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Splendeurs et misères de l’écrivain marocain

Un style dynamique entraine le lecteur dans le rythme effréné de la vie, où l’on se consume un peu plus chaque jour




Après « Le job », qui a remporté le Prix de La Mamounia en 2014, Reda Dalil revient avec un second livre. « Best-Seller » (Le Fennec, 2016) n’est pas uniquement un roman. C’est plus que cela. Une expérimentation littéraire comme on n’en voit rarement au Maroc !

«Je vous le dis d’emblée : je couvre l’actualité culturelle depuis vingt-cinq ans et il y a deux choses que je n’ai jamais, mais jamais faites. 1) Utiliser le « je », la première personne du singulier, pour livrer mon opinion à propos d’un roman 2) Dire d’un livre qu’il est sublime. Aujourd’hui je romps avec mes deux traditions pour crier ceci (haut et fort) : je trouve le dernier roman de Bachir Bachir magnifique ». Nous pourrions presque partir du même constat figurant à la page 219 de « Best-Seller », jouant à reproduire dans un texte littéraire les paroles d’un journaliste. Toutefois, en bon conservateur, nous tenons à certaines traditions et garderons notre style habituel pour dire que le dernier roman de Reda Dalil est sublime. Rarement un auteur est allé aussi loin dans l’expérimentation littéraire, que cela soit au niveau du jeu avec la mise en abyme ou bien l’éclatement des frontières entre la fiction et le réel. L’histoire commence avec un regard acerbe sur le champ littéraire marocain, que cela soit au niveau de la condition d’écrivain, du rapport avec les éditeurs ou des lieux de culture : « Qu’y a-t-il de plus vital pour l’aspirant écrivain que d’avoir un bouquin en librairie ? Il faut s’affirmer, en mettre plein la vue aux autres, exister, dédicacer son roman à la Villa des arts, au Salon du livre de Casablanca, à la Bibliothèque nationale du Royaume. Peu importe de ne pas être lu, l’essentiel étant de lire l’envie sur les visages de sa bande, de sa famille, de ses ennemis ».
Ce style dynamique entraîne le lecteur dans le rythme effréné de la vie, où l’on se consume un peu plus chaque jour. A ce niveau, l’intertextualité avec « Le Jib », pardon « Le Job », serait intéressante à établir. Dans les deux romans, le narrateur se retrouve pris dans des situations aliénantes, oppressives, qui le dépassent. Après avoir travaillé sur un personnage qui cherche un nouvel emploi comme des drogués en manque cherchent à obtenir de la came, Reda Dalil présente le calvaire d’un écrivain, Bachir Bachir, qui doit remettre urgemment un manuscrit à son éditeur s’il veut continuer à toucher sa rémunération. En arrière-plan de cette défloraison du mythe de l’écrivain et des cuisines de l’écriture littéraire, l’auteur décrit avec minutie les fissures de la société de consommation et les obscénités capitalistes. Bachir Bachir va de Charybde en Scylla. Les imprévus se succèdent les uns après les autres, toujours plus tragiques et le mettant à chaque fois dans des situations où il a besoin d’argent. Le passage où il éclate en larmes devant Naj, une amie journaliste, nous a particulièrement touchés; tout comme celui où il déclare, en pensant à son fils : « Je ne sais peut-être plus écrire mais je veux aimer ». A travers le portrait de cet écrivain, Reda Dalil montre la présence de ces masculinités vulnérables, bien loin des stéréotypes hégémoniques qu’on leur octroie. Bachir Bachir a beau avoir vendu son premier roman à 14756 exemplaires, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, son compte en banque est dans le rouge et qu’il doit remettre un nouveau manuscrit à son éditeur s’il veut obtenir les sommes pharaoniques dont il a besoin pour son fils. La gloire est fragile; comme tout le reste. L’amour de son ex-épouse. La nouvelle relation entamée avec Naj. La reconnaissance des journalistes. Tout est éphémère. Rien ne dure. Même le plaisir du moment. La société est une prison dorée et la vie ne nous laisse aucun répit, même quand elle semble aussi douce qu’une femme qui vous prend tendrement dans ses bras. A tout moment, l’inimaginable peut se produire et nous obliger à affronter l’adversité avec un corps empreint de fragilité. C’est sans doute dans ces moments que l’écriture s’exprime le mieux. Et qu’elle trouve tout son sens. Merci Reda Dalil.

 * Enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat, Cercle de
Littérature Contemporaine.    

Par Jean Zaganiaris *
Samedi 4 Juin 2016

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