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Tahar Benjelloun se confie sur son nouveau roman, «Le bonheur conjugal», à Casablanca : «Un regard sur la complexité du couple»




Tahar Benjelloun se confie sur son nouveau roman, «Le bonheur conjugal», à Casablanca : «Un regard sur la complexité du couple»
Le bonheur conjugal dans une société où le mariage est une institution ne serait-il qu'une façade,
une illusion entretenue
par lâcheté ou respect des convenances ? La question est loin d’être banale. Tahar Benjelloun dont
le dernier roman,
«Le bonheur conjugal», paru aux éditions Gallimard, ne laisse
guère indifférent,
explore cet univers que nous croyons, sans doute
à tort, bien contraire.
Le Goncourt 1987 et auteur de nombreuses œuvres saluées par la critique nous plonge, en effet,
dans le monde très
complexe du couple.
 

Libé : Pourquoi « Le bonheur conjugal » en cette période de crise et de précarité? Y aurait-il vraiment  un lien?

Tahar Benjelloun : Il y a effectivement un lien parce que cela fait trois ans que j’ai travaillé sur ce livre. Le monde vit une crise et moi je me suis intéressé à la crise dans la maison, au foyer qui m’est apparue aussi intéressante. Je pense que la crise que vivent deux personnes dans un contexte familial est aussi importante que la crise mondiale, parce que le monde c’est eux et la crise c’est aussi eux. Donc, cela détermine le destin d’une famille, d’une rencontre. Cela fait longtemps que je voulais écrire quelque chose sur les relations homme-femme en dehors du problème de la condition de la femme dont j’ai beaucoup parlé dans le livre. Parce que c’est une relation qui manque d’harmonie et d’équilibre.
J’ai mis beaucoup de temps à écrire ce livre parce que je cherchais à faire une traduction logique. Je pense toujours aux lecteurs et chaque fois que j’écris, je m’engage entièrement dans l’écriture parce que je respecte le lecteur, j’ai envie qu’il lise quelque chose de bien et qu’il me lise jusqu’au bout. Parce que quand un auteur ne retient pas le lecteur, c’est qu’il a raté son livre.

Etait-il difficile de se mettre dans la peau des personnages ?

Comme c’est un livre ambitieux, j’avais vraiment envie d’approfondir la question et d’aller un peu plus loin dans les problèmes que je posais. C’est pour cela que le personnage du peintre est un personnage que j’ai étudié de très près, en me renseignant sur la vie de quelqu’un comme Picasso, en voyant un peu comment les artistes qui ont beaucoup de célébrité et de talent peuvent être des gens insupportables à vivre dans l’intimité. Après ce travail préliminaire, je me suis mis dans la peau de ce peintre et après dans celle de sa femme et j’ai trouvé qu’être dans la peau de sa femme était plus intéressant.
C’est une démarche littéraire très intéressante finalement parce que j’essaie de deviner, imaginer les sentiments et les émotions de tel ou tel personnage. J’essaie de ressentir ce que ces personnages peuvent ressentir. C’est un peu comme les comédiens qui entrent dans la peau d’un personnage, qui l’habitent à tel point qu’on finit par les confondre avec les personnages qu’ils interprètent.

Le bonheur est-il perçu de la même manière en Occident et dans les pays arabes, vous qui appartenez à ces deux cultures?

