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Saïd Haddad: Le Maroc veut diversifier ses fournisseurs d’armements pour réduire sa dépendance envers les Etats-Unis




Saïd Haddad: Le Maroc veut diversifier ses fournisseurs  d’armements pour réduire sa dépendance envers les Etats-Unis
La puissance 
militaire d’une  armée ne pourrait 
se limiter au seul 
aspect matériel. Qu'en est-il de la 
cohésion des forces armées,  de la 
formation des cadres et des soldats, de leur loyauté à l'égard 
des pouvoirs, de leur représentativité 
et de leur lien avec
les sociétés ?
 
Libé: Le Roi Mohammed VI a nommé le général Bouchaib Arroub à la fonction d’inspecteur général des Armées et de commandant de la Zone Sud. Ces deux postes étaient  détenus jusque-là par le général Abdelaziz Bennani. Est-ce que ce changement a un impact sur l’armée marocaine ? 
 
Saïd Haddad: Le départ du général A. Bennani marque en quelque sorte la fin d'une époque, celle des carrières entamées au lendemain de l'indépendance du Maroc. Il semblerait que son départ soit, dû essentiellement à des raisons de santé. Il fait partie de cette génération de l'indépendance qui a pris part à la construction de l'Armée marocaine et qui s'est distinguée par sa fidélité au Roi du Maroc. La nomination du général B. Arroub, qui est de la même génération, illustre ce choix de la continuité. En d'autres termes, la vieille garde de l'Armée marocaine est toujours présente. Le nouveau n°2 des FAR poursuivra à la fois la politique de modernisation entamée par son prédécesseur, et maintiendra leur  présence aux frontières d'autant plus que la région sahélo-saharienne connaît de graves et préoccupants développements depuis 2011. Pourra-t-il pour autant procéder à la réorganisation de l'appareil militaire, souvent décrit comme lourd et très centralisé? Le choix de la continuité avec la nomination du général B. Arroub plaide pour le statu quo en ce domaine. 
 
Quel est votre commentaire sur le classement mondial 2014 de Global Firepower qui classe l’Algérie à la 31e place en matière de puissance militaire, loin devant le Maroc qui est seulement 65e?
 
L'Algérie est engagée, depuis un certain nombre d'années dans un processus de modernisation de son armée. Cela se traduit, depuis 2011 notamment, par une augmentation des dépenses militaires. Ceci est bien entendu facilité par la manne des hydrocarbures.  Mais ce qui est intéressant à noter, c'est que même si cela n'atteint pas les montants de l'armée algérienne, les FAR sont également engagées dans le même processus. Une fois de plus, les répliques et contre-répliques de l'affaire libyenne expliquent en grande partie ces évolutions. Elles sont finalement peut-être plus à même de nous indiquer l'état des forces dans la région. Si les critères qui procédent au classement que vous citez sont intéressants, la puissance ne pourrait se limiter au seul aspect matériel, qu'il faut relativiser. Qu'en est-il de la cohésion des forces armées,  de la formation des cadres et des soldats, de leur loyauté à l'égard des pouvoirs, de leur représentativité et de leur lien avec les sociétés de la corruption au sein des appareils, de l'infiltration de ces corps par des éléments islamistes, etc? Ces armées sont-elles dotées d'une doctrine leur permettant de mieux appréhender les changements de l'environnement politique et social dans lequel elles évoluent? C'est la combinaison de tous ces critères -qui ne sont pas faciles à faire émerger- qui me semble plus pertinente. 
 
Le Maroc aurait fait, en 2013, une importante acquisition de matériel militaire russe. Selon un rapport, la Russie tenterait de casser le monopole de Washington dans certaines régions, notamment au Maroc. Pourquoi le Maroc cherche-t-il  d’autres fournisseurs que Washington et Paris?
 
Ces achats sont à prendre au conditionnel, n'ayant pas été confirmés par les deux parties. Cela étant, s'il devait y avoir une confirmation, elles seraient dans le droit fil des contacts établis entre Rabat et Moscou sur ce dossier depuis quelques années. Ces achats traduisent également une double évolution. Celle de la Russie qui reprend pied dans le domaine de l'industrie de défense. Depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine, Moscou est plus volontariste et agressif en ce domaine. Il s'agit non seulement de garder et de renforcer ses liens avec ses anciens clients mais également d'acquérir de nouveaux marchés. Pour Moscou, c'est au-delà de l'aspect financier évident, une manière d'affirmer son retour sur la scène internationale et de tenter de mettre à mal le monopole américain (ainsi que l'on a pu le voir dans d'autres dossiers). Pour le Maroc, cela s'inscrit dans une volonté de diversifier ses fournisseurs, volonté que l'on retrouve dans tous les pays du monde, notamment chez le voisin algérien. Et ce afin de réduire sa dépendance envers l’un de ses principaux fournisseurs, les Etats-Unis. Par ailleurs, on ne peut écarter que les tensions américano-marocaines notamment sur le dossier du Sahara marocain et que le tropisme algérien de Washington aient pu jouer un rôle dans cette évolution.
Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, l’armée algérienne menait une  grande opération à l’extérieur dans les territoires libyens.
Aucun officiel n’en a parlé et pourtant l’ANP serait, depuis le 29 mai, en guerre contre les groupes terroristes dans l’Ouest libyen. Le jour même du début de l’offensive, le quotidien The Times donnait l’information, citant le think tank britannique The Henry Jackson Society, dont un haut responsable annonçait un envoi de forces spéciales américaines, françaises et algériennes dans le Sud libyen avec pour principal objectif l’élimination des terroristes d’AQMI, la destruction de leur infrastructure d’armement, de communication et d’entraînement dans la région.
 
