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Solidarité, démocratie et droits de l’Homme en Méditerranée : Des principes pour la plitique méditerranéenne de l’Europe




Solidarité, démocratie et droits de l’Homme en Méditerranée : Des principes pour la plitique méditerranéenne de l’Europe
Après un premier ajournement, l'Union pour la Méditerranée (UPM) avait prévu de réunir un sommet à Barcelone le 21 novembre 2010, dans la foulée du sommet de l'OTAN à Lisbonne. Il est reporté sine die…
Lancée à grand fracas à Paris en juillet 2008, issue de l'Union de la Méditerranée préconisée par Nicolas Sarkozy au cours de sa campagne présidentielle, présentée alors
comme un événement historique majeur, l'Union pour la Méditerranée, revue et corrigée par Angela Merkel, est devenue depuis lors fantomatique. Les postulats sur lesquels cette entreprise s'est fondée, et notamment l'idée de croire que l'on pourrait « contourner » les conflits de la région, s'avèrent autant d'illusions. S'y sont ajoutées de nombreuses maladresses et ambiguïtés. Serait-ce donc la fin d'une bonne idée gâchée ? L'échec de l'UPM ne condamne ni l'idée de politique méditerranéenne, ni la nécessité impérieuse d'en mener une, bien au contraire. Mais il impose de reprendre la réflexion. Les partisans de la solidarité entre les peuples de la Méditerranée trouvaient les principes de droits humains et de démocratie bien absents des arrangements actuels. Aussi doit-on, pour avancer dans cette voie exigeante, faire l'état des lieux, avant de proposer des pistes pour renforcer cette dimension de l'action en faveur de la solidarité politique en Méditerranée.   

