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Saïd Karrouk, professeur climatologue

Trump fait de la politique politicienne. Il omet de dire aux Américains que les richesses peuvent bien se créer avec les énergies renouvelables et une économie décarbonisée




Saïd Karrouk, professeur climatologue
Le 1er juin 2017, Donald Trump a annoncé le retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris sur la lutte contre les changements climatiques, signé par 195 pays à l’occasion de la COP21. Il a également annoncé la fin de la participation américaine au Fonds Vert de l'Onu, qui aide les pays vers la transition énergétique. Pour justifier ce revirement, le président américain ne manque pas d’arguments économiques. Pour lui , l’engagment climatique de son pays coûte à l'heure actuelle près de 3 milliards de dollars en perte de PIB et 6,5 millions d'emplois industriels. Dans le même temps, les ménages auraient 7.000 dollars de revenus en moins. Quelles vont-être les conséquences de ce retrait ? Sans l’engagement des Américains, l’Accord risque-t-il d’être mis en danger et de se déliter ? Le retrait des Etats-Unis ouvre-t-il une fenêtre d’opportunité pour d’autres grandes puissances (Chine, Europe) de se poser comme acteurs majeurs de lutte contre le changement climatique ?  Au cours de cet entretien, Mohammed-Saïd Karrouk, professeur de climatologie à l’Université Hassan II, FLSH Ben M'Sick, président du Comité National Future Earth: Research for Global Sustainability (ICSU – ISSC) et membre du GIEC / IPCC - WMO / UNEP - ONU (Climate Change, 2007 Nobel Peace Prize) analyse l’ensemble de ces questions.  

Libération : Comment la communauté scientifique a-t-elle accueilli la décision de l’actuel président américain annonçant le retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris ?
Saïd Karrouk : Le président Donald Trump a déjà provoqué une onde de choc et de mécontentement au sein de la communauté scientifique internationale, lorsqu’il a promis, lors de sa campagne électorale d’«annuler» l’accord sur le climat et de relancer l’utilisation des énergies fossiles. Une promesse de campagne qu’il a tenue aujourd’hui malgré l’opposition des scientifiques et la communauté internationale. Il est vrai que l’Accord de Paris n’a rien de contraignant mais une fois signé, il le devient pour l’Etat signataire. Le retrait américain n’est pas si facile comme cela peut paraître et il ne se fera pas dans un mois ou deux. Cela va prendre beaucoup de temps sur le plan juridique puisqu’il nécessite plusieurs démarches et  procédures à suivre. Et du coup, il est fort probable que les Etats-Unis reconduisent cet accord entre-temps. En attendant, les Etats-Unis se trouvent dans une mauvaise situation, que ce soit sur le plan intérieur ou extérieur. En fait, le président Donald Trump a décidé d’isoler son pays et de bloquer son progrès technologique et industriel.

Est-ce que la position de l’administration Trump reflète l’opinion du reste des Américains ?
Absolument pas. D’ailleurs, tous les scientifiques américains, à titre individuel ou associatif, sont catégoriquement contre la décision du retrait de l’Accord de Paris. Mieux, il y a des instances étatiques telles que la NASA qui ont manifesté leur opposition face à la décision du président. D’autant plus que cette instance a lancé plusieurs programmes de recherche sur les changements climatiques et leur avait consacré des budgets importants. Ceci d’autant plus que plusieurs scientifiques américains sont impliqués dans des programmes de recherches internationales et dans des projets sur le climat. La décision de Trump risque de suspendre l’ensemble de ces travaux.

Le retrait des Etats-Unis signe-t-il l’arrêt de mort de l’Accord de Paris ?
Le retrait américain a certes pris tout le monde de court et a surpris la communauté internationale. Mais, au fond, cet accord ne sera pas annulé.  En effet, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) est signée par 185 pays dont les Etats-Unis. La communauté internationale est capable d’absorber le choc et l’Accord de Paris n’est pas mort. Ce dernier va continuer à avancer. Cette situation nous rappelle celle de la Convention-cadre d’avant 2007 lorsque les Américains ont rejeté catégoriquement toute responsabilité de l’Homme quant au réchauffement  climatique. Et jusqu’au Sommet de Bali, les Américains ont été boycottées par la communauté internationale qui leur a signifié clairement qu’elle compte poursuivre son chemin sans eux. C’était une première dans l’histoire contemporaine des USA. Et c’est ce qui va les pousser à demander une pause avant d’entamer des discussions. Et depuis, ils ont tenu  un autre discours vis-à-vis du réchauffement climatique avant de rejoindre la CCNUCC. Peut-être que la tempête de Catarina a été pour quelque chose, car cette dernière a causé beaucoup de dégâts et a fortement marqué la communauté scientifique ainsi que la population américaine.
Aujourd’hui, l’histoire se répète et la communauté internationale semble dire encore  une fois aux Américains qu’elle compte poursuivre son chemin sans eux.

