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Salaheddine Mezouar : «Le gouvernement Benkirane n’a pas de priorités, juste des mots d’ordre»




Salaheddine Mezouar : «Le gouvernement Benkirane n’a pas de priorités, juste des mots d’ordre»
A en croire  Salaheddine Mezouar, en arrivant aux commandes du pouvoir, la corbeille du gouvernement Benkirane était bien garnie. « Nous avons laissé  un corridor d’investissements,  des comptes de l’Etat assainis, des programmes sectoriels  qui avaient  commencé. A son arrivée, cet Exécutif  jouissait d’un contexte relativement favorable sur les plans économique et politique », affirme l’ancien Argentier du Royaume.
Très vite pourtant, la situation économique et financière s’est dégradée et celui qui était ministre des Finances sous le gouvernement d’Abbas El Fassi en explique les raisons dans l’entretien qu’il a accordé à « Libération ». Elles tiennent pour la plupart à la politique de replâtrage que mènent Benkirane et ses ministres et qui n’ont pas su se fixer de vraies priorités. Salaheddine Mezouar ne cache pas ses inquiétudes face aux risques provoqués, dit-il, par l’incapacité du gouvernement à prendre des décisions : risque de crise, risque de retour du FMI, risque de fuite des investisseurs…
 « De par cette manière de faire, le gouvernement Benkirane a conduit  le pays à une situation qui est jugée préoccupante par tout le monde aujourd’hui. Le Maroc est en train de reculer  sur le plan économique», déclare-t-il, l’œil fixé sur une majorité qui, soutient S. Mezouar, n’a pas de projet alternatif à proposer aux Marocains. « Les  slogans et les mots d’ordre n’ont jamais fait une politique ni résolu les problèmes. »


En arrivant aux
commandes du
pouvoir, la corbeille
du gouvernement Benkirane était bien garnie. Très vite,
pourtant, la situation économique et
financière s’est
dégradée et celui
qui était ministre
des Finances sous
le gouvernement d’Abbas El Fassi
en explique les raisons. Salaheddine Mezouar ne cache pas
ses inquiétudes face
aux risques provoqués, dit-il, par l’incapacité de cet Exécutif
à prendre des décisions. Risque de crise, risque de retour du FMI, risque de fuite des investisseurs. Entretien avec
le président du RNI, un parti qui a fait le vœu de se situer au centre, s’essaie à l’opposition et rêve de représenter une alternative.


Libération : La situation économique et financière du pays  vient d’être décrite de manière  inquiétante par le ministre de l’Economie. Est-ce que vous, qui êtes son prédécesseur, êtes surpris
lorsque vous voyez la situation économique du  Maroc se détériorer aussi vite ?


Salaheddinne Mezouar: Pour être sincère, oui ! Parce que ce gouvernement est arrivé à un moment où beaucoup d’ingrédients positifs étaient réunis : une nouvelle Constitution, des élections, une nouvelle majorité, une alternance et un contexte en termes de perception au niveau international qui étaient positifs. A fin 2011, et comparée à d’autres pays, la situation était relativement avantageuse.  Je ne dirais pas confortable mais avantageuse, malgré le déficit enregistré en 2011 qui était lié à un contexte. Tout le monde le sait, le gouvernement précédent avait un choix à faire et nous l’avons assumé : aggraver un déficit ou compliquer une situation sociale. N’importe quel gouvernement censé dans un contexte comme celui de 2011 ne pouvait que prendre ce genre de décision tout en sachant que sur les années précédentes, on avait une situation des comptes publics qui était relativement sereine. Le gouvernement a démarré avec un déficit moyen sur les quatre années (2008-2011) qui était autour de 3,1%, Il a démarré avec des réserves de change à 5,2 et des marges de manœuvre relativement intéressantes. L’endettement global était autour de 52,9 %, c’est-à-dire à peu près la même situation dont nous avions hérité en 2007.  Il n’y a pas eu donc  d’aggravation et en plus il y avait des éléments avantageux. Je veux parler de la notation du Maroc qui a été améliorée.  Cela signifie que le corridor d’investissements  était bel et bien là. Il ne faut pas oublier non plus  que les programmes sectoriels  avaient déjà commencé.  Je le répète, à son arrivée au pouvoir, le gouvernement Benkirane  jouissait d’un contexte relativement favorable sur les plans économique et politique.

