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Tarik El Malki : L’Etat doit montrer l’exemple et s’engager en tant que consommateur responsable

Le gouvernement refuse tout dialogue avec les partenaires sociaux, ce qui ne fait qu’exacerber les tensions dans un contexte de crise économique




Tarik El Malki : L’Etat doit montrer l’exemple et s’engager en tant que consommateur responsable
La bibliothèque marocaine vient de s'enrichir d'un nouvel ouvrage intitulé 
«La responsabilité sociale des entreprises : 
le cas du Maroc» de Tarik El Malki. Une 
thématique ô combien pertinente dans le contexte actuel, où le Maroc, qui fait du 
développement durable l’une de ses priorités majeures, a besoin de la vulgarisation 
de cette notion et des différentes 
méthodes de sa mise en œuvre.
Composé de deux partis, cet ouvrage 
s’attaque, en premier lieu, aux différents contours théoriques de la notion de RSE avant de se livrer à une étude pratique de l’évolution de ce concept au Maroc.
Il servira, entre autres, à vulgariser le concept parmi les chercheurs, étudiants et particuliers d’une part et d’autre part, entre les professionnels et les praticiens.
Dans l’entretien qu’il nous a accordé 
en l’occasion, Tarik El Malki revient  
sur les points essentiels de son ouvrage.


D’après vous, comment se définit la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)? Quels sont les champs de son application ou bien où commencent et s’arrêtent ces responsabilités ?
 
Il existe une multitude de définitions pour tenter d’approcher et de circonscrire la notion de responsabilité sociale des entreprises (RSE). Mais il est aussi difficile de délimiter de manière précise le cadre de son application. Aussi, se basant sur la définition donnée par la norme ISO 26.000, qui est la norme de référence en matière de RSE, la responsabilité d’une organisation doit se traduire par la prise en compte des impacts de ses décisions et activités sur la société et l’environnement. Cette prise en compte doit se traduire par un comportement éthique et transparent qui contribue au développement durable, y compris à la santé et au bien-être de la société. Elle doit également se traduire par un comportement qui prend en compte les attentes des parties prenantes et qui respecte les lois en vigueur tout en étant en cohérence avec les normes internationales de comportement. Enfin la RSE doit être intégrée dans l’ensemble de l’organisation et mise en œuvre de manière globale dans ses relations avec les parties prenantes.
Aussi, être socialement responsable signifie non seulement satisfaire pleinement aux obligations juridiques applicables, mais aussi aller au-delà et investir “davantage” dans le capital humain, l’environnement et les relations avec les parties prenantes. L‘expérience acquise avec l’investissement dans des technologies et pratiques commerciales écologiquement responsables suggère qu’en allant plus loin que le respect de la législation, les entreprises peuvent accroître leur compétitivité et avoir des retombées directes sur la productivité. La responsabilité sociale des entreprises ne devrait néanmoins pas être vue comme un substitut à la réglementation ou à la législation concernant les droits sociaux ou les normes environnementales, y compris un substitut à l’élaboration d’une nouvelle législation appropriée. Dans les pays où de telles réglementations n’existent pas, les efforts devraient se concentrer sur la mise en place du cadre réglementaire ou législatif adéquat afin de définir une base équitable, à partir de laquelle les pratiques socialement responsables peuvent être développées.
 
Où en est le Maroc de cette pratique ?
 