Quand deux individus se rencontrent et essaient de construire quelque chose ensemble, de vivre ensemble et de faire des enfants, que ce soit en Polynésie, à Paris, à New York ou à Tanger ou encore à Alger, nous avons la même problématique : ce sont deux individus, deux libertés qui se mettent ensemble. Là où va intervenir la société, c’est dans le contexte juridique. Il est évident que le droit de la femme en Europe est arrivé à un point assez satisfaisant, ce qui n’est pas le cas pour la femme en Mauritanie, au Maroc, en Algérie ou en Egypte. Donc forcément, le couple va subir l’impact du contexte social et juridique. Il va s’en ressentir parce qu’on vit en société et non dans une espèce de bulle, en dehors des gens. On est au contraire, au Maroc, plus que jamais avec la famille, avec les gens mais des deux familles. On est forcément impliqué dans le contexte social.
Alors je suis parti de cette idée que deux êtres sont identiques mais à l’arrivée on n’a pas le même parcours, parce qu’il est décidé un peu par les deux individus et beaucoup par le contexte social. Ce qui est énorme, surtout dans la société marocaine où l’individu n’est pas tout à fait reconnu et ce qui compte c’est surtout le clan ou la famille. Et celle-ci joue un rôle immense dans le couple. On ne peut pas imaginer aujourd’hui au Maroc un couple libéré de l’emprise familiale des deux conjoints, de l’un ou l’autre. On se rend compte un jour qu’il  y a beaucoup de gens qui participent à cette entreprise, si je peux l’appeler ainsi.

Y compris les enfants ?

Pas forcément, je ne parle pas exprès des enfants dans le roman pour ne pas embrouiller les choses. Ce qui m’intéressait, c’est de situer cette histoire au Maroc des années 90, avant la nouvelle Moudawana.

Derrière le bonheur conjugal, il y a une institution : le mariage. Que pensez-vous des mariages des mineures au Maroc et le mariage « pour tous » qui suscite une polémique en France ?

Franchement avec la crise, les dettes qui s’entassent et la misère qui arrive déjà, je ne comprends pas tout ce bruit sur le mariage «pour tous». Je pars du principe que chacun fait ce qu’il veut de son corps et de sa vie.
En revanche, c’est scandaleux de parler de mariage de mineure. Ce qui me choque au Maroc c’est le fameux article qui n’a pas été supprimé et qui a entraîné le suicide de la petite Amina. A mon avis, c’est beaucoup plus grave que tout le reste. Il y a eu un drame humain terrifiant, il y a eu des manifestations et une campagne de presse sans égale, tout le monde a crié au scandale et cela n’a abouti à rien. Il n’y a pas eu sur le plan institutionnel et juridique une prise de position pour que cet article disparaisse.
Comment est-ce possible qu’une femme qui a été violée puisse épouser son violeur et qui plus est quand elle est mineure? Comment peut-on tomber dans cette hypocrisie sociale? On cache la honte par un semblant de mariage. C’est condamner doublement voire triplement cette pauvre malheureuse. J’ai été très choqué et je suis très énervé par le fait que ni le ministre de la Justice, ni le Parlement n’ont eu le courage d’abroger cet article stupide et surtout de rendre justice à la femme.

Finalement, quels sont les ingrédients d’un bonheur conjugal ?

Je pense qu’il faut qu’il y ait un peu de rationalité dans la relation humaine, il faut qu’il y ait en dehors du contrat institutionnel, de la confiance entre l’homme et la femme pour arriver à vivre ensemble. Il n’y a pas de recette, mais on peut au moins éviter certaines erreurs.

Repères
«Casablanca, début des années 2000. Un peintre, au sommet de sa gloire, se retrouve du jour au lendemain cloué dans un fauteuil roulant, paralysé par une attaque cérébrale. Sa carrière est brisée et sa vie brillante, faite d'expositions, de voyages et de liberté, foudroyée.
Muré dans la maladie, il rumine sa défaite, persuadé que son mariage est responsable de son effondrement. Aussi décide-t-il, pour échapper à la dépression qui le guette, d'écrire en secret un livre qui racontera l'enfer de son couple. Un travail d'auto-analyse qui l'aidera à trouver le courage de se libérer de sa relation perverse et destructrice. Mais sa femme découvre le manuscrit caché dans un coffre de l'atelier et décide de livrer sa version des faits, répondant point par point aux accusations de son mari».
Gallimard

Propos recueillis par ALAIN BOUITHY
Jeudi 22 Novembre 2012

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