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Témoignage : Moi, jeune Marocain indigné et roué de coups




Témoignage : Moi, jeune Marocain indigné et roué de coups
Je suis loin d’être habitué à  publier mes pensées sur mon mur, au vu et au su de tous. Je suis  encore moins habitué à  prendre part aux nombreux débats politiques et sociaux que je trouve chaque jour sur mon «fil d’actualité ».  Loin de là.
Je suis un jeune Marocain de 19 ans, tout ce qu’il y a de plus typique : pas engagé, laxiste et je-m’en-foutiste à la limite. Mais aujourd’hui ma vie a pris un tournant radical, et j’ai envie de partager avec vous mon expérience en espérant sensibiliser le plus d’ami(e)s possible(s).
Comme beaucoup d’entre vous j’ai reçu une invitation virtuelle pour un événement appelant à une manifestation pacifiste – je tiens à le préciser : PACIFISTE – à Rabat devant le Parlement pour dénoncer la grâce dont a bénéficié un pédophile espagnol, condamné à 30 ans de prison pour le viol de 11 enfants.
Je me suis  dit «mouai, pourquoi pas , si cela peut aider à changer les choses»…J’en parle alors à mes parents et leur propose de m’accompagner.  Ma mère est sceptique, mais mon père réplique que rester à la maison n’a jamais changé les choses ni réglé quoi que ce soit. On se met d’accord pour y aller après le ftour et y emmener ma petite sœur Illy, qui n’a que 6 ans, et qui était toute contente de faire le plongeon dans le bain du militantisme en assistant à sa première « manif’» !
Par précaution, mon père stationne la voiture dans une petite ruelle pas très loin de l’Avenue Mohammed V, cette même ruelle qui allait s’avérer être un lieu où bon nombre de militants allaient passer à la casserole et goûter à  la «douceur métallique de la zarwata» des CMI (oui, oui… ceux qui sont censés les protéger … houma hadouk).
En arrivant sur place,  je m’attends à trouver des banderoles, à entendre  des slogans  dénonçant l’injustice commise envers ces enfants traumatisés à jamais.  Mais à ma grande surprise,  je me retrouve devant une toute autre scène. C’est un vrai carnage : sirènes d’ambulances, cris de manifestants, coups de matraque, policiers en civil donnant des ordres aux anti-émeutes et criant leurs directives tel un Eric Gerets au pire de ses jours ... un vrai carnage en plein centre-ville; l’avenue est en état de siège ! Les coups fusent de partout, les gens courent, crient, tombent par terre et se font heurter par les bottes des forces de l’ordre. Une mère de famille lance alors à un gradé de la police :  «C’est donc comme ça, on ne peut même  plus défendre le peu de dignité qui reste à ces enfants ? »  
En l’espace d’une seconde, je me remémore  toutes les scènes où l’on voit des policiers taper sur les manifestants de la place Tahrir. Mais je suis rapidement réveillé de mes songes  par un coup de matraque qui a bien boosté mon adrénaline…j’avais oublié que je n’avais pas le droit de songer ni de rêver …Je me mets à courir … courir pour fuir… telle une proie… sans savoir où j’allais…juste pour fuir les  agents du CMI (iyeh iyeh… ceux qui sont censés me protéger…normalement, comme quand est en démocratie).
Je me retrouve emporté par la foule devant le célèbre café Balima,  sur cette jolie place qui,  jadis, accueillait les amoureux enflammés, roucoulant sur les bancs  en marbre blanc, cachés sous les grands arbres. Vendredi soir, cette même place  s’est, comme par magie, transformée en théâtre sanglant. J’ai vu  des manifestants ensanglantés s’évanouir sur ces mêmes bancs de marbre qui ont perdu leur blancheur et virés au rouge. J’ai vu des manifestants tabassés venus chercher du réconfort sous ces mêmes arbres où s’abritaient, avant, les amoureux.   Ainsi va le Maroc : un banc qui abrite amour le matin et souffrance le soir. N’est- elle pas belle cette ironie du sort dans le plus beau pays du monde, hein ?
Caché  sous un arbre pour atténuer ma douleur, un jeune militant s’approche de moi et me dit, le sourire au coin des lèvres : «fi9 m3ana a sa7bi, (Secoue toi, l’ami). Ici la moindre inattention et tu en boufferas du bâton mon frère, et crois-moi sur parole, je suis diplômé chômeur». Pas le temps de faire connaissance,  une nouvelle vague de policiers arrive et tout le monde prend ses jambes à son cou.
200 coups de bâton, 40 coups de pied  et 30 arrestations abusives plus tard, j’aperçois mon amie Samia, une jeune activiste comme il y en a de moins en moins de nos jours. Elle me fait un signe de la main et je lui réplique par un «peace and love» des doigts – circonstance oblige- . On échange quelques mots mais je ne peux m’empêcher de rester en mode « fi9 m3ana». Parce qu’autour de moi, je voyais  une jeunesse se faire taire à coups de matraque, de bottes et de poing par la police (oui, oui toujours celle-là même qui est censée  nous protéger nous autres  citoyens marocains … je crois …ou alors protéger les pédophiles étrangers  …je ne sais plus ….)
Les «sket l’mok» retentissent de partout et le son des gifles fait décoller les jolies colombes blanches de la jolie avenue qui étanchaient leur soif à la jolie fontaine.
Mais ce qui m’a le plus déçu, attristé et dégoûté jusqu’à l’os, c’est cette élite politique qui a brillé par son absence;  ces représentants du gouvernement qui aiment se vanter  à qui veut l’entendre: «Nous, on sait ce que veut le peuple». A tous ceux-là,  j’ai envie de  dire : vous êtes où quand le peuple se fait refaire le portait par ses propres forces de l’ordre? Quand un défenseur des droits de l’Homme  comme Amine Abdelhamid se fait rouer de coups devant les portes du Parlement, ce haut lieu de la démocratie zaama? Ce même Parlement où le «chef du gouvernement» se plaît à régler ses comptes avec ces «3afarites et tamasi7» au lieu de régler les vrais problèmes de ce pays?
Et  au nom de tous les jeunes,  M. Abdelilah Benkirane, je vous promets qu’on vous aidera à chasser vos crocodiles et exorciser ces démons, qui vous hantent quand la farine, le sucre et les soins médicaux coûteront moins cher aux plus pauvres d’entre nous. Nous serons là pour vous aider M. le Chef du gouvernement lorsqu’il sera un peu plus difficile pour un pédophile de violer 11 innocents  et quitter le territoire sans passeport après 18 mois de prison à peine.
Jeudi soir, M. Benkirane, je vous ai rencontré aux obsèques de la sœur d’une amie. Vous vous êtes adressé à nous, les jeunes qui étions là. Comme à votre habitude, vous avez parlé, parlé, parlé. La machine de l’endoctrinement était en marche. Difficile de vous croire depuis la nuit sanglante de vendredi.
Sur ce, je tiens à finir en saluant encore une fois le courage des forces de l’ordre (oui, oui elles m’ont vraiment marqué, et quand je dis cela,  je ne suis pas en train de parler de l’énorme bleu que j’ai sur le ventre), ces policiers et CMI qui ont le courage de trouver le sommeil après avoir roué de coups, des citoyens simplement indignés.
Chapeau bas de la part d’un jeune Marocain partagé entre l’envie de vomir et l’envie de pleurer… ou même les deux.

 * Etudiant en 2ème année
 de génie informatique

Par Othmane Cherqi
Mardi 6 Août 2013

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