Nous remarquons depuis plusieurs années une prise de conscience croissante de cette notion de RSE au Maroc de la part des principaux acteurs (Etat, syndicats, patronat, etc.). S’agissant tout d’abord des pouvoirs publics, l’Etat marocain, sur le plan social,  a progressivement mis en place, depuis le début des années 1990, une nouvelle culture qui est basée sur le dialogue, la concertation et le compromis entre les principaux partenaires sociaux que sont le gouvernement, le patronat et les syndicats. Un comité de suivi du dialogue social avait même été créé au milieu des années 1990. Cette démarche a été favorisée par une longue histoire syndicale spécifique à notre pays.  Cette approche a notamment permis l’adoption en 2004 d’un nouveau Code du travail qui, tout en favorisant une certaine flexibilité du marché du travail, permet également la protection des salariés à travers de nouveaux droits (notamment les femmes). Cela n’aurait pas été permis sans l’implication des partenaires sociaux. C’est, toute proportion gardée, la démarche en vigueur dans les pays du Nord de l’Europe. Malheureusement, nous assistons depuis plusieurs années à un net recul en la matière dans la mesure où l’actuel gouvernement refuse tout dialogue avec les partenaires sociaux ; ce qui ne fait qu’exacerber les tensions sociales dans un contexte de crise économique. Sur le plan environnemental ensuite, les pouvoirs publics se sont engagés très tôt dans la protection et la valorisation de la faune et la flore avec notamment la ratification des principaux traités internationaux en la matière (Protocole de Kyoto, Traité de Rio, etc.), la promulgation d’un certain nombre de lois-cadres relatives à la lutte contre la pollution et la protection de l’air, de l’eau  et des sols. Un Plan d’action national pour l’environnement (PANE) avait même été adopté en 2002. Plus récemment, la Charte nationale de l’environnement et du développement durable, qui s’inscrit dans le prolongement de ce plan, a été adoptée en 2010. Nous pouvons néanmoins déplorer l’absence de code spécifique à la protection de l’environnement qui est encore à l’étude.
S’agissant du patronat ensuite, la CGEM a, en 2006, lancé la Charte de la RSE qui reprend neuf grands principes directeurs, à savoir le respect des droits humains, l’amélioration des conditions d’emploi, la protection de l’environnement, la prévention de la corruption, le respect des règles de la saine concurrence, le renforcement de la bonne gouvernance, le respect des clients et des fournisseurs et l’engagement social. Ces engagements sont ensuite traduits en 35 objectifs précis et mesurables. Sur cette base, la CGEM s’est engagée dans la création d’un label dont le référentiel s’inspire des axes et objectifs de ladite Charte. Ce label est accordé pour une durée de trois années aux entreprises basées au Maroc, membres de la Confédération, sans discrimination de taille, de secteur, de produits ou de services. L’obtention du label est conditionnée par la vérification, via un comité d’évaluateurs indépendants mis en place par la CGEM, de la conformité des actions des entreprises avec les objectifs de la Charte. Cette labellisation donne aux entreprises un certain nombre d’avantages (financiers, fiscaux …). A ce jour, plus de 80 entreprises sont labellisées avec une accélération de la tendance ces dernières années. Parmi elles, nous pouvons citer Lafarge, Stokvis, Groupe Delassus, Cosumar, etc. Une autre initiative intéressante émane de l’Institut Vigéo, organisme de notation sociale basé au Maroc. Ce dernier a mis en place un indice de performance sociale pour les entreprises cotées à la Bourse de Casablanca. Cet indice classe les entreprises en fonction de leur performance sociale et environnementale. 
Les raisons du renforcement de l’engagement social et environnemental de la part des entreprises marocaines sont multiples. En premier lieu, il y a l’évolution du contexte international et régional, qui voit augmenter une forte demande des opinions publiques des pays en termes de reddition de compte, de transparence dans les pratiques des affaires, de lutte contre la corruption, le népotisme et le clientélisme. Les exigences en termes de renforcement des droits, économiques et sociaux notamment, expliquent aussi pour partie ce phénomène. Mais à mon sens, la principale raison est économique. En effet, le Maroc a fait le choix de l’ouverture commerciale à travers la signature de nombreux accords de libre-échange avec notamment l’Union européenne, les Etats-Unis, ou encore la Turquie. Ceci implique que les firmes marocaines, si elles veulent tirer profit des importantes opportunités économiques qui se dégagent de ces accords, doivent fortement renforcer leur compétitivité-prix mais aussi hors prix. Cette dernière intègre des critères qui sont davantage liés au renforcement de la qualité des produits commercialisés, à savoir la recherche et développement, l’innovation mais également le respect des normes sociales et environnementales. Ceci implique, toute chose étant égale par ailleurs, que les entreprises les plus compétitives à l’export seront celles qui seront en mesure de respecter ces normes (à travers les certifications ISO 9001, ISO 14.001, etc.). Il ne faut pas perdre de vue que l’UE, afin de protéger ses marchés de la concurrence de produits venant d’autres pays (Chine notamment), impose un certain nombre de normes particulières qui jouent le rôle de barrières à l’entrée. La RSE devient donc un instrument de compétition entre les firmes désirant s’internationaliser.
 
