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S’envoler hors des cages palestiniennes




S’envoler hors des cages palestiniennes
Ce texte de Samah Jabr 
a été écrit en mai 2014. L’article décrit la situation dans la Cisjordanie juste avant le soulèvement qui avait suivi le meurtre de Mohamed Abou Khudeir
 
«Autrefois, je volais, mais vous m’avez brisé les ailes et enfermez dans ma cage». Tel a été le reproche d’un patient qui venait juste de sortir d’une période maniaco-dépressive au cours de laquelle il avait sauté du haut du mur israélien de séparation, de près de quatre mètres, et s’était brisé les deux jambes. Sa manie l’avait libéré temporairement des inhibitions sociales, frustrations économiques et obstructions politiques qui étaient symbolisées par le mur lui-même. Les comprimés que je lui ai donnés ont mis fin à son expérience colorée euphorisante, et l’ont renvoyé dans une réalité déprimante. Pas étonnant qu’il ait été non satisfait de mes interventions !
En l’espace de deux semaines, en mai, sept meurtres ont été commis en Palestine. Les victimes en sont des femmes, des enfants et des jeunes en déficience mentale. En ma qualité de psychiatre, j’ai interrogé certains de leurs auteurs présumés. A ma grande surprise, ils ne ressemblaient pas aux psychopathes antisociaux qui habituellement commettent de tels crimes effroyables. La plupart de ceux que j’ai eu à interroger souffraient d’une humiliation persistante et d’un sentiment de virilité défaillante. Ils vivaient dans des conditions de stress croissant, subissant la pression de la pauvreté dans une société de plus en plus obsédée par les possessions matérielles et la richesse. De tels hommes perdent leur sens de l’honneur et du respect quand ils se trouvent dans l’incapacité de subvenir aux besoins de leurs familles ; ils se battent pour retrouver l’illusion de contrôle, à travers une misogynie et des actes de violences conjugales, comme des expressions de leur virilité.
L’humiliation, la pauvreté et un statut social défavorisé font que certaines personnes en Palestine ont le sentiment d’être des perdants et d’avoir raté leur vie. Souvent, ils essaient de soulager leur frustration et leur colère avec l’alcool et les drogues. Et, au moment où beaucoup cherchent à changer d’état d’esprit avec ces produits, certains tentent d’apaiser leur dignité blessée en protégeant et en externalisant leur sentiment d’impuissance sur les membres de leurs familles. De telles personnes deviennent violentes et certaines même commettent des crimes violents. La violence structurelle, les inégalités économiques, et l’injustice pénétrante qui caractérisent la société palestinienne sous occupation ont créé un environnement psychologique propice à une montée de la sociopathie.
Nous n’avons pas encore de crimes et de gangs organisés, mais il existe une recrudescence dramatique des violations de la loi et des violences domestiques. Pourtant, mettre la Palestine sous une surveillance accrue et renforcer les forces de sécurité ne sont pas la réponse à un phénomène déclenché essentiellement par une crise de l’esprit.
 
Une violence structurelle 
 
L’instauration d’une classe dirigeante, de structures sociales contraignantes, et d’institutions oppressives exclut beaucoup de monde du partage des fruits de la nation. Ces exclusions créent un critère – à la fois largement reconnu et secrètement dissimulé – qui détermine qui est écouté, et qui est réduit au silence, qui est favorisé, et qui est démuni. Un exemple en est l’adhésion au bon parti politique. Si vous appartenez au bon parti politique et que vous commencez à travailler dans le bon type d’emploi, alors vos années de fidélité au parti vous seront comptées comme des années d’ « expérience professionnelle ». Cette arithmétique illégitime transmet automatiquement un avantage en matière d’emploi et de promotions, en comparaison de ceux qui, en réalité, possèdent de meilleures qualifications et travaillent plus durement. Le même système qui graisse les roues loyales va mettre des bâtons dans celles de quiconque exprime une opposition ou manifeste contre un tel système.
Des voix bizarres sont susceptibles d’être entendues à l’appui de la violence directe et de la violence structurelle, tentant de les légitimer et de les rendre socialement acceptables. Nous avons été informés par exemple qu’une femme assassinée avait été infidèle à son époux ; des avocats pourraient dire, « Bien sûr, vous avez raison – mais vous ne voulez pas avoir des ennuis avec l’élite politique».
Notre contexte est tout, bien sûr : nous éprouvons des émotions fortes du fait de notre occupation par Israël. L’humiliation nationale et les griefs personnels subis par le peuple palestinien à travers notre misère politique et économique s’infiltrent en conflits dans nos vies de tous les jours. Nos partis politiques ont donné à certains un sentiment d’appartenance, et ainsi ils ont obtenu une importance psychologique sans précédent. Une loyauté entière et une participation fortement chargée d’émotions dans une société polarisée semblent entraîner une atmosphère de compétition destructrice, de comparaisons iniques, de soif de pouvoir, et de haine. Ces émotions fortes ont finalement miné notre capacité à raisonner logiquement et à juger de façon morale.
L’assassinat de l’âme palestinienne est en cours, anéantissement de notre esprit, qui se manifeste par un désir ardent de dominer le faible et d’infliger notre agression sur ceux qui sont plus petits.
Nous jetons notre humiliation dans le dépotoir de ceux qui sont incapables de se défendre, transférant en eux notre propre sentiment de honte.
Notre vie intérieure devient vide. Nos rêves sont brisés par une violence structurelle, ou sont noyés dans une transe collective. Partout, grandissent l’apathie et la méfiance. Des Palestiniens sont descendus dans les rues pour commémorer le triomphe de Mohammed Assaf, une idole arabe fêtée, mais quand nous avons vu l’accord de réconciliation scellé par des étreintes une fois encore, cela ne nous a pas impressionnés. Il n’y a pas eu de réjouissances dans la rue.
 
