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Said Saddiki : L’étreinte des mots




Said Saddiki : L’étreinte des mots
N’eût-il publié aucun livre, Said Saddiki, disparu il y a dix ans, est un homme majeur  des lettres marocaines. Il est l’auteur de nombreuses pièces de théâtre,  d’odes, de quatrains et de chroniques. Voici un hommage à l’écrivain sans livre, au poète et traducteur, Mustapha El Kasri et au compositeur-chanteur, Ahmed Al Bidaoui, auxquels il était lié par une profonde amitié des cœurs et des esprits.
«Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud». Ainsi René Char salue l’homme aux semelles de vent qui abandonne orgie des voyelles et essaim des couleurs pour embrasser l’ivresse du voyage et l’aurore des déserts. Il y a dix étés, nous avons serré nos entrailles à pleurer ta disparition. Aujourd’hui, nous faisons nôtre l’apostrophe du sédentaire de la Sorgue.L’ici-bas est de  plus en plus propice au spleen. La lune pourpre d’antan pointe blême à l’horizon. Le soleil  ne teint plus la plaine sous l’accablement d’un ciel indécis.Et les monts de  l’Atlas ne dansent guère au gré des forêts.
Nous ne nous regardons guère. Le petit écran regarde grandement  les conversations au comptoir et à table comme les silences pensifs .Nous savourons de moins en moins les odes de l’astre de l’Orient et les mélodies du chantre du Karnak et des passions de jeunesse. La convivialité des calembours tarit dans les débits de désolation. Les mots ne jouent plus. Mers Sultan n’est plus le « quai Lembour ». En somme, il n’y aura pas de  Zazie dans le tramway. Casablanca voit sa blancheur laiteuse s’éteindre. Il se vautre dans un vertige enténébré. Il est désormais une nuit opaque que percent à peine des flammes fugaces. Comme le regrette, le flâneur de Paris, Baudelaire « « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel ».
« Très cher,  tu as bien fait de partir ». Le lien social s’étiole sous l’empire de la convoitise, la  transgression  des règles et le bousculement de la contrainte de la loi. Pareille à un liseron, la tyrannie de l’amour de soi connait une propagation végétative. Les comparaisons sociales par jeu de miroir engendrent tensions et discordes comme au temps d’Hésiode : « Le potier en veut au potier, le charpentier au charpentier, le pauvre est jaloux du pauvre et le chanteur du chanteur ». La rivalité des appétits s’accompagne de défauts de la vertu civique et de comportements corrompus qui maltraitent le bien commun. Loin d’atténuer les divergences d’intérêts, la scène politique avive les passions de cupidité et restreint la légitimité de l’autorité publique à garantir l’effectivité du droit. Le fait politique est souvent ravalé au fait divers et la discussion publique se perd dans le flot des aspirations subjectives. Ton journal, « Joha » ou tes chroniques au gai désespoir auraient pointé, avec un humour aussi corrosif qu’instructif,  ce vice social. « Au pays des deux mers, le maître-nageur ne  sait pas nager ». Cette parabole, qui aurait pu être la fille de ta plume, dévoile que des fonctions essentielles reviennent, la corruption aidant, à du personnel incompétent au plus grand mépris de la considération du bien-être collectif.
« Très cher, tu as bien fait de partir ». En compagnie de l’aimant bilingue des belles lettres et le maître des cordes et des rimes, le chant souverain de la poésie, la saveur du luth et « les sourires aigus de l’esprit » émaillent vos séances faites d’affinités et de consonances. L’invitation à l’épanouissement dans le partage est votre loi d’hospitalité. Sur un ton empreint d’une tendresse ruisselante, l’amant bilingue met à nu l’âme vive des Fleurs du Mal. En déambulant entre les voluptés azurées de «La vie antérieure » et le charme ardent qui illumine « Le balcon », entre le battement du violon de « Harmonie du soir » et  la fidélité de la douleur dans « Recueillement », il révèle, chemin faisant, la verve créative de ses traductions inspirées du verbe coranique, des ors de Bagdad ou du legs lyrique andalou. Le maître du luth récite, à cordes et à cœur, les odes du poète cordouan et en chante maintes plaintes adressées à sa lointaine amante :
«Le vin est là, pétille et tout le bonheur me fuit,/le luth joue doucement ...je me sens loin de lui,/On me blâme et je peine à dissimuler mes soupirs/ je suis esseulé et ma vie  toute entière tient en un désir :/des nouvelles de toi, ma lointaine aimée».
 Dans cette communion où  voltigent sonnets, strophes mélodieuses et sons fervents, tu es, très cher, au comble du songe. Dans des styles divers, tu clames d’innombrables vers des méandres d’Arabie, des trésors omeyyade ou abbasside ou des rives de Paris : des thrènes, des litanies, des hymnes à des chanteuses, des poèmes d’apparat ou des exaltations de faon gracieux ou d’amante complice. L’aimant bilingue dit, en invoquant de splendides versets, l’admiration qu’il voue à Saint-John Perse dont il a traduit somptueusement « Etroits sont les vaisseaux » où le poète de l’aube et de la mer loue, dans un phrasé marin, l’effusion des émois. A travers les inépuisables ressources de la langue arabe, l’aimant des belles lettres restitue dans une beauté cristalline, la jubilation infusée de fulgurations des amants :« Au cœur de l’homme, solitude. Etrange l’homme, sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer moi-même à ton Orient, comme à ton sable d’or mêlé, que j’aille encore et tarde, sur ta rive, dans le déroulement très lent de tes anneaux d’argile, femme qui se fait et se défait avec la vague qui l’engendre ».
Face au ressentiment rugueux du temps, ne cultivons pas l’étonnement mais une tristesse ivre de la sève des émerveillements. « Comme les larmes montent aux yeux puis naissent et se pressent. Les mots font de même » écrit Char. Les mots et les larmes se reflètent les uns dans les autres et se reconnaissent en scellant une alliance intime.

*Ancien des écoles primaire et secondaire publiques du Maroc

Rédouane Taouil*
Lundi 5 Août 2013

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