On a vu l’émergence de plusieurs labels de responsabilité des entreprises, notamment celui de la CGEM, ce qui atteste de l’intérêt grandissant accordé à cette notion. Comment expliquez-vous l’intérêt soudain à cette notion ?
 
Sur le plan mondial, il est à signaler que cette notion de RSE a fait son apparition, sur le plan formel du moins, dans les années 1950 à travers un ouvrage d’un penseur américain, Howard Bowen. C’est un peu le père fondateur de la RSE dans son sens moderne. Il voulait au départ évaluer le comportement social des grands industriels américains de l’époque à travers l’étude de leurs discours moraux. Il faut à ce titre souligner que les valeurs du capitalisme américain de l’époque étaient basées sur la morale et l’éthique dans les affaires, la recherche légitime du profit dans le cadre du respect de la loi, l’effort dans le travail, etc. Nous avons tendance à l’oublier mais les dérives du capitalisme américain n’ont commencé que dans les années 1980 avec l’arrivée au pouvoir de l’Administration Reagan, très conservatrice sur le plan idéologique, et qui a mis en place une politique ultralibérale, basée sur la limitation des prérogatives de l’Etat fédéral et son cantonnement à un rôle régalien, et sur la déréglementation de nombreux secteurs tels que la finance, les télécoms ou l’énergie. Cette politique, en l’absence de cadre réglementaire de contrôle, a engendré les énormes excès et dérives auxquels nous avons assisté dans les années 2000 avec l’apparition de scandales sans précédent tels qu’Enron aux Etats-Unis ou encore Parmalat en Italie. Parallèlement à cela, les banques, fortes du soutien des Etats, s’engageaient dans une folie spéculative avec l’apparition de produits financiers toujours plus complexes les uns que les autres (dérivés, options, titrisation, CDS, etc.). Ce système s’est grippé brusquement pour déboucher sur la crise de 2008 dont nous payons encore le prix aujourd’hui. Les multinationales ne sont pas en reste dans la mesure où leur puissance économique et financière leur a conféré un pouvoir hors norme sur les Etats ; ce qui a souvent conduit également à l’apparition de scandales humains, économiques et écologiques insupportables tels que l’explosion de l’usine chimique du Bhopal en Inde qui a fait 30.000 morts au début des années 1980, Nike et le travail des enfants, les marées noires engendrées par les pétroliers, etc. Tout cela  a conduit les opinions publiques à développer une conscience sociale et environnementale et à s’insurger contre ces dérives insupportables dues à la financiarisation du capitalisme qui se donne comme seul et unique objectif la maximisation de la richesse des actionnaires au détriment des intérêts des autres parties prenantes. Cette opinion publique a commencé à s’organiser en lobbies de défense des intérêts publics. C’est là que la notion de RSE a commencé à se doter d’un cadre opérationnel. Aussi, sous la pression croissante des Organisations non gouvernementales (ONG), des groupes de consommateurs et désormais aussi des investisseurs, les entreprises et les secteurs d’activité ont commencé de plus en plus à se doter de nouveaux outils, tels que les codes de conduite traitant des conditions de travail, des droits de l’homme et de la protection de l’environnement, notamment à l’intention de leurs sous-traitants ou fournisseurs. Des enquêtes ont montré que les consommateurs veulent non seulement acheter des produits corrects et sûrs, mais aussi savoir qu’ils ont été fabriqués selon des critères socialement responsables. Ces dernières années, les investisseurs considèrent l’investissement socialement responsable dans le domaine social et celui de la protection de l’environnement comme une indication fiable d’une bonne gestion interne et externe. C’est ainsi que les pratiques socialement responsables ouvrent une voie permettant de concilier le développement social et une compétitivité accrue.
 
Est-ce que l’investissement des entreprises dans les actions sociétales est économiquement rentable ? Si c’est le cas est-ce que vous constatez une prise de conscience de cette réalité de la part des entreprises marocaines ? Citez-nous des exemples concrets.
 
