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Sur la N4, le jaune est mon destin

L’insoutenable légèreté des conducteurs dans mon beau pays




L’immortelle et mortelle  Mercedes 240 sévit toujours
L’immortelle et mortelle Mercedes 240 sévit toujours
Aujourd’hui vendredi 4 août 2017, pour des raisons professionnelles, je dois voyager de Sidi Slimane à Kénitra. Ce jour-là est l’un des plus chauds depuis mon séjour au Maroc. La température dépasse les 41 degrés Celsius. La chaleur suffocante qui règne m’incommode et me fait suer abondamment.
 Je juge, avec discernement, qu’il serait raisonnable de ne pas prendre mon véhicule pour accomplir ce voyage. Vers 11 heures 15 minutes, j’arrive sur la place des grands taxis qui se trouve à la sortie ouest de Sidi Slimane. Il y a une pléthore de taxis, lesquels transportent des voyageurs vers différentes destinations. Cette place n’est pas très grande, mais elle grouille de personnes et de taxis que sont d’ailleurs les seuls véhicules qui ont le droit d’y pénétrer. L’encombrement de cette place s’écoule normalement mais quand les taxis arrivent à grands flots, il se crée un embouteillage qui rend la circulation difficile. Cela pose problème aux placeurs qui tentent tant bien que mal de réguler le flux des arrivants et des sortants.
L’aspect de cette place est dominé par deux couleurs : le jaune et le blanc. L’emblème des taxis qui entrent dans cette place et qui la quittent, à tous les coups, remplis de voyageurs. Ces couleurs se compensent mutuellement par le va-et-vient des taxis. Elles priment sur tous les décors des alentours. Quand j’observe cette place, le jaune et le blanc remplissent tout mon champ de vision et s’impriment dans ma mémoire un court instant même après avoir dévié mon regard.
Aux quatre coins de celle-ci de petits groupes se forment. Les placeurs les installent dans les taxis selon la destination de chacun. Quant à moi, je me dirige vers celui qui annonce à haute voix : « Kénitra wahad, Kénitra wahad». Wahad veut dire un, wahda veut dire une.  En l’occurrence, il s’agit d’une personne masculine. Comme s’il ne restait qu’une place et qu’elle est réservée à un homme, jeune homme ou garçon.  En effet il manque une seule place pour faire le plein du taxi pour Kénitra. Pour chaque transport, ces taxis n’ont pas le droit d’avoir à bord plus de six personnes. C’est le maximum autorisé. J’esquive délibérément le regard du placeur puisque le taxi qu’il est en train de charger est une vielle Mercedes 240 de couleur blanche. Ces voitures qui datent des années 70 sont d’une robustesse incroyable. Des tanks certes ! mais prouvent cependant une dégénérescence symptomatique et une insuffisance sécuritaire. Celles-ci sont aujourd’hui la bérézina des routes. Je ne veux pas me laisser aller de crainte de n’avoir un accident.
Le placeur poursuit toujours sa quête à la recherche d’un éventuel client pour Kénitra. J’essaie de me dissimuler en faisant le dos rond. Je résiste en refusant de céder à ses appels. Je raisonne : ma résolution doit être inébranlable. Oui, je me suis juré, à tout jamais, de ne plus monter dans ces bagnoles. Je dois en conséquence attendre l’arrivée d’un nouveau taxi, plus récent.
Cette attente dure plus de vingt minutes. J’aurais dû, une fois n’est pas coutume, accepter son invitation. Cela m’aurait épargné bien des malheurs. Vingt minutes pour trouver un voyageur en partance pour Kénitra est un laps de temps interminable. Alors que d’habitude il y a un afflux de voyageurs à destination de Kénitra. Mais aujourd’hui aucune âme qui vive.
Le placeur recommence : « Kénitra wahad, Kénitra wahad ».  Contrairement à ses vœux, c’est une dame qui se présente à lui. J’imagine mal le placeur appelant : « Kénitra wahda, Kénitra wahda ». Cela pourrait déchaîner des moqueries envers lui. Ici « wahad » n’a point de corrélation avec le sexe, le placeur s’en sert à dessein de valeur générique.
La dame en question paie le placeur et monte dans le taxi. Le chauffeur récupère son dû des mains du placeur. Le taxi démarre et fait route vers la nationale 4 en direction de Sidi Yahia El Ghareb.