Est-ce que les arguments économiques avancés par le président américain justifient ce retrait ? Selon lui, son pays subit un très gros désavantage économique à cause de ce pacte climatique. Qu’en pensez-vous?
Trump tient un discours populiste vis-à-vis de son électorat, des pétroliers et des charbonniers. Il fait de la politique politicienne puisqu’il a omis de dire aux Américains que les richesses peuvent se créer avec les énergies renouvelables et une économie décarbonisée. Certes le retrait va faire bouger une part du PIB, mais qu’en sera-t-il de la part relative aux énergies renouvelables ? D’ailleurs, cette question pose une autre problématique, celle concernant le sort des scientifiques américains. Il est fort probable qu’ils quittent leur pays, d’autant que le président français Emmanuel Macron a déclaré que son pays est prêt à accueillir cette matière grise qui se sent lésée par la décision de Trump.
Par cette décision de retrait, la technologie et l’économie américaines se trouveront bloquées par rapport au reste du monde. Les Etats-Unis auront des retards au niveau d’une économie décarbonisée et des énergies propres notamment par rapport aux Européens et aux Chinois qui avancent dans ce sens. Il y aura une sorte de décalage difficile à combler dans la durée. La situation actuelle réconforte certaines puissances internationales puisqu’elle leur permet d’avoir une suprématie sur le plan politique et diplomatique. Mais, est-ce que l’économie américaine supportera-t-elle un tel décalage ? Je ne le pense pas. Trump ne va pas durer longtemps à son poste de président et la population américaine n’est pas constituée que de pétroliers et charbonniers.

Il semble que la France a pris le devant de la scène internationale après le retrait américain. Est ce vous pensez que les Français ont les moyens d’assumer un leadership mondial en matière de lutte contre le réchauffement climatique ?
La France a sa place sur la scène diplomatique internationale et elle est devenue plus présente et plus visible dernièrement, notamment après le retrait américain de plusieurs zones de conflits dans le monde. La France profite largement de cet état de fait. D’ailleurs, elle a été la première à défendre l’Accord de Paris. Une action destinée à annoncer son leadership en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

Et qu’en est-il des Chinois ?
Les Chinois ont une politique un peu différente. Ils sont présents sur la scène internationale via les canaux économiques dont les ramifications sont partout dans le monde. Mais, ils sont très vigilants et  ne veulent pas occuper le devant de la scène comme c’est le cas des Américains, des Russes ou des Européens. Ils ne veulent pas se comporter comme de grands patrons de ce monde. Ils sont aujourd’hui parmi les pays les plus avancés en matière des énergies propres et avancent plus rapidement que les Américains et les Européens même s’ils continuent, pour autant à polluer. Pourtant, ils se disent prêts à entrer dans l’ère de la transition énergétique. Une position qui pourra bien changer avec le temps. En fait, la politique est l’art de possible.

Et qu’en est-il de l’accord de Pékin conclu entre l’ancien président américain Barack Obama et son homologue chinois, Xi Jinping en 2015 ?
C’est à l’issue de cette entente que les deux pays ont décidé de signer l’Accord de Paris. C’était un vrai pas en avant ; c’est ce qui a d’ailleurs encouragé d’autres pays hésitants à signer ledit accord. Aujourd’hui, les Chinois assurent qu’ils continuent à respecter leurs engagements envers la communauté internationale et qu’ils ne comptent pas se défaire de l’Accord de Paris tout en regrettant le retrait américain.

Quel impact aura ce retrait sur le financement du «fonds vert» destiné à mettre en place des projets au profit des pays les plus vulnérables pour combattre les effets du changement climatique?
Le retrait américain va sûrement impacter ces financements sur le court terme d’autant que les Etats-Unis sont l’un des bailleurs de fonds les plus importants et leur retrait risque d’entraîner des déséquilibres financiers. Il faut préciser que ces fonds destinés à la lutte contre le changement climatique ne sont pas en bonne santé. Ils sont même déficitaires puisque plusieurs pays ne se sont pas acquittés de leurs contributions.
Les pays pauvres ont du mal à mettre en œuvre les mesures et les projets conçus dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique et sont souvent obligés de se débrouiller. Les Européens, les Chinois, les Japonais vont-ils augmenter leurs contributions? Personne ne le sait. Mais à moyen et à long termes, ce problème va finir par être résolu.

