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Superficialité, cynisme, désespoir et solitude

“Le Job”, lauréat de la 5ème édition du Prix littéraire de la Mamounia




Superficialité, cynisme,  désespoir et solitude
Lors de l’émission spéciale Prix littéraire de la Mamounia, animée avec brio par Samira El Kadiri sur Luxe Radio, nous avons pu entendre tous les écrivains de la sélection discuter de leur ouvrage. Nous gardons un précieux souvenir des échanges impulsés sur le plateau par Mélanie Frerichs-Cigli et Yasmina El Kadiri, les deux chroniqueuses. Le célèbre hôtel de Marrakech a pu bénéficier de l’élégance de ces deux « vénues sans fourrure » vêtues en tailleur noir resplendissant et portant aux pieds des escarpins aussi incisifs que la pertinence de la lecture qu’elles ont proposée de toutes ces œuvres en compétition.  Depuis Au café des faits divers (La Croisée des chemins) de Bouthaïna Azami à Nos plus beaux jours (Editions du Sirocco) de Moha Souag, en passant par La liste (Editions Le Fennec) de Naïma Lahbil Tagemouati, Le 31 février (Editions Plon) de Hafid Aboulahyane et bien d’autres romans écrits par des écrivains talentueux, le choix n’a pas dû être aisé pour les membres du jury. Il faut néanmoins un vainqueur et cette année, c’est Le job (Editions Le Fennec) de Réda Dalil qui a remporté la 5ème édition du Prix littéraire de la Mamounia. 
Le roman raconte l’histoire de Ghali, un jeune diplômé en finances qui se retrouve au chômage après avoir travaillé pendant plusieurs années dans une grande entreprise. En toile de fond, il évoque un monde où la superficialité et le cynisme l’ont emporté sur l’éthique et le respect, que ce soit celui des autres ou bien de soi-même. Les univers sociaux peints par Réda Dalil sont peuplés de honte, de stigmatisation et de solitude. Nous ne sommes pas loin de cette désolation des parias dont parle Hannah Arendt. Etre un paria dans sa propre vie et voir peu à peu chaque possibilité d’espoir s’envoler de façon irréversible. Ghali erre avec sa mélancolie alcoolique entre les entretiens d’embauche voués par avance à l’échec, la tendre affection portée à une grand-mère de plus en plus malade et la vie de famille qu’il tente de construire dans son domicile avec l’épouse de son meilleur ami. Le travail ne viendra sans doute jamais. La grand-mère finira par décéder un jour ou l’autre, que cela plaise ou pas à Ghali. Et la femme de son meilleur ami, pour laquelle il éprouve la plus grande attirance, ne lui dira peut-être jamais qu’elle l’aime. Pourtant, Ghali veut continuer à croire en ces différentes échappatoires. C’est cette croyance désespérée en un ré-enchantement possible du monde alors que tout s’effondre autour du personnage principal qui semble être le fil rouge du roman. Même s’il a beau lire Pierre Bourdieu, parfois en  s’endormant sur des pages auxquelles il ne comprend rien, il ne se sent pas vraiment concerné par toutes ces prédispositions incorporées socialement et censées être réinvesties dans ses pratiques sociales. Il préfère vivre dans la misère plutôt que de revenir vers sa classe sociale d’origine. Lorsqu’il travaillait dans le monde de la finance, Ghali flambait comme un malade et passait ses soirées dans les boîtes de nuit avec des «créatures de la nuit» déambulant en mini-jupe dans les lumières translucides du trombinoscope. Maintenant qu’il ne travaille plus, l’argent du luxe lui manque de manière pathologique. Il est comme un drogué qui n’a plus sa came et la recherche d’un emploi de cadre est comme une addiction dont on n’arrive plus à se passer et que l’on consomme à outrance, sans se rendre compte de la déchéance dans laquelle nous sommes entraînés. Le regard qu’il porte sur les filles s’est également décentré. Ce ne sont plus les anges de la nuit des discothèques qui font l’objet de son admiration mais les secrétaires aux lourdes boucles ondulées et aux jambes bronzées qui l’amènent jour après jour dans le bureau des Responsables ressources humaines. Cette sombre odyssée dans le monde du chômage va mener Ghali au bord de la folie, vers « l’extase du néant ». Le narrateur du Job fait écho au personnage tourmenté peint par Youssef Wahboun dans Trois jours et Le Néant. Dans ce dernier roman, considéré par Réda Dalil comme un «Ovni dans la littérature marocaine» et qui aurait mérité une reconnaissance plus importante parmi les Prix littéraires, c’est également un personnage au bord du gouffre qui nous entraîne avec lui dans les dédales obscurs de l’existence. A travers un exercice de style littéraire prodigieux, s’appuyant sur les introspections internes d’un narrateur mis à genoux suite à un brusque licenciement, Réda Dalil pose une question terrible : dans une société ultralibérale et sans états d’âme à l’égard des individus lorsque les profits des entreprises sont menacés, où les conditions de survie économique de nombreuses couches sociales reposent de plus en plus sur des bases précaires et fragilisées, que fait-on lorsque tout s’effondre? La réponse – si ce mot a encore un sens en littérature – se trouve dans les très belles pages du roman! Bravo Réda!
 
* Enseignant-chercheur EGE Rabat         
 

Jean Zaganiaris *
Mercredi 24 Septembre 2014

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