A peine a-t-il quitté la station qu’un autre taxi prend sa place. Celui-ci est de couleur jaune.  C’est la couleur de mon destin de ce jour. Après qu’il eut débarqué tous les voyageurs, le placeur crie « Kénitra, Kénitra ». Pour le coup sans précision de sexe. En optant pour le mode impartial : « ni wahad, ni wahda » hommes et femmes se hâtent vers lui. J’en fais de même et je prends place près du conducteur. Une position qui me convient parfaitement pour deux raisons : la première est que je peux jouir de toute une place tout seul sans être serré par une deuxième personne comme c’est le cas dans les 240. La deuxième c’est que je peux lire à loisir durant tout le trajet. Cette fois-ci l’attente pour remplir le taxi n’a pas été longue. Quelques minutes ont suffi. Et c’est tant mieux, car le chauffeur qui doit nous conduire a l’air pressé voire un peu nerveux. Il prend vite place au volant et nous voilà vite partis. Nous roulons quelques peu de kilomètres et quittons déjà les turbulences de la ville. Au sortir de celle-ci, le taxi ralentit puis marque l’arrêt annoncé par le panneau de la police qui monte un barrage de contrôle. Nous le dépassons sans encombre. Après quoi nous nous engageons définitivement dans les mirages de la fameuse nationale 4. Celle-ci relie Sidi Slimane à Sidi Yahia El Ghareb via un tronçon à double sens, pas très large, d’une distance d’à peine 36 kilomètres. Le trafic y est dangereusement dense l’été et surtout durant les heures de pointe. Depuis une semaine il y a eu plusieurs accidents mortels.
La route est embouteillée à l’aller et au retour par des véhicules de toute sorte. En dépit de cet engorgement certaines voitures roulent à vive allure. Certaines forcent tellement sur l’accélérateur qu’elles font de graves excès de vitesse attentatoires à la vie des autres usagers de la route : ceux qui, respectueusement, roulent sans contrevenir au Code de la route. Je ne peux dire que notre conducteur est une exception puisqu’il dépasse parfois les 100 kilomètres à l’heure autorisés.
A une quinzaine de kilomètres de Sidi Yahia El Ghareb, la route devient rectiligne. Elle se profile à l’horizon comme un point de chute qui ne cesse de s’éloigner. A ses deux côtés d’immenses forêts d’eucalyptus. Je suis inquiet de tout ce qui se passe sur cette route. De ce fait, je n’arrête pas de veiller sur les gestes de notre conducteur et ceux des autres automobilistes en particulier.  Il est à peu près midi lorsque subitement une voiture déborde de la file des véhicules qui nous croisent. Elle tente de doubler, se ravise et vire ensuite vers le bas-côté. Lorsque je comprends la réaction de notre chauffeur qui ne peut éviter le choc, s’élançant comme un kamikaze droit vers la voiture, je me recroqueville et me baisse sous le tableau de bord. Je choisis cette position pour ne pas m’éjecter par le pare-brise. Je fais car à présent le résultat confirme bien que j’étais en bonne posture pour vous écrire ces mots.
Entre l’instant où j’imaginé que la collision est inéluctable et le choc lui-même mon cerveau cesse de réagir. Je ne pense plus. Il se crée un vide que je ne peux élucider, et, cela restera, en tant que tel, et jusqu’à la fin de mes jours, il s’éternisera comme le vrai blanc de ma vie.
