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Siham Bouhlal : Dans le Coran, il est dit que Dieu est Lumière.

Je ne vois pas de place à l’obscurité ou à des assassins nommés Daech dans cette religion




Dieu est l’exemple même de la tolérance

Siham Bouhlal  : Dans le Coran, il est dit que Dieu est Lumière.
Libé : Qu’elle  est votre réaction après les attentats de Paris?
Siham Bouhlal : Ma   réaction   face   aux   attentats   de   Paris   est   celle   bien  entendu   de l’horreur.   Mon   fils   était   coincé   au   stade   avec   les   autres.   J’étais triplement touchée, en tant que mère, en tant que citoyenne française et en tant que personne humaine. Et plus que jamais, et je l’ai dit à   plusieurs  reprises,   je   pense   que   chacun   doit   prendre   sa responsabilité. Les religions, les idéologies posent des problèmes, la religion musulmane n’en déroge pas. Il existe des brèches dans les textes qu’il nous faut colmater, car c’est par ces fissures que les plus extrémistes   passent   leurs   messages   de   haine,   leur   nid   se   fait   là-dedans, quoi qu’on dise. Il nous faut ajuster les textes à notre contexte actuel, l’islam en arrivant l’a fait aussi, ce n’est pas pour rien qu’il y a ce   qu’on   appelle   les   asbâb   anouzoul   (les   circonstances   de   la «révélation» de tel ou tel verset) et qui ne concernent que le fait précis et la période particulière. Le Coran n’est pas un texte fermé, et comme dans d’autres textes religieux, il s’y trouve aussi beaucoup de violence, liée à des moments précis de son histoire, des versets sont venus   effacer   d’autres   versets,   Dieu   est   l’exemple   même   de   la tolérance, de la remise en question…mais qui le comprendra ?

L’islam a sauvé les petites filles qu’on enterrait vivantes, parce qu’elles étaient   filles…Il   a   montré   le   chemin   vers   le   changement   et l’évolution, son message n’a jamais été de revenir en arrière.

Vous savez que c’est une grande question et tout ce que je pourrais dire ici   ne   suffirait   pas.   Il   faut   renouveler   les   mentalités   et   prendre conscience de l’époque où nous vivons. La question de   l’héritage est   un   bourbier   impossible,   alors   qu’il   suffirait  de changer   les   lois   y afférentes que même   en   ayant annoncé avoir trouvé  une troisième   voie,  vous verrez que certains brandiront la question de la Qawâma, et même si elle est liée à celui qui entretient le foyer (revenez au verset arrijal qawwâmouna aala anissâ’bi mâ anfaqou…), vous verrez que l’on s’arrêtera, et toujours à l’avantage   des   hommes,   à   ce   fameux   «wabima   faddala   allah baadahoum fawqa baadin bidarjât).

En lisant votre titre «Et ton absence se fera chair», le lecteur est invité à pénétrer dans un labyrinthe.

La vie est un labyrinthe et heureusement, le livre l’est aussi, puisqu’il est sous toutes ses formes l’expression de la vie. Si vous voulez parler de la richesse des thèmes, de leur diversité, peut-être est-ce un labyrinthe. Il s’agit effectivement dans «Et ton absence se fera chair» de raconter mon histoire d’amour avec Driss Benzekri, la lui raconter à lui, je m’adresse à lui, comme nous avions l’habitude de parler tous les deux, de discuter, de partager, alors oui, le livre, comme nos discussions est à tiroirs, et il s’agit pour moi aussi, ou si vous voulez, pour la narratrice, de comprendre, huit ans après le départ de son amant, ce qu’elle a vécu, comment elle l’avait vécu et de dénouer une boule de laine complètement emmêlée. Elle redécouvre son histoire en racontant à son amant. Peut-être ce livre se situe-t-il entre la poésie, le récit et le conte, je ne sais pas ; tout ce que je sais, c’est que je l’ai écrit comme un roman.

Dans votre nouveau travail, la question de «la perte», de l’«absence» et de «la mort» est toujours présente ? Est-ce une obsession ?