Nous naissons libres
 
De nouvelles recherches en psychologie et neuro-imagerie ont révélé que les êtres humains manifestent une réaction d’aversion innée face à l’inégalité et à l’injustice. Dans le « jeu de l’ultimatum », où les joueurs ont le choix d’approuver ou de bloquer telle répartition d’une somme d’argent, il a été découvert que les personnes – indépendamment de leur âge, sexe ou race – jugent les répartitions inégales comme répulsives. Il a été également constaté que les Noirs sont plus sensibles aux propositions injustes quand celles-ci sont proposées par d’autres Noirs !
Mais c'est bien avant cette recherche psychologique et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 – « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » - qu'Omar Ibn Al Khattab, influent calife qui a reçu le titre d’Al-Farouq pour son équité et sa capacité à distinguer le bien et le mal, s’est révolté contre la structure sociale de son époque en demandant : « Depuis quand attribuez-vous le droit de réduire des hommes en esclavage, alors qu’ils sont nés libres ? ». Le philosophe français Jean-Jacques Rousseau a soutenu que : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Et il a déclaré aussi que : « Le sentiment naturel d’amour-propre de l’homme s’ajoute à la pitié, à l’aversion de voir ses semblables dans la douleur. »
L’enseignement coranique le plus doux sur le devoir de s’opposer à l’injustice est : « Et ne vous penchez pas vers ceux qui commettent l’injustice » (Hud 113).
Ainsi, l’apathie envers l’injustice, le crime et la douleur humaine est incompatible avec nos sentiments innés. L’apathie nous écarte de nos instincts humanistes naturels, et elle résulte d’un processus dénaturé d’éducation et de traitement. Conséquence d’un manque programmé d’égard pour les autres et de l’égoïsme, elle exclut notre capacité à évoluer spirituellement, recommandant à la place de se conformer à l’injustice et de se soumettre à des systèmes autoritaires rigides de domination.
Que pouvons-nous faire pour échapper aux barreaux de notre réalité ? Je n’ai pas d’ailes, et je ne m’envolerai pas – même avec un billet de première classe ! Je reste là, au sol, à la recherche d’une relation humaine avec des égaux qui cherchent à entretenir des relations de respect mutuel et à co-créer de nouvelles formes du vivre ensemble. Je cherche une compagnie dans mon long voyage pour déconditionner et déconstruire les formes d’oppressions et d’injustices autour de moi. Je vais me retrouver parfois perdue et désespérée, mais je comprends qu’il peut y avoir un regain d’espoir même en identifiant la déception ; il peut y avoir un épanouissement en survivant au feu de la tyrannie, un épanouissement qui rend une personne plus encline à se consacrer à ceux qui sont marginalisés et humiliés dans la société.
 
La recherche d’une grande dimension intérieure
 
La spiritualité de la société palestinienne a été l’un des facteurs les plus importants de notre détermination et de notre ténacité. La spiritualité peut transformer son sens des valeurs, de l’inégal vers l’égal, écartant les stratifications sociales où les êtres « supérieurs » exercent un contrôle sur les êtres « inférieurs ». La promotion actuelle du matérialisme et de l’individualisme au sein de la Palestine, cependant, limite de plus en plus la dimension intérieure qui nous a aidés à survivre en dépit des cages qui nous sont imposées de l’extérieur.
Nous sommes au milieu d’un processus de perte de notre sérénité et édification traditionnelles, par notre participation à ce déclin spirituel en cours. Pendant si longtemps, nous avons trouvé un sens et un enrichissement dans la chanson, la poésie, les histoires et les prières. Aujourd’hui, cependant, il existe un appauvrissement profond gisant sous la surface de pauvreté – un appauvrissement auquel les réponses matérialistes ne suffisent pas.
Nos âmes et nos esprits sont blessés et abîmés. Les gens évaluent l’estime d’eux-mêmes à l’aide des points de référence de la finance, de l’éducation et du statut social. Nous sommes emprisonnés dans notre statut socioéconomique, contraints à la répétition et à l’ennui du limité et du familier, sans avoir conscience du grand amour, du courage exceptionnel et de la conscience lucide qui peuvent perdurer dans les esprits et les cœurs des simples gens. L’amour de nous-mêmes, la compassion pour les autres, la libération de notre sens personnel de l’organisme, et la liberté de choisir et d’élaborer des modalités évoluées de survie, restaureront notre sens de l’indépendance et des valeurs malgré notre cage extérieure.
 
* Jérusalémite, psychiatre et psychothérapeute qui se préoccupe du bien-être de sa communauté, bien au-delà des questions 
de santé mentale.
Traduction : JPP pour les Amis de Jayyous
 

Par Samah Jabr
Mardi 26 Août 2014

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