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«Tafyoucht» : fonctions, défis et enjeux d’une coopérative : La préservation et la valorisation de l’arganeraie en question




Lors de l’atelier national sur les coopératives de femmes au Maroc tenu à Mehdia en 1999, la formule coopérative a été clairement identifiée comme étant favorable à l’intégration des femmes au développement. Elle constitue également une véritable école pour la société civile par la responsabilisation, la solidarité, la gestion des ressources, etc. (I. Drainville, 2001). Cette distinction est-elle véritablement vécue par les femmes ?
Pour répondre à cette question, nous avons pris l’exemple de la coopérative d’arganier "Tafyoucht" dans la région des Aït Bâamrane (Anti-Atlas), qui constitue la limite méridionale de la forêt d’arganier.
Il est important de noter qu’il y a actuellement 136 coopératives féminines au Maroc, ce qui constitue 3,26% du tissu coopératif national et qui inclut la participation de 4800 femmes. Cependant, un constat général est établi sur le manque d’efficacité chez ces coopératives, ce qui les place souvent dans une situation problématique. Ce manque d’efficacité est généralement attribuable à trois facteurs, tels que la faiblesse au niveau de la gestion et de l’administration, la difficulté de commercialisation des produits coopératifs et la non performance dans l’accompagnement et l’appui aux coopératrices et coopérateurs (I. Drainville, 2001). Il est clair que ce manque doit se répercuter sur la capacité de la coopérative à améliorer la qualité de vie des femmes et il est légitime de se demander dans quelle mesure les femmes peuvent participer de façon effective au développement socio-économique et à la préservation de l’environnement à travers ces structures.
Dans la région des Aït Bâamrane, la pauvreté matérielle est fortement présente, aggravée par les conditions naturelles très dures ainsi que par la sécheresse qui sévit depuis quelques années. Elle affecte la qualité de vie des populations, et des femmes en particulier, qui doivent soutenir leur foyer dans des conditions socio-économiques précaires.
Dans cette région, l’arganier est un élément essentiel au maintien de l’équilibre écologique et une composante essentielle au maintien des sols, empêchant les érosions hydrique et éolienne, responsables en partie du phénomène de désertification. La création d’entreprises pour la production d’huile d’arganier et autres produits dérivés et à leur commercialisation ne peut qu’être bénéfique à la valorisation de cet arbre si précieux et à l’endiguement de l’avancée du désert. L’arganier se voit donc tout désigné pour un tel projet, car l’extraction de son huile constitue un procédé dont seules les femmes possèdent le savoir-faire.
C’est en 1995 que l’Association «Aït Bâamrane» pour le développement a eu l’idée de créer une coopérative d’huile d’arganier dans sa région. Trois ans plus tard, l’Association a obtenu le statut de  coopérative en établissant un partenariat avec l’ONG internationale Oxfam-Québec. Partenariat qui s’est concrétisé par un financement destiné à l’achat de la presse mécanique et à l’aménagement du local situé à Larbâa Mesti à 24 km au sud-est de Sidi Ifni. La coopérative a bénéficié aussi de l’appui de plusieurs partenaires sur le plan technique et financier.
Les adhérentes (64 femmes) à la coopérative ont différents statuts : femmes célibataires, femmes mariées vivant seules ou avec leurs conjoints, femmes veuves ou divorcées. Leur âge varie entre 20 et 70 ans. Presque toutes les femmes ont plusieurs enfants à leur charge, ou une famille, à soutenir, d’autres pas.
Leurs conditions matérielles sont très difficiles. La plupart disent ne pas pouvoir subvenir convenablement à leurs besoins et n’ont pas la capacité d’épargner. Elles dépendent souvent des aides de leur entourage et peuvent parfois compter sur la générosité d’un membre de leur famille pour les soutenir financièrement. De plus, les femmes divorcées ou veuves doivent aider financièrement leur famille. La coopérative est le seul espace de travail formel auquel les femmes ont accès dans cette commune. Grâce à la coopérative, les femmes peuvent gagner entre 35 et 50 DH par jour, ce qui représente une meilleure valorisation du travail. Mais ce travail à la coopérative oblige la femme à s’absenter toute la journée de son foyer, ce qui n’est pas conciliable avec son rôle de « cheville ouvrière » au sein de la famille.
La coopérative, ne possède pas une très grande capitalisation et devra tout d’abord se constituer un fonds de roulement pour payer les salaires, assurer le renouvellement de la matière première et les frais liés au fonctionnement (I. Drainville, 2001). Tout laisse penser que la rentabilité financière de la coopérative est fragile car en plus des dettes, elle ne reçoit plus d’aide financière de la part de ses partenaires et vit d’une commercialisation plutôt instable.
Si la coopérative bénéficie d’améliorations techniques comme la mécanisation du dépulpage, de l’extraction d’huile et du conditionnement, elle ne bénéficie d’aucun circuit de commercialisation, ni au Maroc ni à l’étranger, permettant une bonne valorisation du produit.
Elle n’a actuellement pas de stratégie de commercialisation concrète. L’attitude de la direction est plutôt passive quant à son rôle de commercialisation dû au manque d’expérience au déploiement de fonds pour les activités de commercialisation telles que la représentation et la publicité. Elle attend surtout que les clients viennent à la coopérative. Seuls quelques touristes s’arrêtent au passage pour visiter la coopérative mais repartent la plupart du temps avec quelques produits sur lesquels elle ne peut pas compter.
Outre les problèmes financiers, la coopérative n’émane pas de l’Association d’usagers de la forêt ayant des droits de récolte sur des arganiers, mais elle est plutôt un regroupement de femmes qui cherchent une activité salariée. Les principales raisons évoquées par les femmes pour venir travailler à la coopérative sont en grande partie de nature économique (R. Chaussod, A. Adlouni, R. Christon, 2005). La plupart des femmes interrogées ignorent le but de la coopérative, aucune n’a exprimé sa préoccupation pour la sauvegarde de l’arganeraie. D’après l’enquête que nous avons menée sur le terrain, nous avons relevé que la préservation de l’arganeraie n’est pas au coeur des préoccupations de la population. Ceci rend la conservation et la valorisation de l’arganeraie difficiles à réaliser.
Enfin, la conjecture selon laquelle la coopérative sera à la base d’une protection de l’arganier ne s’est pas encore matérialisée : la coopérative n’a pas de terres à reboiser et l’objectif des femmes qui y travaillent est avant tout de produire de l’huile pour gagner de l’argent et avoir un revenu pour soutenir leur famille. D’ailleurs, l’attitude des ménages envers la forêt d’arganier ne révèle aucune tendance de sa conservation. Faut-il y voir l'échec de notre politique de développement durable?
En tout cas, il est temps d’inventer pour les arganeraies un schéma de développement réellement durable et de le mettre en œuvre sur le terrain. Tout schéma de développement est voué à l’échec sans une politique globale et régionale d’aménagement du territoire impliquant tous les acteurs (R. Chaussod, A. Adlouni, R. Christon, 2005), ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.

* Docteur en géographie, environnement, aménagement de l’espace et paysages


Par Dr. Hassan FAOUZI *
Vendredi 27 Novembre 2009

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