Des principes pour la
plitique méditerrannéenne
de l’Europe

Quinze ans après la mise en route en 1995 du processus de Barcelone et des initiatives euro-méditerranéennes qui l'ont suivi (politique de voisinage), le bilan de l'action de l'Union européenne en faveur de la solidarité, du développement partagé et de la démocratie dans les pays riverains de la Méditerranée est décevant. L'Union pour la Méditerranée n'y a pas changé grand-chose. Le contexte de crise économique et de doute profond, en Europe même, sur le devenir de la dynamique européenne en affaiblit encore les perspectives. Le risque de la résignation est grand, ses conséquences seraient dramatiques pour toute la région : il appartient donc à tous les acteurs politiques et de la société civile de s'emparer plus vigoureusement de cette question. En particulier, les socialistes européens et leurs partenaires méditerranéens doivent réfléchir ensemble au bilan, insuffisant, de ces accords en matière de solidarité et de démocratie, et aux nouvelles orientations souhaitables. Pour certains, l'argument majeur serait avant tout sécuritaire ou défensif : intervenir enMéditerranée pour tenter de réduire les risques de retombées de ses crises sur la tranquillité de la vieille Europe. A la politique méditerranéenne, il faut proposer des fondements beaucoup plus ambitieux et plus réfléchis.   
o Cet engagement se fonde sur la conviction de l'égalité fondamentale des êtres humains et des peuples. L'Union européenne, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'est bâtie sur un ensemble de valeurs progressivement affirmées comme communes aux peuples européens, valeurs que l'Europe estime universelles et qu'elle souhaite voir partagées par tous :   
- Etat de droit, démocratie politique, pluralisme et libre alternance politiques ;
 - respect et progrès des droits humains politiques, économiques, culturels et sociaux, y compris l'abolition totale de la peine de mort;
 - en particulier, égalité des hommes et des femmes ;  
- respect des minorités et refus des discriminations ;
 - règlement des conflits par le droit.
Ces principes conduisent à refuser le relativisme ou le culturalisme, qui ont longtemps sévi dans nos milieux dirigeants politiques et intellectuels, selon lesquels les sociétés du sud de la Méditerranée, de tradition musulmane pour l'essentiel, ne seraient pas susceptibles de progrès démocratique, en raison de leur culture et de leur histoire, ou du moins ne seraient pas « mûres » pour ces exigences. Ces affirmations donnaient naguère bonne conscience aux colonisateurs, et aujourd'hui aux partisans de la complaisance avec certains régimes en place.
Ces propos dissimulentmal, derrière des affirmations relativistes, la paresse intellectuelle, la connivence au jour le jour avec les pouvoirs autocratiques et la voracité financière des gains faciles et assurés. Quant aux régimes autocratiques de la rive sud, trop heureux de l'aubaine que constitue cette analyse de la « démocratie impossible » dans leur pays, ils s'empressent de conforter ces vues, tout en proclamant publiquement de mirifiques avancées.   
o Mais cette définition d'une ambition politique fondée sur l'universalisme des droits humains, les Européens doivent la faire avec une approche modeste et lucide, car :
- ils ont bien conscience des insuffisances nombreuses et parfois dramatiques qui subsistent partout en Europe. Pour ne prendre que certains exemples, le « non-droit » des étrangers, la situation des prisons, l'échec fréquent des politiques d'intégration, la condition des Roms, sont des situations accablantes; - plus grave encore, ils savent, pour le voir sous leurs yeux partout en Europe, que de graves régressions sont hélas toujours possibles. La façon dont les courants les plus brutaux de l'extrême-droite progressent dans nos pays, ou dont ont sauté un certain nombre de tabous dans l'expression des haines culturelles, raciales ou religieuses ces dernières années illustre ces régressions mortifères.  
En particulier, la montée continue, sous des formes diverses, de courants islamophobes nous contraint à la lucidité et à la plus grande modestie, et devrait mobiliser toutes nos capacités de résistance.  
L'Europe a davantage une expérience à partager qu'un modèle à exporter, et elle doit considérer tous ses partenaires politiques avec respect. Elle sait que la démocratie ne saurait faire l'objet de croisades. Elle a largement condamné l'impérialisme botté de ceux qui voulaient imposer par la force des changements, décidés unilatéralement, ce qui ne peut conduire qu'à une radicalisation des antagonismes internationaux. Elle salue donc l'approche nouvelle apportée par le président américain Barack Obama.  
Cependant, ce refus des politiques unilatérales autoritaires ne saurait nous enfermer dans le rôle de défenseur du pouvoir établi, quel qu'il soit. Le nécessaire développement de relations politiques normales entre tous les Etats des deux rives de la région méditerranéenne n'impose en aucun cas aveuglement, complaisance ou connivence. Certaines embrassades dissimulent mal une attitude, fondée en fait sur le mépris, qui considère que certains peuples ne seraient pas mûrs ou seraient culturellement étrangers à ces valeurs. C'est ce que rappelle l'idée d'universalisme des aspirations humaines à la justice, à la dignité, au progrès, à la paix.
  o Hors de tout européocentrisme, il faut mesurer que la situation des pays et des peuples qui bordent la Méditerranée est d'une grande complexité et diversité. Faire de la Méditerranée un paradigme exclusif le rendrait à coup sûr inopérant, ce qu'a démontré la première version d'Union de la Méditerranée. A la solidarité intellectuelle et historique entre peuples méditerranéens, qu'il ne faut pas embellir, car l'Histoire y fut depuis des millénaires sanglante et conflictuelle, s'ajoutent pour chacun des pays riverains d'autres solidarités et d'autres arrière-pays : monde africain, monde arabe, monde nilotique, Levant « araméen », monde turcophone, hellénisme, Balkans, monde hispano-lusitanien, Europe des Pères fondateurs, etc. Ces solidarités s'entrecroisent et se superposent à la manière d'anneaux olympiques. Personne ne doit redouter que ces solidarités entre peuples méditerranéens viennent contredire ces autres appartenances et solidarités tout aussi légitimes.  