Il existe de nombreux avantages à s’engager dans une démarche socialement responsable. Tout d’abord, comme je l’ai indiqué précédemment, la RSE renforce la capacité d’attirer et de fidéliser une clientèle de qualité et de gagner de nouvelles parts de marché en réponse à de nouvelles exigences des donneurs d’ordre. Ensuite, la RSE permet le développement d’un milieu de travail attractif pour des collaborateurs compétents et motivés compte tenu des conditions de travail et moyens mis en place par l’entreprise. Dans le même ordre d’idée, la RSE permet l’amélioration du climat de travail et établissement d’un dialogue social serein dans l’entreprise. La RSE permet également l’augmentation de la productivité et de sa qualité à long terme par une implication poussée des salariés au regard de leur motivation et engagement. Ensuite, la RSE facilite le renforcement de la capacité de gestion des risques en adoptant une approche proactive ; elle facilite également l’accès aux crédits vu que les établissements financiers sont de plus en plus exigeants et tiennent compte des comportements responsables des entreprises pour l’octroi des crédits. Enfin, grâce à la RSE, l’image de marque et la réputation de l’entreprise en tant que facteurs essentiels de sa compétitivité sortiront renforcées. 
S’agissant de l’implication sociale et environnementale des entreprises marocaines, celle-ci est inégale. Elle revêt une importance inégale selon le type d’entreprise, le secteur d’activité et surtout la taille (PME, MNE). Certaines PME assument déjà leur responsabilité sociale, notamment au travers d’un engagement local. Mais de manière générale, la RSE reste l’apanage de grands groupes structurés et organisés, tels que l’OCP, Managem, ou encore Lafarge. La liste n’est évidemment pas exhaustive. Nous remarquons que nombre de ces groupes sont implantés dans le secteur des mines, un secteur fortement sensible car exposé en termes d’impact environnemental notamment. Il est à noter que ces grandes entreprises ont commencé à s’intéresser à la RSE lorsque des problèmes se sont manifestés avec les riverains (populations locales) qui ont commencé, à travers des associations représentatives, à remettre en 
question l’exploitation des mines prétextant l’absence l’impact positif en termes de développement local notamment. Sans parler des externalités négatives en termes de pollution de l’air et/ou des sols. Ces entreprises, peu habituées à la culture du dialogue, ont été prises au dépourvu et ont commencé à rechercher une expertise auprès d’un certain nombre de professionnels en la matière. C’est dans ce contexte que la CGEM a créé une commission RSE en son sein dont l’objectif justement de fournir une expertise à ces firmes. A compter de ce moment, la RSE a commencé à devenir progressivement une priorité pour elles. Néanmoins, il faut déplorer la faible prise de conscience des consommateurs et des citoyens en général quant à l’importance des questions sociales et environnementales. Une culture de la citoyenneté reste encore à inventer dans notre pays. A ce stade, le système d’enseignement est appelé à jouer pleinement son rôle de vecteur de transmission des valeurs universelles afin que se développe justement cette culture de la citoyenneté.  
 
Vous avez établi une étude sur l’impact de l’engagement des entreprises en matière de RSE sur leur performances financières. Quelles étaient les principales conclusions de votre recherche ?
 