Vous voulez dire par rapport aux thématiques qui me préoccupent généralement dans mes autres livres ? Non, ce n’est pas une obsession ; il s’agit de raconter l’histoire douloureuse d’une perte, d’une mort, d’une séparation irréparable, celle d’avec mon bien-aimé, Driss Benzekri. Plus que de décrire cette perte, cette absence, il s’agit de les comprendre, de me résigner à cette vérité qu’il est parti et de trouver comment le ramener. J’ai longtemps refusé le deuil, la réalité, attendu son retour, huit ans ont passé et je sais maintenant qu’il n’a jamais quitté ni mon cœur, ni mon esprit et que mon corps fut et pouvait encore être son réceptacle et cette absence devient présence à travers mon corps à moi, à travers le corps de la langue, dans mes mots qui garderont son souvenir toujours renouvelé et présent.

Avez-vous vaincu la mort ? Vous avez dit «Aller au bout de la mort, dans la mort… ».

Qui le pourrait ? Vaincre la mort ? Oui, j’ai essayé et je ne l’ai vaincue qu’en m’y résignant et en déplaçant la mémoire de Driss Benzekri dans la mienne, en disant toujours, en écrivant toujours, en lui racontant à lui notre histoire, son histoire, en partageant avec lui l’amour que j’avais pour lui, l’amour de la terre rouge de Aït Ouahi, l’amour de ce pays. Vous savez il aimait ce pays plus que sa vie, il aimait Sa Majesté le Roi Mohammed VI et il a donné celle-ci pour la patrie et Sa Majesté, mais il m’a appris aussi comment aimer mon pays et mon Roi, comment composer avec l’ami et l’ennemi dans le seul intérêt de la patrie.
Alors oui, je rends hommage à Driss Benzekri dans ce roman, en partageant notre histoire avec les autres, Marocains ou non Marocains d’ailleurs. Car il s’agit avant tout d’une histoire d’amour pure, puissante, véritable, d’un combat avec le cancer, de la lutte d’un homme dénué de sa qualité d’homme public. Ici, Driss est un homme tout simplement qui aime et qui combat la mort, mais glisse lentement vers la rive que chacun connaîtra, dans la solitude la plus absolue, celle de la mort.

Jamel-Eddine Bencheikh disait  de Siham Bouhlal qu’elle est «poète et passeuse de cultures. Ses poèmes frémissent comme les algues qui s’élancent puis s’enfouissent au cœur d’une marée secrète. » Vous êtes toujours dans cette posture poétique ?

Je ne sais pas. Existe-t-il une posture poétique ? Il y a la poésie, il y a le poème et j’ai toujours la même passion pour la poésie, le même désir d’écrire le poème, de le dire, j’éprouve la même nécessité d’écrire. Vous savez, d’aucuns ont dit que «Et ton absence se fera chair», n’est autre qu’un long poème, et dans une certaine mesure, je ne dis pas non.

Votre travail de médiéviste vous pousse-t-il à chercher votre identité pour  la transmettre  aux nouvelles générations ?

Je ne sais pas. Je sais qui je suis, heureusement d’ailleurs, pour l’instant en tout cas… car je suis moi quand j’écris, quand je parle, quand je marche, quand je mange. Je ne recherche pas une identité et l’écriture est un territoire plus vaste pour que l’écrivain ne s’enferme dans une seule identité. Vous savez, être un caméléon n’est pas toujours péjoratif.
Maintenant, oui, mon travail de médiéviste a une importance cruciale de nos jours, ou du moins le but qu’il se fixe l’est. Comprendre d’où nous venons est une nécessité en ces temps où de toutes parts on essaye de nous dire comment nous devons vivre ou ne pas vivre, de nous engouffrer dans l’obscurantisme et nous le vendre pour paradis. Vous savez, dans le Coran, il est dit que Dieu est Lumière, je ne vois pas de place à l’obscurité des plus rigoureux ou de ses assassins nommés Daech dans cette religion, dans nos vies, sur cette terre. Alors oui, j’espère que ma contribution dans le domaine médiéval continue à jouer son rôle, celui d’allumer une petite lanterne en ces temps sombres.
Et ce dernier roman ne fait autre chose. C’est un hymne à l’amour sous toutes ses formes, un chant d’amour et de liberté, que je dédie à toutes les femmes et à surtout à toutes les belles femmes de mon pays.

Aujourd’hui, traduisez-vous toujours des textes comme «Le livre de Brocart» (Gallimard 2004) ou « L’art du commensal » (Actes Sud, 2009) ou vous consacrez-vous à un autre travail ?