Est-ce que vous diriez alors que la corbeille de la mariée léguée au gouvernement  Benkirane était bien garnie ?

Oui, la corbeille était bien garnie contrairement à ce que prétend ce gouvernement ! Ils affirment avoir hérité d’une situation catastrophique. C’est malhonnête de dire cela,  ne serait-ce qu’au regard de la situation du Maroc, des indicateurs et du niveau de croissance du Maroc  au début des années 2000.  Quand on voit de quelle situation ce gouvernement a hérité, on ne peut que constater des avancées.  Depuis l’alternance, les différents gouvernements ont été capables de relever la croissance de 3% à 5%.  Ils ont créé une moyenne de 150.000 emplois par an.  Le chômage se situe à 8,5%. Les comptes de l’Etat ont été assainis.  Il y avait des problématiques sur lesquelles le gouvernement devait continuer à travailler pour améliorer les performances du Maroc. Il devait également revoir les priorités. Sauf que le problème réside dans le fait que l’Exécutif conduit par M. Benkirane  n’a pas fixé de priorités. Et en ne les fixant pas, il a commencé à faire des politiques de replâtrage.  

«La majorité au
pouvoir n’a pas de projet alternatif. Elle mène des politiques
de replâtrage»


 Selon vous, est-ce  une question d’incompétence ou une question d’inexpérience ?  Diriez-vous que le gouvernement Benkirane est  en train de mettre un frein à ce qui a été fait auparavant, à ce qui a été réalisé en matière de politique sectorielle ?

Je me pose sérieusement cette question!  C’est bien de le faire mais à condition d’avoir un projet alternatif.   On peut ne pas être d’accord sur un certain nombre de politiques qui ont été  suivies. C’est légitime et on  le voit dans toutes les démocraties, mais à condition d’avoir un projet alternatif.  On ne peut pas arrêter une dynamique sans apporter des réponses. Le problème de ce gouvernement se situe dans le fait  qu’il s’est contenté de mots d’ordre. C’est bien de dire « notre priorité est la lutte contre la corruption, la mauvaise gouvernance », etc. C’est bien, mais cela ne suffit pas car ce n’est pas cela qui  va régler les problèmes du Marocain au quotidien. Le Maroc, les Marocains ont besoin de reformes de fond qu’un gouvernement engage. Nous en avons engagé aussi mais nous l’avons fait sur les procédures, sur les textes, sur les lois. Nous l’avons fait de telle sorte à assurer un équilibre entre le développement et la croissance ainsi que l’amélioration de la gouvernance et l’assainissement de l’Etat.   C’est ce que fait un gouvernement sensé. Par contre, un gouvernement ne peut pas dire qu’il ne va faire que cela, c’est-à-dire ne prononcer que des mots d’ordre et oublier le reste. En oubliant le reste, on amène le pays vers des situations pour le moins inconfortables. De par cette attitude, de par cette manière de faire, de par l’absence de priorités et de cohérence, le gouvernement Benkirane a conduit  le pays à une situation qui est jugée préoccupante par tout le monde aujourd’hui. Ce n’est plus un secret de Polichinelle : le Maroc est en train de reculer  sur le plan économique.

Quel est justement votre diagnostic vous qui avez été ministre des Finances ?
 