Tout d’abord, je voudrais rappeler les objectifs de cette recherche. Il y en a deux. Le premier était de recueillir des informations sur les caractéristiques des entreprises établies au Maroc afin de dresser un portrait global des entreprises marocaines et étrangères qui œuvrent dans trois secteurs industriels stratégiques, à savoir l’agroalimentaire, le textile et cuir, la chimie/parachimie. S’agissant de la collecte des données, notre échantillon est composé de 641 entreprises établies dans les trois plus importantes régions (Casablanca, Tanger et Rabat) et opérant dans les trois principaux secteurs d’activité. Les répondants ont été au nombre de 255. Ces entreprises sont de taille différente, de nature différente (exportatrice ou non), d’origine géographique différente et implantées dans des secteurs d’activité divers (agroalimentaire, textile et cuir, chimie).
Le second objectif était de développer une typologie des engagements sociaux et environnementaux des entreprises. De manière plus précise, nous cherchions tout d’abord à apprécier les actions sociétales de firmes œuvrant dans les trois secteurs et établies dans les trois régions mentionnées précédemment; ensuite nous cherchions à analyser ces actions à la lumière de certaines caractéristiques de la firme (taille, pays d’origine, secteur, etc.) et cela pour tenter de déceler s’il y a lieu les différences d’implication sociale; enfin, nous avons cherché à vérifier l’existence d’une relation entre ces actions sociétales et la rentabilité économique et financière des entreprises. A cet effet, nous avons estimé la performance sociale (PS) à travers des mesures de scoring agrégées et désagrégées de PS qui englobent les différentes dimensions de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) que sont les relations avec les employés, les relations avec le territoire, les relations avec la communauté et la protection de l’environnement. Quant à la rentabilité économique, elle a été mesurée grâce à un certain nombre de ratios de rentabilité que nous avons calculés sur la base des données fournies par le ministère de l’Industrie.
Un certain nombre d’hypothèses ont été testées. La première postule l’existence d’une relation positive entre la performance sociale et la performance financière (hypothèse dite de « la bonne gouvernance »). Une autre stipule l’existence d’une relation négative entre les deux mesures (hypothèse dite de « l’opportunisme managérial »). Aussi, nos résultats, bien que significatifs, montrent qu’aucun consensus autour d’une théorie n’émerge : les résultats sont mixtes. En revanche, il ressort assez clairement que la dimension « employés » semble être une dimension essentielle de la PSE, alors que les autres dimensions semblent ne pas l’être (environnement, etc.). Tout ceci suggère l’importance pour les firmes marocaines de mettre en place de véritables stratégies en matière de RSE. Aussi, nos résultats font-ils ressortir un certain nombre d’implications managériales, relatives à la promotion de la RSE par les différents acteurs concernés (État, secteur privé, ONG, etc.). Je reviendrai sur ces éléments ultérieurement.
 
Dans l’une de vos précédentes recherches, vous avez constaté  que l’engagement social des firmes marocaines en faveur des employés prend une dimension importante de la RSE, au détriment des autres dimensions écologiques et environnementales. Quel remède, à votre avis, à cette donne ?
 
Les résultats obtenus par notre étude montrent que, de manière générale, l’implication sociale et environnementale des entreprises marocaines, même si la dimension « facteur humain » prenant le pas sur les autres, reste insuffisante. Aussi, une prise de conscience doit-elle se faire rapidement. Ce qui implique un changement de mentalités mais également des incitatifs pour les entreprises, du moins à court terme. Pour ce faire, il existe un certain nombre d’opportunités d’actions à explorer.
En premier lieu, les autorités publiques pourraient prendre des initiatives afin de légiférer, par exemple, en matière de clauses éthiques dans les achats publics; elles pourraient également légiférer en utilisant des stimulants fiscaux et autres en faveur du développement écologique et social. L’Etat peut aussi agir en amont par une intégration des questions éthiques dans l’enseignement, tant au niveau des élèves du cycle primaire qu’au niveau de ceux des cycles supérieurs. L’Etat doit également octroyer des moyens financiers aux ONG spécialisées dans le développement durable. Enfin, l’État doit montrer l‘exemple et s’engager en tant que consommateur responsable. Il en va de même pour les collectivités locales en ce qui concerne ce dernier point. En second lieu, les fédérations d’entreprises et autres associations professionnelles devront prendre des initiatives afin de répandre la connaissance des bonnes pratiques et faire connaître l’existence de modèles; elles devront contribuer à créer la confiance entre les entreprises et les parties prenantes en mettant en place des initiatives ciblées telles que les codes de bonne conduite par exemple. A titre d’exemple, la CGEM –patronat marocain- a récemment publié un « Guide de bonne gouvernance », en plus des initiatives précédentes (Label CGEM et Charte éthique), qui a pour objectif de régir les relations des firmes et certaines de leurs parties prenantes (clients et fournisseurs notamment). Enfin, ces fédérations devront rechercher et répandre les opportunités économiques de la RSE. S’agissant des organisations spécialisées, elles pourraient par exemple travailler à la définition de la terminologie et d’indicateurs adaptés aux différentes situations socioéconomiques; en plus de continuer à informer sur les impasses écologiques et sociales, et de sensibiliser les consommateurs individuels et institutionnels. Enfin, les grandes organisations de protection des consommateurs pourraient ajouter des critères éthiques dans leurs analyses de produits. D’autres groupements, comme les organisations syndicales, ont aussi la responsabilité d’engager des démarches d’information et de sensibilisation vers leurs membres. 
 