Faut-il s’attendre à davantage de blocages concernant les négociations internationales relatives à la lutte contre le changement climatique?
Les grands blocages sont souvent dus aux pays qui utilisent les énergies fossiles. Les négociations vont continuer mais il faut s’attendre à la résistance des Chinois du fait que la transition énergétique n’est pas facile à réaliser. La grande énigme reste les positions de pays tels que l’Inde, le Mexique et l’Afrique du Sud  et l’évolution de leur politique économique donnera sans doute un nouveau souffle aux lobbies pétroliers dans ces pays. Les négociations vont avancer moins rapidement. D’ailleurs, depuis le Sommet de Rio en 1992, ce dossier avance avec difficulté et l’Accord de Paris a été un nouveau souffle.
Les Américains n’ont pas intérêt à rester dans cette situation d’isolement. Ils n’ont aucun intérêt à être seuls face à la communauté internationale avec un blocage du développement de leur économie.

Et le Maroc par rapport au retrait américain?
Le Maroc est un pays non pollueur et sa responsabilité dans le réchauffement climatique ne peut être retenue. Il dépend des ressources énergétiques étrangères et commence à développer celles renouvelables. Le Royaume n’a pas commenté officiellement la décision  de Trump et il n’y avait pas eu de déclaration officielle sur ce retrait. Je crois que notre pays  continue à appliquer sa politique sans prendre position vis-à-vis des Américains ou des Européens.

Un mot sur l’avenir du changement climatique.
Aujourd’hui, le climat se réchauffe plus rapidement et les conséquences sont palpables. Mais des problèmes se posent, tels que le dégagement du gaz piégé dans le sol et les gaz qui échappent des barrages et rendent l’énergie hydraulique insolvable comme l‘on imagine. Il y a une sorte de pessimisme quant à l’évolution de la situation surtout que la politique est en retard par rapport à l’évolution de la nature et aux découvertes et avancements scientifiques. Sur le plan socio-économique, le décalage entre la nature, la science, l’économie et la politique est énorme et le temps manque pour réagir. Certains pays résistent encore et le fait qu’on arrive à dépasser certains blocages n’est pas suffisant. Le réchauffement est une réalité aujourd’hui et ses conséquences sont déjà là, mais les politiques préfèrent réagir souvent tardivement.

Accord de Paris

Lors de la Conférence de Paris sur le climat (COP21) en décembre 2015, 195 pays ont adopté le tout premier accord universel sur le climat juridiquement contraignant. L’accord définit un plan d’action international visant à mettre le monde sur la bonne voie pour éviter un changement climatique dangereux, en maintenant le réchauffement planétaire largement en dessous de 2°C. Ainsi, les pays signataires ont convenu, sur le long terme, de contenir l'élévation de la température de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels; de poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5°C, ce qui permettrait de réduire largement les risques et les conséquences du changement climatique; de viser un pic des émissions mondiales dès que possible, en reconnaissant que cette évolution sera plus lente dans les pays en développement; de parvenir ensuite à une diminution rapide des émissions, en s'appuyant sur les meilleures données scientifiques disponibles.
Avant et durant la Conférence de Paris, les pays ont présenté des plans d'action nationaux sur le climat (CPDN – Contributions prévues déterminées au niveau national). Ceux-ci ne sont pas encore suffisants pour maintenir le réchauffement planétaire sous les 2° C, mais l’accord trace la voie pour y parvenir.
Les pays ont également convenu de se réunir tous les 5 ans pour fixer des objectifs plus ambitieux, fondés sur les connaissances scientifiques; de s'informer mutuellement et d'informer le public des progrès accomplis dans la réalisation des objectifs; de surveiller la progression vers l'objectif à long terme au moyen d'un système solide de transparence et de responsabilisation.
Il sera également question de renforcer leur capacité à faire face aux conséquences du changement climatique; d'apporter un soutien international continu et renforcé aux efforts d'adaptation des pays en développement.
L’Accord de Paris reconnaît l'importance de prévenir, limiter et traiter les pertes et les dommages associés aux effets du changement climatique; la nécessité de coopérer et de renforcer la compréhension, l'action et le soutien dans différents domaines, tels que les systèmes d'alerte précoce, la préparation aux situations d'urgence et les dispositifs d'assurance contre les risques climatiques. Les acteurs non étatiques, notamment les villes, les autorités locales, la société civile et le secteur privé sont également invités à accroître leurs efforts et à soutenir les actions visant à réduire les émissions; à renforcer la résilience et à réduire la vulnérabilité aux conséquences du changement climatique; à soutenir et promouvoir la coopération régionale et internationale.
L'UE et d'autres pays développés continueront à soutenir les initiatives mises en œuvre dans les pays en développement pour réduire les émissions et renforcer la résilience face aux conséquences du changement climatique.
Les autres pays sont encouragés à apporter leur soutien, ou à continuer à le faire, sur une base volontaire.
Les pays développés entendent poursuivre leur objectif collectif de mobiliser 100 milliards de dollars par an jusqu'en 2020, puis jusqu'en 2025. Un nouvel objectif, plus ambitieux, sera fixé après cette période.
 

 

Propos receuillis par Hassan Bentaleb
Samedi 24 Juin 2017

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