Quand le choc se produit je me suis cru mort. Un instant après je me dis que je suis peut-être gravement blessé. Une chose bizarre se produit, inconsciemment je quitte immédiatement la carcasse du taxi où je me trouve. Je suis en état de subconscience totale, étranger à ce qui vient de se passer. Je suis debout et en spectateur, j’observe tout ce qui se passe autour de moi. Une femme ensanglantée pleure en hurlant. Son mari la rassure. J’entends d’autres cris d’une jeune fille qui viennent de la voiture impliquée dans l’accident. Les véhicules qui s’arrêtent créent un bouchon dans les deux sens. Je vois beaucoup de personnes avec leurs portables collés à l’oreille. Certaines appellent les gendarmes. Un monsieur vient vers moi et me demande si ça va. Je réponds, ça va. Il me demande de m’asseoir. Je refuse. Je m’éloigne du lieu de l’accident. Un jeune homme me rejoint en tendant un paquet de Kleenex. Essuie-toi, me dit-il. Tu as du sang sur le visage. Je sors de mon sac un mouchoir et je m’essuie pour voir. Oui, effectivement j’ai du sang un peu partout, sur le visage et sur la chemise. Là, je réalise que je suis touché. Angoissé, je commence à faire les cent pas dans tous les sens. Les gens me demandent de m’arrêter et je n’accepte pas pour autant d’obéir. J’ai consommé tous les mouchoirs que j’avais. Ils sont vite imbibés de sang qui coule de mon nez et surtout de ma bouche. Je touche mon visage et je me rends compte que je n’ai plus mes lunettes. Et pourtant, je vois clair. L’accident a-t- il corrigé ma myopie ? En réalité, je suis bien sonné par le choc mais j’ai gardé une certaine lucidité et conservé mon esprit sauf dans un corps un peu abîmé. Peu à peu, je me réveille de cet état d’inconscience et je demande aux gens de me dire si c’est grave ce que j’ai. Un monsieur me dit : « Oui, votre langue est complètement coupée ». Elle est fondue en deux. La partie gauche ne tenait qu’à un fil. J’appelle mon beau-frère qui, par chance, est libre et se trouve à Sidi Slimane. En l’appelant, je m’aperçois que la communication est très difficile cause de ma langue, mais à force de me faire répéter, il arrive à localiser le lieu où s’est passé l’accident. Insensiblement, ma langue devient massive et a du mal à se contenir dans les parois de ma bouche. Je sens que j’ai mal un peu partout, mais je focalise tout sur ma langue qui, étrangement, ne me fait pas mal. Le gendarme vient me demander : « Votre carte d’identité ». Je la lui tends en lui parlant. Il me demande de ne pas parler et de garder la bouche fermée. Je crois que ce qu’il voit en moi est désolant. Cela est si vrai que quand je prononce un mot, ma langue s’affaisse en dehors de ma bouche. Je la remets en place, en la protégeant des microbes avec des mouchoirs que je change régulièrement quand ils sont bien rouges. Pour sauver ma langue et puisque la conversation devient pénible et confuse, je m’enferme dans le mutisme. Je ne réponds plus à personne même aux gendarmes. J’use laborieusement des signes pour communiquer avec mes prochains. De loin, j’entends résonner les sirènes de l’ambulance. Je suis impressionné par sa promptitude. Dès son arrivée, l’ambulancier commence à chercher les blessés. Le gendarme l’envoie vers moi. A ce moment, je remarque la voiture de mon beau-frère. Le gendarme me prie de monter dans l’ambulance : « Allez, montez, vous devez aller à l’hôpital. Vous êtes gravement blessé ». Je rejette son imploration préférant aller avec mon beau-frère. Le voyage jusqu’à Kénitra se fait long et ma langue commence à me faire très mal. J’en suis harassé. Aux abords de Kénitra, nous tombons sur une circulation difficile. Elle nous ralentit malgré l’effort impossible que tente mon beau-frère.
Sitôt arrivé aux urgences de la clinique qu’un médecin me prend en charge. Il me demande d’ouvrir la bouche. J’exécute difficilement. Au premier regard il dit : « Allah Akbar » Dieu et Grand. Il suggère à mon beau-frère de m’opérer prestement. On me descend rapidement au bloc opératoire. On me coud la langue sous anesthésie locale.
Aujourd’hui, six jours se sont écoulés depuis l’opération. Je me sens comme un miraculé. J’ai eu beaucoup de chance. Sans ce temps infinitésimal qui nous éloignait de la voiture qui a tenté de doubler, le choc allait inévitablement être frontal. Et vu la vitesse à laquelle les deux véhicules roulaient, on aurait assisté à une vraie boucherie. Et j’en serais premier à être sacrifié. J’y ai échappé.  Dieu merci, je m’en tire sans trop de mal : une langue qui n’est pas perdue, même si elle n’est pas totalement cicatrisée et quelques contusions au niveau du visage et des jambes.
Mais la prise des antibiotiques et des analgésiques améliore merveilleusement mon confort pour endurer ce traumatisme. Pour le reste du temps ; je suis obligé de la suspendre continuellement dans la voûte palatine. Pour dire peu de mots ; je serre les dents afin de fournir le moins de mouvements possible à ma langue. Dès le premier jour, je me suis muni d’un cahier et d’un stylo pour me soumettre à la plus longue expression écrite de ma vie. Pour traduire mes idées, mes sentiments et aussi mes ronchonnements, je dois formuler tout par écrit auquel j’associe parfois le mime pour me débarrasser des individus qui m’irritent au point de me pousser à verbaliser ce que je n’arrive pas à faire passer par la plume. Sauf que, le mime étant un art que je ne maîtrise point, je le réserve plutôt pour interpréter des phrases dont le sens est vite compris en un seul signe.