Je travaille toujours sur des textes semblables ; je travaille sur un essai sur les parfums anciens, et je m’attèle en ce moment aussi à renouveler l’intérêt pour «Le livre de Brocart», il est d’une actualité étonnante. Je finalise la traduction de «Tentative de vie» du merveilleux Mohamed Zafzaf, qui est un livre particulièrement visionnaire, qu’on devrait lire et valoriser.
J’ai un autre projet de roman également, mais en cet instant précis, je souhaite de tout mon cœur que mon dernier roman, confié à une jeune maison d’édition du Sud de la France -Driss Benzekri donnait leur chance aux jeunes et croyait en eux je voulais que ce livre lui ressemble jusqu’aux moindres petits détails- soit lu par un large public.

Biographie de Siham Bouhlal

Siham Bouhlal est poète et romancière de langue française et médiéviste. Née à Casablanca dans une famille originaire de Fès, elle est installée en France depuis 1984.
Docteur ès lettres de l’Université Paris-Sorbonne, elle se consacre à la traduction de textes médiévaux «Le livre de Brocart ou la société raffinée de Bagdad au Xe siècle », Gallimard
«L’art du commensal  ou boire dans la culture arabe» (Actes Sud, 2009). L’art de vivre, le fonctionnement de la société arabo-musulmane classique, la pratique d’un certain islam «ancien», restent ses sujets de prédilection. Ainsi, elle écrit souvent des articles pour démontrer l’universalité des valeurs, «Arabie des parfums», (Lettre Internationale).
La question de l’amour courtois, du corps et de l’acte amoureux dans son ensemble, demeure une obsession chez elle. Sa propre création poétique a pour thème central l’amour, comme dans  «Poèmes bleus », « Tarabuste » en 2005 ou  «Corps lumière», (sélection Max Jacob) (Al Manar 2008). Mais aussi la question de la mort en lien avec la passion comme dans  « Songes d’une nuit berbère », (2007), écrit suite au décès de son compagnon Driss Benzekri, le célèbre militant des droits de l’Homme et artisan de l’Instance équité et réconciliation, ou bien «Mort à vif», (2010), où elle revient sur la question de la perte, de l’absence et de   la   mort.   Elle   a   à son   actif   plusieurs   beaux   livres   avec   des   peintres   de   nationalités   et d’horizons différents, dans une conscience du lien fort entre poésie et peinture. En 2009 arrive son roman «Princesse  amazighe», où elle décrit le périple d’une jeune étudiante marocaine en France, mais aussi, celui d’une petite fille qui essaye de grandir dans un pays aux traditions ancrées. Réputée comme ayant une écriture charnelle, ou très sensuelle, elle publie en 2012 «Etreintes», micro-récits poétiques, sélectionné pour le prix Alain Bosquet, suivi en 2014 de «Revers du monde», en collaboration avec le graveur Mikio Watanabé.
J.E.Bencheikh dira d’elle qu’elle est «poète et passeuse de cultures. Ses poèmes frémissent comme les algues qui s’élancent puis s’enfouissent au cœur d’une marée secrète. Ils se mirent au rêve d’une onde à venir, tels ces chants de mystiques du temps où la foi ne portait point d’armes».
Elle vient de publier en 2015 «Et ton absence se fera chair», son premier roman aux éditions Yovana. Enfin, elle a obtenu le Trophée de la réussite au féminin le 14 décembre 2011 au Quai d’Orsay décerné par l’Association France Euro-Méditerranée pour l’ensemble de son parcours.

Entretien réalisé par Youssef Lahlali
Lundi 30 Novembre 2015

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1.Posté par rhazi driss le 10/02/2016 23:23
je vous salue d'avoir aimé cette personne qui m'est très chere qui est natif de ma région( TIFLET) avec qui j'ai passé toute mon enfance du primaire et le secondaire jusqu'à notre recrutement dans l'enseignement et aussi notre engagement politique dans les rangs de ILA AL MAME sauf que moi en tant que militant j'avais continué ailleurs et chaque fois que les forces de l'ordre me cherchaient je fuyais discrètement ailleurs et je suis entrain de préparer un livre de notre engagement.
BRAVO Madame

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