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Subterfuges de Kh. Hachimi Idrissi Une poésie salvatrice




Subterfuges de Kh. Hachimi Idrissi  Une poésie salvatrice
Publié aux éditions Zanzibar, ce recueil
de 79 pages se décline en huit parties avec des illustrations tirées de l’ouvrage «Tu en verras de toutes les couleurs» d’André Elbaz. Journaliste
professionnel, Khalil Hachimi Idrissi
a été pendant de
nombreuses années rédacteur en chef de Maroc Hebdo International avant de créer en 2001
le quotidien
francophone Aujourd’hui Le Maroc. Ancien
président de la Fédération marocaine des éditeurs de
journaux, le natif
de Casablanca a été président du jury du Grand prix national de la presse. J’ai découvert ce recueil du clair-obscur, du sacré et du profane,
de la perte et de
l’ascension, Subterfuges, grâce
à mon ami poète, Hassan Najmi, un lundi matin, et de notre semaine de devenir soudainement douce, comme par subterfuge.   


Recueil à lire sans hésitation parce qu’il prend une place significative dans le contexte de la littérature marocaine de langue française, Subterfuges se situe en effet en plein milieu du débat qui va jusqu’à l’opposition du journalisme et l’écriture littéraire, et se montre donc comme un contre-exemple parfait de cette conception dont la discussion ne date pas d’hier. Subterfuges porte initialement en lui les défis que l’écrivain-journaliste voudrait exprimer à l’encontre des habitudes d’écriture communément convenues, ne serait-ce que pour trahir sa plume scrutant sciemment la répétition d’un quotidien on ne peut plus ennuyeux. Le recueil de Khalil Hachimi Idrissi ne complique nullement les mécanismes de l’écriture poétique, car le poète, outre l’éclatement qu’il adopte quant à l’espace et la temporalité, rend parallèlement désuète l’éventuelle hétérogénéité dans la mesure où l’on peut considérer le recueil, dans son ensemble, comme un parcours initiatique qui part de l’enfer à l’éden. Un voyage de la mélancolie à la joie, du chagrin au plaisir et de la noirceur à la lueur. Cet amas confus de métamorphoses ne cesse de renouer avec une vision euphorique à même de faire subir à la poésie un pouvoir thérapeutique de thériaque infaillible.
Mais là ne réside pas le seul intérêt du texte, comme nous remarquons à la première lecture des poèmes. La force du poème de Hachimi se nourrit primordialement de cette ferveur pour l’écriture, la poésie en l’occurrence. Les textes le dévoilent incessamment d’autant plus que les huit parties du recueil s’enchevêtrent inextricablement pour se réunir in fine dans une vision du monde dont les mots d’ordre seraient sans doute : espoir, ouverture et poésie. Le poète nous susurre inlassablement son art poétique transcendant le fil de l’actualité qui disparaît et du coup s’efface à vue d’œil. « Il est difficile d’arrêter le temps qui passe, le poète a choisi le risque de l’arrêter par un langage spécifique, celui de la poésie».Comme s’il voulait immortaliser la langue de l’intérieur. La faire renaître de ses cendres, et en composer un autre bruissement, plus profond et plus humain encore. Et du poème de nous transporter ailleurs, de nous réaliser ce fantasme à la fois poétique et ontologique, savoir de vivre paradoxalement en plein divorce avec le vécu faussé par les polémiques politiques, les joutes oratoires, les sous-entendus idéologiques, pour ne citer que ces aspects.
L’originalité de ce recueil se situe en effet dans son actualisation exemplaire, sa théâtralité qui atteint son haut potentiel lyrique. Un tel recueil nous donne, en revanche, l’impression qu’il ne prétendait nullement à la publication, à la parution, dans la mesure où les vers sont à même de nous dévoiler des dimensions personnelles, des états d’âme enfouis, présentés pour une éventuelle reconstitution fidèle par le lecteur. Il se voulait un puzzle dont l’effort de réunion et de relecture garantirait le sens de cette poésie, le vrai, digne de ce nom. C’est donc cette valeur soi-disant autobiographique qui confère à Subterfuges son statut de véritable valeur ajoutée à la littérature marocaine.