J’écris tout en français parfois en arabe quand certains mots me paraissent intraduisibles ou inexprimables en langue de Molière. Et attendu que ma femme soit arabophone et que nous soyons dans un pays arabe, je suis toutefois obligé de l’aider dans sa mission de traduire à mes interlocuteurs ce que j’écris en langue parlée. J’utilise aussi la langue du pays. Mais l’interférence des langues me complique la tâche par moments.
Traduire en arabe oral ce que j’écris en français combiné à des schémas mal exécutés est une mission disgracieuse et embarrassante. Car, faut-il encore que mon écrit soit aisé, que ma femme comprenne ce que je souhaite insinuer, que l’autre entende bien les termes que ma femme veut lui dire. Quelle galère ! Oublions ça.
Bien que j’aie beaucoup de choses à dire, je ne peux prononcer une parole sans éprouver une douleur au niveau de la langue. Afin de fournir le moins possible de mouvements à celle-ci, je serre les dents et je parle. Et là, ce qui sort est loin d’être une prononciation quelconque. C’est sans signification. C’est presque un « foutu » cri sans comparaison, ni au langage humain ni aux autres.
Parler est un acte que nous pouvons tous contrôler, malades ou en bonne santé. Mais une chose, que j’ai comprise que maintenant et que l’on ne peut pas détourner, même avec les meilleures intentions du monde, c’est le bâillement. C’est indomptable. Quand ça démarre, ça devient un processus irréversible.
C’est l’heure du coucher que j’appréhende le plus où les bâillements à se décrocher la mâchoire se déclenchent en surabondance. Lorsque par instinct je flaire un bâillement, je m’efforce, en vain, de garder la bouche bien fermée. Quand cela arrive, j’ai l’impression qu’une force contraire à ma volonté vient m’ouvrir grand la bouche, entraînant de grotesques contorsions du visage jusqu’à voir en moi cette image burlesque que je déteste. Le pire, c’est quand à demi-sommeil ou endormi, je ne ressens rien et que le bâillement me fait déjà tirer la langue et je crie après coup. Le bâillement est une action que j’apprécie bien quand je me porte bien. J’éprouve même, en homme qui sait vivre, une certaine délectation à forcer un peu sur le mouvement en aspirant un peu fort.
Nous redoutons tous de rester infirmes à la suite d’un accident. Mais nous n’imaginons jamais, un seul instant que cette infirmité peut affecter la langue. Sans elle, nous sommes bâillonnés, astreints au silence, à l’incompréhension et surtout à boire des soupes avec une paille. Vous pouvez dire adieu à une chose si singulière et si bonne : la mastication. Que l’on me serre le repas le moins appétissant possible, pourvu que je puisse le mâcher plutôt que - de boire avec une paille les truffes les plus divines, mixées par les plus grands cuistots. Cela me donne à cet instant même l’envie de manger (et non souper) rien qu’un bon pain (celui qui parle) avec un bon fromage.
Réflexions et enseignements sous forme de dicton personnel : L’homme sait ce qu’il veut mais ignore ce qu’il peut, car le vouloir est de son ressort, le pouvoir est celui du hasard.
 Je projette de voyager en essayant d’exécuter à la lettre un plan bien préconçu. De cette manière, je pense éviter le pire. A l’instant où je tente d’éviter le drame j’engendre, à mon insu, un autre fatidique. Le pouvoir de réaliser ce qu’on veut dépend d’un hasard qu’on ignore un peu.
La probabilité d’avoir un accident dans ce taxi en dépit d’une stratégie bien définie est faible. Mais ma détermination de ne pas changer d’un iota à ma stratégie a suscité le contraire : ce que je ne souhaite pas ; ce que le hasard m’impose. C’est-à-dire l’exclusion de toute précaution. Je choisis consciemment de ne pas monter dans le taxi blanc. J’évite toujours de voyager dans ces Mercedes 240.
Pour finir, j’avoue qu’à quelque chose malheur est bon : cet accident m’a permis d’écrire, dans le silence, ces mots. Il m’a permis d’estimer chaque instant comme étant l’apanage d’une naissance retrouvée. Une incarnation au quotidien. Chaque jour, je suis un autre. La personne que j’étais hier s’invente dans celle de demain.
J’ai aussi l’intention de renoncer à la rancune contre certains conducteurs de grands taxis. J’ai même éprouvé de l’indulgence à leur égard par compassion des circonstances dans lesquelles ils exercent leurs métiers. Au commencement, je voulais intituler ce récit : « Ces corbillards qui nous transportent ».


Par Hassan Yasmin
Mardi 15 Août 2017

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