A la lumière de l’évolution du monde ces dernières années, pensez-vous que la RSE est appelée à se développer dans le futur ou au contraire à se réduire?
 
Je considère que ce qui peut continuer de renforcer la RSE à l’avenir est la prise de conscience par les générations futures des conséquences provoquées par les grandes catastrophes sociales et écologiques à venir. Ces générations devront être plus exigeantes et vigilantes que les anciennes. La plupart des prévisions effectuées sur l’avenir de l’humanité à court et moyen termes sont pessimistes et prévoient des « chocs » d’une ampleur jamais égalée. Mais encore faudra-t-il que ces catastrophes majeures provoquent, dans l’opinion et dans les consciences, un traumatisme suffisamment grand pour provoquer un sursaut. La crise économique et financière que le monde vit depuis septembre 2008, n’est-elle pas une occasion historique pour effectuer un tournant majeur au niveau de notre système économique tout entier dans le sens d’une réorientation de nos modes de consommation et choix de vie? Une nouvelle base de croissance réorganiserait les modes de production dans leur ensemble. C’est le virage que tentent d’amorcer les États-Unis d’Amérique, à travers la croissance « verte » qui donnerait naissance à une nouvelle industrie dont l’objectif serait, entre autres, de développer les énergies renouvelables (éolien, solaire, etc.) au détriment des autres (hydrocarbures, nucléaire notamment). Le second facteur concerne l’intégration des questions éthiques dans l’enseignement. Il me semble que ce facteur est fondamental dans la mesure où il pourrait catalyser tout le reste. Il est à la base du changement des mentalités. En effet, de lui vont ainsi dépendre les changements des comportements de consommation, dont je parlais plus tôt, et les changements de comportements en entreprise. Ce facteur dépendra bien évidemment d’une volonté politique au plus haut niveau et de la qualité des institutions d’enseignement. Ainsi que de la mise en place d’une politique d’intelligence économique et scientifique. Le troisième facteur déterminant sera la coopération entre les différentes parties prenantes. Cette coopération peut être multiforme : il peut s’agir d’une coopération entre acteurs « du même bord »; dans ce cadre, la création de réseaux sera cruciale. Il peut également s’agir d’une collaboration entre différents acteurs entre eux qui ont des motivations différentes parfois divergentes (agences de notation, ONG, médias, syndicats, organisations professionnelles, associations de consommateurs, marchés financiers et pouvoirs publics); l’objectif est de multiplier les synergies entre elles. Cependant, le fonctionnement de groupes de personnes représentant des intérêts divergents n’est pas chose aisée. De réelles tensions apparaissent même souvent. Des méthodes existent afin d’aider les différents groupes à se comprendre et, finalement, de résoudre de manière positive des situations conflictuelles. 
Finalement, ce que l’on peut tirer de cette réflexion est que l’évolution des motivations, des comportements, des mentalités, à travers les facteurs développés ci-dessus, sera le catalyseur d’un vaste mouvement intérieur, qui aurait comme point de départ l’homme. De cette démarche intérieure, un certain nombre d’outils novateurs (banques alternatives, réseaux de troc ou d’échange de services, avènement des clauses éthiques dans les marchés publics) verraient alors le jour. Un autre monde économique pourrait alors voir le jour sous la pression des initiatives le poussant à modifier son comportement. 
A ce titre, on remarque une mutation lente mais progressive du monde des affaires qui a commencé à se transformer de l’intérieur. Le chemin de l’approfondissement et de l’application d’une RSE de qualité pourrait contribuer à créer ce point d’inflexion. Mais les grands balanciers de l’Histoire demandent du temps. A moins que le cours de celle-ci ne soit forcé avec des conséquences incontrôlées et incontrôlables pour l’humanité toute entière. Ce qui n’est pas du tout souhaitable. Comme disait Churchill, « mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne vous prenne par la gorge »…

Propos recueillis Par Mohammed Taleb
Jeudi 30 Janvier 2014

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1.Posté par jilali le 31/01/2014 10:58 (depuis mobile)
Très bon travail, mérite d'être traduit en arabe. félicitation tarik

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