Est-ce que ces opérations à l’extérieur de l’Algérie reflètent un changement radical dans la politique miltiaire de ce pays? Est-ce que l'Algérie toute seule pourra stabiliser une région très instable?
 
L'information n'a effectivement pas été commentée par les autorités algériennes. Si elle venait à l'être, elle confirmerait une évolution dans la politique de ce pays, qui repose sur la non intervention de l'armée algérienne au-delà des frontières du pays.  La situation préoccupante de la Libye, le conflit au Mali et l'attentat de Tiguentourine ont en effet questionné le positionnement traditionnel de l'Algérie et les bouleversements régionaux issus de l'effondrement de la Jamahiriya ont placé Alger en première ligne et dans une position paradoxale, qui interroge l'effectivité de son statut d'Etat-pivot dans la région. Acteur majeur dans la région, inséré dans le dispositif militaro-sécuritaire mis en place par Washington, Alger se trouve à la croisée des chemins. En d'autres termes, Alger a le choix entre une position défensive  traditionnelle (déploiement des troupes à la frontière algéro-libyenne et surveillance renforcée) ou une attitude plus interventionniste. Ce faisant, cette dernière option présente-t-elle un caractère conjoncturel ou traduit-elle un changement doctrinal majeur dans les affaires militaires algériennes et plus largement dans la politique régionale du pays? S'il semble prématuré de répondre à cette question, il faut noter que cette intervention fait suite à l'autorisation accordée par Alger pour le survol de son territoire par l'aviation française lors du déclenchement de l'opération Serval et les opérations conjointes des forces algériennes et françaises de part et d'autre de la frontière algéro-malienne. Elle semblerait indiquer qu'Alger a décidé de franchir le pas en ajustant graduellement son action politico-militaire à la hauteur de ses prétentions régionales et des menaces à ses frontières. Cependant, il ne faut pas oublier qu'Alger a toujours été attaché à la souveraineté des Etats et à la médiation  au sein des instances internationales, que ce soit l'UA ou l'ONU et que seule une coopération régionale impliquant notamment Rabat et Tunis et dépassant les antagonismes nationaux permettra de résoudre les défis économiques, sociaux, politiques et sécuritaires qui secouent la région.
 
Vous avez écrit dans votre dernier article  «Après les révolutions, des armées maghrébines face à une double transition» que «Aux lendemains des insurrections arabes, qui ont inégalement touché les pays maghrébins, l’état des relations civilo-militaires produit des agendas intérieurs nationaux divergents, rendus désormais solidaires et interdépendants par le contexte régional et la circulation des menaces». A quelle sorte de menace vous faites allusion, le terrorisme qui menace toute la région ou le conflit armé entre les Etats de la région?
 
Par agendas nationaux rendus solidaires, il faut entendre que les pays de la région sont confrontés au même défi que constituent l'existence de divers groupes djihadistes qui opèrent dans la zone. Ces groupes agissent à la fois au niveau régional, sont mus par diverses dynamiques et ont également des agendas nationaux. L'évolution de la situation libyenne, c'est-à-dire le risque d'un "trou noir" au Nord de l'Afrique explique également les  manœuvres  que l'on peut observer aux frontières que la Libye partage avec l'Algérie, l'Egypte et la Tunisie. 
Par solidarité, il s'agit également d’un défi global d'y apporter une réponse globale unissant tous les Etats de la région mais en dépassant la seule dimension sécuritaire, en y apportant des réponses politiques, économiques et sociales,  qui satisfassent  les exigences de dignité, de bien vivre et de démocratie des populations. 



Said Haddad est docteur en Science politique, Maître 
de conférences en sociologie Principaux axes de recherche :
•   Armées et changements politiques et sociaux au 
Maghreb (en cours)
La politique africaine des Etats maghrébins (en cours)
Pouvoir et société en Libye
Sociologie du militaire - Le fait culturel dans les armées 
françaises et occidentales : La culture, comme enjeu et outil opérationnel des armées occidentales lors de missions 
extérieures; professionnalisation des armées et Maître 
de Conférences, Université Rennes II, en détachement aux Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan
•   Chef du Département «Information-Communication»
•   Chercheur permanent au CREC Saint-Cyr (Centre de 
Recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan), Membre du Pôle Action Globale et Forces Terrestres
•   Chercheur au CIAPHS (EA 2241), Université de Rennes2
•   Chercheur associé à l’IREMAM (Institut de 
Recherches et d’Etudes sur le Monde arabe et Musulman (CNRS/UMR/6568), 
Aix-en-Provence. Associé au Pôle «Sciences sociales 
du contemporain»
•   Membre du conseil de rédaction de L’Année du Maghreb (anciennement Annuaire de l’Afrique du Nord) publié par 
l’IREMAM/CNRS. 
Responsable de la rubrique «Libye» de la revue
•   Membre de l’Association Française de Sociologie (AFS) et membre du  bureau Réseau thématique n°8 « Sociologie du militaire»
•   Membre de l’Association internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF)  Membre du Groupe de Travail 05 « Forces armées et société»
•   Membre de l’European Research Group on Military and Society (ERGOMAS)
 


Entretien réalisé par Youssef Lahlali
Samedi 2 Août 2014

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