Il y a un signal d’alarme qui doit être tiré. On ne peut pas laisser une situation se dégrader sans réaction. Ce qui me préoccupe, ce n’est pas tant  la situation mais l’absence de réaction du gouvernement, l’absence de prise d’initiative, l’absence de courage et dans les réformes et dans la capacité à rassurer les investisseurs et les partenaires sociaux, à faire en sorte que le pays puisse retrouver la sérénité nécessaire pour pouvoir continuer dans sa dynamique de réforme et de construction. Au lieu de cela, on va à  la confrontation, on veut dénigrer tout le monde, on considère que toute critique est instrumentalisée. Il est normal que des voix s’élèvent, que l’opposition joue son rôle, que la société civile réagisse. On ne va pas laisser un gouvernement travailler comme il l’entend. Ce n’est pas cela la démocratie. Nous sommes en présence d’un gouvernement qui parle et communique beaucoup à tel point que les uns  contredisent les autres. Un gouvernement qui parle mais qui n’agit pas ; un gouvernement qui visiblement n’a pas la capacité à prendre des décisions, une majorité gouvernementale qui n’a pas la capacité à mettre les quatre partis qui la composent en accord sur les priorités. Ce constat est réel. Si ce gouvernement continue à refuser de prendre en charge les problèmes et les réformes, à dire que ce sont les autres qui sont en faute, cela signifie qu’ils n’ont rien compris et que la situation va continuer de se dégrader.  Effectivement la situation n’est pas bonne. Il y a des risques de dérapages budgétaires importants en termes de double déficit. L’étau se referme, les marges de manœuvre ont été consommées très vite.  On va vers les 60% du PIB au niveau de la dette. On va encore vers un niveau de déficit important  en 2013 parce que l’activité a baissé au cours du premier trimestre. il n’y a pas d’investissement, il n’y a pas d’emploi. Ce qui signifie en gros l’absence de confiance.  Tout cela crée une situation de crise qui a été provoquée.  Je tiens à le préciser, le Maroc n’est pas en crise, n’est pas dans une crise économique, dans une crise de confiance parce qu’il y a un  corridor de croissance sur lequel le Maroc est assis. Il a été construit pendant 10 ans. Il y a un potentiel de croissance si le gouvernement sait comment agir et comment redonner  confiance aux acteurs politiques,  économiques, sociaux, internationaux.

«On se met dans la situation où le FMI va commencer
à interférer dans
les décisions que le gouvernement prend»


Est-ce que vous craignez, vous qui étiez à la tête des Finances de ce pays, que la décision économique échappe au Maroc et soit aux mains du FMI par exemple ?

 Il y a toujours des risques si on continue sur des niveaux  de déficit élevé  et si on va à moins de 3 mois de couverture de change, cela veut dire concrètement qu’on se met dans une situation inconfortable. On se met dans la situation où le FMI va commencer à interférer dans les décisions que le gouvernement prend.  Après des années de restructuration et de réformes, le Maroc a gagné sa crédibilité, sa notoriété internationale, la confiance. Le risque potentiel  existe si la dégradation continue telle qu’elle a commencé sur les 3 premiers mois de l’année et qu’il n’y a pas de mesures prises avec une véritable relance de la confiance,  de l’investissement et de la croissance. Concrètement il y a un risque potentiel de se retrouver à moins de 3 mois de réserves de change d’ici à la fin de l’année

Le gouvernement Benkirane a l’intention de mener  de grandes réformes, notamment celle relative à la Caisse de compensation. Que pensez-vous des pistes de réflexion lancées par  l’Exécutif  et surtout ces  aides directes aux familles qu’il promet ?

  Je trouve que cette démarche est plus animée par un souci politique et électoraliste que par un souci de réformes. Quand on avance sur des questions aussi importantes que celle-ci en se contentant de dire que « nous allons distribuer de l’argent et de l’aide directe » sans mesurer les conséquences, cela signifie tout simplement qu’on est dans une logique politicienne. Une telle logique  prend en considération uniquement le gain immédiat sur le plan politique en termes de popularité et  de gain de voix beaucoup plus qu’au niveau de la réforme elle-même. Au RNI, nous avons toujours dit qu’il fallait séparer deux choses, la régulation des prix et le ciblage, sachant que la mission essentielle de la Caisse de compensation est de réguler les prix.

Quelles sont selon vous  les priorités qui devraient être celles de la majorité au pouvoir?

