissent de garder la moto et de s’en servir dans leurs opérations de vol. Mais, il faut d’abord changer les numéros de série et la couleur de l’engin. Tout un travail qui demande un savoir-faire et des connaissances en mécanique.
A cet effet, les voleurs font appel à des spécialistes dont la mission consistera à donner une nouvelle identité à la machine volée. 
Pour y arriver, ces spécialistes procèdent d’abord au changement du numéro de série qui est estampillé près de la colonne qui supporte le guidon et la fourche. Sur certains modèles de motos récentes, ce numéro est aussi frappé à même le cadre. Pour ce, ils font chauffer à blanc l’ancien numéro avant de limer ou de le marteler avec un pointeau pour le faire disparaître et d’en poinçonner un nouveau. Le nouveau numéro de série sera celui inscrit sur une nouvelle carte grise falsifiée elle aussi. Désormais, le cadre de la moto a un faux  numéro difficile à démasquer sauf en cas d’accident.  Une fois cette étape franchie, les malfaiteurs procèdent au changement de la peinture de la moto. Une tâche très facile.
 
Papiers falsifiés
Pour acquérir une nouvelle carte grise, les voleurs ne se donnent pas beaucoup de peine. A Casablanca, deux lieux sont réputés pour ce genre de commerce : les marchés des motos de Hay El Mohammadi et de La Koréa de Drissia. Ils sont connus pour la vente de  faux documents et de cartes grises vierges. Les spécialistes en la matière se comptent par dizaines, mais pour s’introduire dans ces milieux, il faut passer par le biais de contacts sûrs et reconnus. Car ici, on ne parle pas à qui on veut, c’est motus et bouche cousue.
Pourtant, la fabrication d’une carte grise vierge ne relève pas du miracle. Elle demande tout simplement une imprimante à jet d’encre  et un scanner performant. Et c’est pourquoi,  son prix n’est pas si cher. Il dépend en grande partie des relations qu’on entretient avec les vendeurs. Ainsi, pour les connaissances, une carte grise se vend à 200 DH, et pour les non initiés, il faut compter dans les 600 DH.  Ces vendeurs peuvent même vous procurer des contrats de vente falsifiés.
Concernant les grosses cylindrées, une carte grise coûte la bagatelle de 1.000 DH. La tâche s’avère souvent facile puisque ces machines sont généralement non enregistrées sur les listes de la douane et, du coup, il est facile d’y apposer le numéro de série qu’on  veut.  Mais la vraie difficulté, c’est celle de trouver des contrats de vente et des documents de douane attestant l’origine de ces machines. Pour les chercher, il faut parcourir plusieurs kilomètres. Direction Tanger ou Oujda où de tels documents coûtent entre 4.000 à 15.000 DH pièce. Un prix jugé dissuasif par plusieurs receleurs. 
Pourtant, une carte grise vierge est facile à détecter. Il suffit de faire montre d’un peu de vigilance pour démasquer le vrai du faux. «Alors que la vraie carte porte un tampon d’encre, celui qui figure sur la fausse carte grise est généralement scanné. Mais le manque de   contrôle rigoureux, la corruption et le jeu des complicités permettent à ces voleurs de continuer  à opérer en toute impunité», nous a confié notre source.
Une fois ces étapes achevées, la moto volée est prête à être remise en circulation en toute liberté. Une partie de ces machines volées est vendue dans les zones périphériques du Grand Casablanca, notamment à Médiouna, Daroua et  Lahraouiyine. Des villes comme Berrechid, Béni Mellal et Khouribga sont également concernées par ce genre de trafic. Ces régions échappent au  contrôle policier. Certains motards roulent même sans papiers sur leurs motos rapides et redoutablement efficaces pour opérer des vols à l’arraché.
 

Hassan Bentaleb
Mardi 22 Avril 2014

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