Allant plus loin, l'ambition des Européens est de faciliter le développement de coopérations politiques régionales, pour dépasser le bilatéralisme parfois malsain des relations entre l'Union européenne et les pays riverains de la Méditerranée pris un à un. C'est une façon de tirer la conclusion de l'échec des indépendances nationalistes, et d'ouvrir la voie à la modernité politique, qui se traduit toujours par le sentiment d'appartenances plus larges. La relation sera d'autant plus égalitaire qu'elle s'appuiera sur des ensembles régionaux vivants et des projets régionaux structurants auMaghreb et dans le Machreq. L'Union pourrait ainsi réserver une part croissante de ses financements à des projets régionaux. La conséquence logique, c'est que l'implication politique des Européens pour « déminer » les conflits, obstacles (ou prétextes) à ces coopérations régionales doit être beaucoup plus dynamique (Sahara occidental, Chypre, question de la Palestine, conflit Israël-Liban-Syrie). Ce qui pose aussi la question de la démocratie.   
o Force est de constater que la région méditerranéenne et le monde arabo-musulman central paraissent aujourd'hui une sorte de « trou noir » du processus mondial de démocratisation, même s'il y a une pluralité de situations plus nuancées. Cela ne doit pas conduire à occulter les apports considérables du monde arabomusulman au progrès de l'Humanité, et à oublier combien l'Europe ne se réduit pas à sa dimension gréco-judéo-chrétienne. Sa dimension arabo-musulmane, historique et intellectuelle doit sans cesse être rappelée, au même titre que les autres.  Mais le mouvement né il y a trente-cinq ans au Portugal, en Espagne et en Grèce, qui a ensuite ébranlé et mis à bas les dictatures en Amérique Latine et en Asie du Sud- Est, démantelé l'apartheid et mis fin au bloc soviétique, semble s'être arrêté aux limites du monde arabo-musulman central.  Dans beaucoup de cas, l'alternance n'est que biologique, les républiques tendent aux successions de type familial, le champ politique et de l'information est largement verrouillé, le recours permanent à l'état d'urgence limite encore les libertés, les sociétés civiles partout dynamiques et vivantes ont du mal à s'exprimer, la peine de mort est encore appliquée et les disparitions extra-judiciaires trop fréquentes.
Dans ce contexte, la simple célébration de processus électoraux formellement corrects, organisés comme autant d'hommages du vice à la vertu, ne saurait être en soi une démonstration suffisante de démocratie. Replaçons les transitions démocratiques au coeur du projet euro-méditerranéen.   
o La démocratie pour les autres n'est pas la liberté surveillée. La prôner implique que l'on s'interdise de disqualifier d'avance ou a posteriori les choix de peuples, dont nous savons qu'ils n'ont pas connu pendant des décennies de liberté politique réelle. Cela pose évidemment la question centrale de la participation raisonnée et encadrée par le droit public de forces politiques d'inspiration islamique à la vie publique. Le dossier des élections palestiniennes est hélas l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire. La répression n'est pas la solution. C'est aux forces de progrès qu'il revient de témoigner d'une solidarité agissante à leurs partenaires les plus proches des sociétés du sud, pour les aider à convaincre de plus en plus de leurs concitoyens. Le rôle des fondations démocratiques est ici irremplaçable. Là aussi, est inacceptable le discours des autocrates, qui ont inlassablement fermé ou refermé le champ politique dans leurs pays, parce qu'ils croient trouver une assurance-vie absolue dans le dilemme sans cesse répété à leurs peuples comme aux dirigeants étrangers : c'est ma famille, mon clan et ma police, ou le chaos ! C'est ma dictature ou celle des intégristes !  
 o Beaucoup d'ONG du nord et du sud défendent les droits de l'homme. Elles jouent un rôle indispensable et respectable. Il faut les défendre. Cependant, le rôle des forces politiques est différent : non pas lister et faire connaître systématiquement tous les manquements, mais encourager les évolutions politiques positives, dénoncer les régressions inacceptables et analyser les blocages et les situations, fréquentes, où les sociétés sont plus ouvertes et plus avancées que « leurs » régimes, devenus de vrais obstacles aux progrès humains et aux aspirations de leur peuple. La gauche européenne et aujourd'hui le Parlement européen peuvent être des acteurs majeurs, comme ils le furent pour lutter contre les guerres coloniales, l'apartheid ou les dictatures soviétiques.  Dans cet esprit - encourager plutôt que condamner -, il faut savoir que les progrès démocratiques ont un coût et ne peuvent se faire dans la pénurie. Les démocraties européennes doivent s'engager à un appui politiquement ciblé (en termes d'aide économique, de formation, de développement effectif, de soutien politique), chaque fois qu'un processus courageux est en cours. Laisser seul et fragilisé un gouvernement qui prendrait le risque de l'ouverture est un crime contre la démocratie.  Mais en sens inverse, les pays signataires des accords issus du processus de Barcelone ne devraient pas hésiter à recourir plus fermement à la conditionnalité démocratique, stipulée dans tous les accords bilatéraux.
Dans certains cas, la question de sanctions « intelligentes » peut se poser. En particulier, on ne peut que se montrer intransigeant en ce qui concerne le sort de celles et ceux qui prennent tous les risques pour défendre les valeurs démocratiques dans les situations les plus difficiles, et sous les régimes autoritaires. Ce devoir concerne les Européens, mais également leurs partenaires politiques de la rive sud, eux aussi tenus d'assumer cette solidarité. Il y a là un champ important pour faire par exemple progresser la construction d'un Maghreb des peuples, bousculant les égoïsmes et l'immobilisme de leurs gouvernants. N'oublions pas que, chaque fois que nous désespérons ou abandonnons ceux qui partagent nos valeurs, nous encourageons, de part et d'autre de laMéditerranée, ceux qui prônent la séparation, le refus, le repli identitaire, la primauté de l'antagonisme et de l'affrontement sur la coopération.  

* Conseiller du président de la Fondation Jean-Jaurès, responsable pour la Méditerranée et le Moyen-Orient  
(A suivre)

PAR ALAIN CHENAL *
Mardi 28 Décembre 2010

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