Il ne serait donc pas inutile de rappeler que l’acte d’écrire est le métier de Hachimi. Un acte incontestablement quotidien. Le poncif du traumatisme de la page vierge se trouve merveilleusement transcendé en l’occurrence. Le seuil du mystère est préalablement franchi. L’écriture participe de cette phase de prolégomènes et l’écrivain s’intéresse à autre chose, à ce rapport du moi au monde, du moi à autrui et surtout du moi au temps, à l’angoisse, au non sens et à l’euphorie. Ceci dit, le lecteur, dans un entretien virtuel avec le poète, demanderait, le long de l’œuvre, comment il a pu réaliser ce revirement, ce déplacement de la plume journalistique. Serait-il possible que l’écriture se remplisse d’une charge émotionnelle, d’une vision esthétique, tout en marquant une rupture stratégique avec les stéréotypes des rubriques ? Comment Hachimi en est il venu à l’idée d’écrire de la poésie ? Autant de questions ; sur la genèse de Subterfuges, les conditions de sa composition, sa filiation littéraire et notamment ses sources premières.
L’influence première est sans doute à chercher d’ores et déjà dans l’attrait qu’exerce la ville sur la vision du monde du poète casablancais. Le poète décide de conter poétiquement sa ville natale, « casa la blanche » qui corrode lespassions les plus tranchées, pour reprendre fidèlement ses propres termes. Pour lui, cette ville se projette inlassablement dans l’avenir : « j’ai senti cette nécessité de la raconter, ce devoir de transmettre ses émotions d’enfance, les odeurs humées en marchant dans l’ancien marché des olives du quartier des Habous, dans celui de Baladia et de Kissaria, des sortes de «villages» ».
Ce recueil fait de sonnets est un univers différent également du monde des éditoriaux par sa liberté se nourrissant extraordinairement de la contrainte de la forme fixe. Le poète journaliste semble avoir trouvé un compromis, un espace d’entre-deux, pour ne pas donner un sort formel définitif à son poème dans la mesure où il fait fi des canons pour les briser de l’intérieur. L’image poétique et la vision du monde l’emportent sur la restriction qu’impose la fixité. En d’autres termes, le poète choisit, certes, « de contraindre son expression par une écriture formelle soumise à des contraintes multiples », mais il n’en demeure pas moins qu’il en crée un espace de liberté « nouvelle », renouvelée, qui renait de la contrainte. Et c’est l’un des subterfuges tacitement pertinents et fins de Hachimi. C’est pour dire que le texte poétiquement correct transmet des émotions hétérogènes et esthétise des fragments de vie qui n’ennuie aucunement le lecteur, et lui fait oublier le joug du formalisme apparemment contraignant, perpétuellement à l’affût : «Subterfuge», «Le jardin d’hiver », «Une nuit triviale», «Les vendanges de miel», «Un écho muet», «Le rêve transi», «La danse des anges», «Jeux de hasard», «Caresses fébriles», «La moitié de tout», «Innocence infinie», «Cité souveraine», «A l’ombre de vanités», «Le poète du lundi», «Le phare de la liberté», «Un clown ébahi», «Le Printemps arabe», «Un curieux pays», « Sainte beauté » …
L’état brut de cette ébauche de titres fait découvrir l’esthétique de Hachimi, fondée préalablement sur une vision du monde dont les expériences sont bien entendu diverses que, lui, ne cesse de nourrir, durant ce séjour poétique où il s’autorise ouvertement à varier les registres, voire même à les confondre dans un amalgame permanent pour engendrer une parfaite synesthésie. Effectivement, cette image de mélange emblématise le pays eldoradien où l’on cohabite dans les différences et dans la diversité. L’idée d’une nation du vivre ensemble pacifique qui sape et rejette les exclusions, les guerres et les ségrégations. Tout culmine dans une fin à vocation mystique. De ce fait, on peut même lire le recueil sous le signe de la mythification du réel. Hachimi ne cède pas, cette fois-ci, à l’emprise des subterfuges affichés, mais use, au contraire, d’une sorte de théâtralisation heureuse qui plonge l’œuvre dans l’atmosphère à la fois sombre et tragique (la décadence et la chute dans « Printemps arabe »), et extatique et euphorique (l’allégresse dans « Une nuit triviale » ou, encore, dans le « Poète du lundi »), à tel point qu’il n’hésite pas à ériger son texte en édifice de spleen et d’idéal, autrement.