Le rééquilibrage du développement régional est fondamental si on veut régler l’équation des inégalités  sociales et spatiales. Deuxième élément, c’est l’emploi. On ne peut pas aujourd’hui avec une population jeune, une vague qui arrive chaque année sur le marché de l’emploi et qui est diplômée et formée, ne pas prendre sérieusement ce dossier en main, de le traiter, d’apporter des réponses. Nous avons fait  des propositions qui n’ont pas été prises en considération. Nous avons mis en place un fonds qui a été repris par le gouvernement mais sans être utilisé. L’emploi est une équation centrale pour toutes les sociétés et encore plus pour des sociétés en développement et en mutation comme la nôtre. Troisième élément, les  réformes qui prennent du temps, je veux parler de l’éducation,  la santé et  la grande question de la justice. Le RNI considère qu’il faut aller vers une totale autonomie de la justice  et de toutes ses instances.

 Mais en même temps, le chef du parquet est le ministre de la Justice

Il faudrait qu’il ne le soit plus ! Il faut qu’on accepte aujourd’hui de séparer si on veut veritablement être crédible, que notre réforme ait du sens. Il ne faut plus qu’on  continue à nous traiter comme étant un pays où le ministre de la Justice intervient et utilise sa position politique pour interférer dans le jugement et dans la fabrication des dossiers.

Vous pensez à Khalid Alioua, l’ancien PDG du CIH  par exemple?

Entre autres et il y en a plein d’autres aujourd’hui. Fabriquer des dossiers devient un exercice facile. C’est l’indépendance de la justice qui crédibilisera l’image de notre pays et de notre justice.

 Les partis de l’opposition peuvent-ils aujourd’hui  travailler ensemble ?

Je pense que les ingrédients sont réunis pour que les partis de l’opposition commencent sérieusement à coordonner entre eux au moins au niveau du parlement.

«Le RNI ne peut
plus être un parti
qui complète une majorité. Nous
voulons représenter une alternative»


A la lumière de ce qui se passe au sein de la majorité gouvernementale, diriez-vous que le Maroc est peut-être  en train de rater son printemps ?

La démarche suivie, les choix effectués risquent de faire perdre au Maroc cette singularité. Tout le monde considère que notre pays est en train de gérer son évolution de la manière la plus sereine,  la plus responsable et la plus démocratique possible. Or il faut que le parti qui dirige ce gouvernement comprenne qu’il a plus intérêt à surfer sur ces avantages pour conduire le Maroc vers une vraie avancée démocratique, sociale et économique plutôt que de rester sur un combat d’arrière-garde qui n’apporte strictement rien. Un tel combat  apporte la haine, la confrontation et les dérives négatives. Je crois que le parti qui dirige ce gouvernement assume une responsabilité historique dans ce qui peut advenir de cette expérience au Maroc

Comment se porte le RNI ? Votre parti a-t-il fait l’apprentissage de l’opposition après avoir été longtemps aux commandes du pouvoir ?

 Le passage à l’opposition n’a pas été simple. Le RNI a toujours développé des réflexes, un mode de pensée, une organisation qui collaient plus à la responsabilité dans les affaires publiques qu’à l’opposition. Nous n’avions ni le discours ni les structures pour mener une opposition moderne avec tout ce que cela suppose par rapport à la nouvelle Constitution. Nous avons fait un effort d’adaptation. Nous avons surtout  fait un choix que je considère historique et qui est celui de dire que ce parti ne peut plus être un parti complémentaire des différentes majorités. C’est un choix douloureux et c’est une mutation pour le parti.  Il n’y avait aucune raison objective pour que le RNI participe au gouvernement dirigé par le PJD parce que nous avons deux projets de programmes tout à fait différents.

Pas  question pour vous de revenir  au pouvoir avec un PJD au pouvoir ?

Il n’y a aucune raison de le faire.  Il n’y a rien  aujourd’hui au niveau du champ politique qui  exige un remodelage de la majorité sauf si demain il y a crise et  obligation pour tous les partis d’aller vers un gouvernement de coalition nationale. Mais nous n’en sommes pas là. Notre passage à l’opposition est une opportunité de reconstruire nos structures et de ressouder nos liens internes autour de convictions fortes.  Mon ambition a toujours été de faire du RNI un grand parti du centre et je considère que le Maroc a besoin d’un tel parti  qui soit capable  justement d’être une alternative.

Entretien réalisé par Narjis Rerhaye
Mercredi 3 Avril 2013

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