L’artisan des mots
S’est blessé à l’ouvrage
Un vers récalcitrant
A trouvé une veine

Son art est le clair-obscur
La finesse, il brode
La pensée, il taraude
La mouture est pure 


On est donc amené à affirmer que le lecteur constate à vue d’œil qu’il est devant un poète épris d’absolu et convaincu de la nécessité de représenter le monde dans sa diversité. Un poète qui s’applique à tirer profit de son regard examinateur de journaliste vétéran. Il écrit des sujets divers traversant les étapes d’une vie heureuse. «Une vrai densité est perceptible comme si des émotions retenues depuis trop longtemps (avaient) eu le temps de subir une sorte de sédimentation granitique qui apparente, parfois, les tranches de la vie à des couches minérales».
    Il prend un mot, un autre, un autre encore pour les réunir et disposer ainsi d’une clé pour accéder à un univers, autre, à la fiction, au voyage, à cet autre langage. Une sorte d’exil, volontaire, et, sans aucun doute, écrit sous le signe de la métaphore. Une traversée de désert qui procure in fine une réserve personnelle où le poète puise de quoi déchiffrer le monde, l’Autre, les talismans à même de dénouer ce silence, cette cécité. L’auteur de Subterfuges  est métaphoriquement polyglotte. Il écrit plusieurs langues et en crée d’autres plus sensibles à la complémentarité des signes et de leurs relations apparentes et latentes. Hachimi passe subtilement d’un verbe à un autre jusqu’à ce que les mots deviennent performatifs. Comme dans « Le poète du lundi » où il se livre à explorer son art poétique digne de ce nom. Le voilà donc qui entre dans la perception doublement clairvoyante et silencieuse. Le lecteur est ainsi invité à interroger les blancs de poèmes, le silence du texte qui aveugle de clarté. L’enjeu de Subterfuges réside bel et bien dans la doublure, le chassé-croisé, lu initialement en termes de contradiction. Toutefois, les mots se dédoublent jusqu’à ce qu’ils effleurent le clair-obscur, l’aphasie même. Le poète fait donc de son œuvre un grand et ultime subterfuge verbal dans l’enceinte duquel la parole glisse pour se muer en aventure, à la recherche de l’expression. C’est un peu le risque que nous prenons, en compagnie de Hachimi Idrissi, dans cette quête fondamentalement interminable suggérant du coup un arrière-texte où les formes fixes, les rimes bien ficelées et la métrique ciselée deviennent la substance évanescente d’un défi beaucoup plus profond. Le défi du langage. Sa perte. Sa disparition. La prise de conscience de cette évanescence, de cette ombre qui se centralise afin d’être rebelle à toute tentative de définition arrêtée. Il faut donc affirmer que le recueil est basé essentiellement sur la mobilité. Il est identique à ce je ne-sais-quoi d’ouaté, de fugitif et de fuyard. Un subterfuge quasiment insaisissable !
Les vers écrits à même le silence récupèrent la marge. Le noir retrouve le blanc. La phrase poétique se décale pour devenir une sorte d’avalanche de métaphores : fumée, feu, nuit, hiver... Il est probable que le poète tend à une parole quasiment parfaite, ce poème parfait par lequel tout poète est habité. L’artisanat de son style en témoigne de manière éloquente. Les jeux syllabiques des allitérations et des associations peu attendues traduisent cette volonté d’exprimer ce qui s’évanouit dès que l’on tente de faire apparaître, de dire. L’indicible n’est jamais que la périphérie interne du dit, vice versa.

Toute une vie à douter, un piètre subterfuge
Se jouer de la fin, tromper la finitude
Un long chemin ardu pavé de solitude
La vérité royale coule comme un déluge


Hachimi développe cette parole qu’on peut sciemment qualifier d’originelle, de première, qui ménage la chute pour une ascension interne, une rédemption sans doute salvatrice, vers un ailleurs secret, idyllique, une « sainte » de « beauté ». Un lieu où l’on s’exile, volontairement et librement. Un ailleurs où le poète, au lieu de se contenter de vivre la poésie, poétise la vie.

Par Mounir Serhani
Mercredi 13 Février 2013

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