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Room 237 : “The Shining’’ à la folie




«J'ai été voir le film à Leicester Square à Londres, je m'en souviens bien, même des fauteuils où on était assis. Dès le début avec la vue d'hélicoptère, j'étais terrifié, j'étais assis, tendu sur le bord de mon fauteuil, j'ai saisi ma boule de ceinturon de ma main gauche, comme pour me retenir de tomber et contrôler ma terreur. Je n'avais aucune idée, je n'avais pas lu le livre, j'avais à peine vu les affiches. A la fin j'étais en état de choc. On est descendu prendre la voiture au sous-sol et en sortant du parking, j'étais assis à l'arrière : ‘'Qu'est-ce que c'était, qu'est-ce que c'était ».

Rodney Ascher, extrait du film 

En amorçant ainsi son documentaire « Room 237 » (1), sans préliminaire, Rodney Ascher perce d'emblée l'épaisse et mystérieuse brume qui recouvre cette œuvre. Un film documentaire qui se penche sur la fontaine de fantasmes irriguée par les mille pistes ouvertes par « The Shining », film d'horreur sorti en 1980, adapté d'un roman de Stephen King et réalisé par Stanley Kubrick. Derrière ce nom, l'une des filmographies les plus riches et fantasmées de l'histoire du cinéma. De « 2001 l'Odyssée de l'espace » à « Eyes Wide shut », en passant par « Orange Mécanique », « The Shining » décroche la Palme d'or du long métrage le plus énigmatique de la carrière de Stanley Kubrick, faisant de la Room 237, l'endroit le plus terrifiant de l'histoire du cinéma.
Dans cet intrigant documentaire, les voix de plusieurs personnalités sont réunies. Bill Blackemore, reporter de guerre américain pour la chaîne ABC, Geoffrey Cocks, historien, l’écrivaine Julie Kearns, ou encore la célèbre adepte des théories du complot, Jay Weidner. Pour illustrer les réflexions et théories révélées par ces intervenants, le réalisateur utilise des extraits puisés dans la filmographie de Kubrick, mais aussi ailleurs, dans le vivier historique du cinéma. Les séquences sont accordées avec un amusant humour cinéphile. Plus on avance, plus on s'enfonce dans le labyrinthe, plus on tourne en boucle dans la matière de « The Shining ».
Il serait réducteur de classifier cette œuvre cinématographique, car « Room 237 » n'est pas uniquement un film informatif, c'est une passionnante œuvre qui fait le point sur le rapport à l'image, la cinéphilie et sur le fétichisme celluloïd (ralenti accéléré, reproduction des plans de l'hôtel hanté). les « Shinologists »(2), partant du principe avéré que Kubrick ne laissait strictement rien au hasard, ces fanatiques se focalisent sur de tout petits signes, repérés au fil de visionnages à répétition et s’accordent à dire que derrière ses apparences de film horrifique, « The Shining » cache un dédale d'interprétations.
A l’image de ce qu’avait fait Georges Perec avec une peinture dans son livre « Un cabinet d'amateur », le réalisateur Rodney Ascher pénètre dans la fameuse « Room 237 » et cherche les détails cachés et les énigmes multiples cultivés par Kubrick, dévoilant ainsi quelques-unes des diverses interprétations du long métrage.
Retour sur les théories les plus croustillantes

Room 237 nous emmène jusque sur la Lune

Selon Jay Weidner, Shining a été réalisé dans le but de transmettre un seul et unique message: affirmer que Stanley Kubrick a participé à la réalisation des images soi-disant truquées de l'alunissage d' ‘’Appolo 11’’ en 1969. Il aurait lui même filmé Neil Armstrong posant le pied sur la (fausse) lune. Au fil de nombreux indices disséminés dans les séquences, cette théorie fini par trouver son sens.
D'abord, le porte-clé de la fameuse « Room 237 » porte l'inscription « ROOM NO ». C'est sans doute pour nous amener à y voir une autre expression, soit : MOON ROOM (Chambre de Lune).
En deuxième rideau, le chiffre 237 nous renvoie à 237.000 miles, c'est la distance approximative entre la Terre et la Lune (via @maxisciences).
Coïncidence ? Alors comment donner du crédit au scepticisme quand, à la 58ème minute, Danny se dirige vers la "ROOM NO 237", portant un pull sur lequel est incrusté le motif d’une fusée « Apollo 11 USA ».
Sur ce dernier point, Leon Vitali, assistant réalisateur et présent pendant les 13 mois de tournage qui se sont majoritairement déroulés à Londres, lors d'une interview accordée au New York Times, avoue qu'il était plié en deux pendant la projection de « Room 237 » et évoque des balivernes, précisant que pour le fameux pull de Danny, Stanley Kubrick voulait un vêtement fait maison, le Pull « Appollo 11 » étant le seul disponible. Est-ce le fruit du hasard ? ou Léon Vitali cherche-t-il à couvrir l’évidence ? Quitte à remettre en cause la légendaire et minutieuse préparation dont a fait preuve Kubrick tout au long de sa carrière
En tout cas, Jay Weidner, dont les convictions sont inébranlables, ne croit pas à la thèse du hasard. Elle voit en  ces indices la preuve des difficultés de Stanley Kubrick à mentir à sa femme à propos de ce projet secret. Le personnage de Jack ne serait qu'une projection du cinéaste et à chaque fois qu'il s'éloignait du roman de Stephen King, Kubrick raconterait un secret.

La piste de la CIA

L'originalité et la teneur complotiste des différentes analyses et interprétations du film de Kubrick se valent toutes ; cependant, la piste de la CIA, évoquée par Julie Kearns est la plus glaçante. En se focalisant sur un poster à travers lequel des gens non avisés y ont vu un skieur, elle y voit un Minotaure. Mais, le plus important à ses yeux est le mot ''Monarch'' qui apparaît en dessous ; il s'agirait d'un nom de code de la CIA programme MK Ultra.
Le projet ‘’MK-Ultra’’ (ou MKUltra), dévoilé en 1975, est le nom de code d'un projet secret illégal de la CIA des années 1950 à 1970 visant à manipuler mentalement certaines personnes par l'injection de substances psychotropes ou par signaux bioélectriques (sous-programme 119).
De 1951 à 1963, il se nommait projet ‘’Artichoke’’. Le projet ‘’Bluebird’’ (1951-1953) lui est apparenté. (VIA The New York Times : project mkultra the cia’s program of research in behavioral modification).
Grâce à cet indice sur un poster à première vue anodin, Julie Kearns échafaude la théorie selon laquelle "The Shining" est un labyrinthe intellectuel que traverse Danny sur son tricycle. Il accède dans l'hôtel Overlook aux subconscients de sa mère ou de son père.Au regard du plan de l'hôtel Overlook qu'elle a dessiné, Danny changerait d'étages sans qu'on s'en rende compte.

Le génocide des indiens

Le journaliste d’ABC, Bill Blackmore, a l’intime conviction que le roman de Stephen King n’a été qu’un subterfuge utilisé par Stanley Kubrick pour dénoncer une Amérique construite sur le génocide des Indiens. 
Pour étayer sa théorie, il pointe la fameuse précision et le soin particulier avec lesquels, Kubrick place ses objets dans les scènes et ses plans. Alors, lorsque Wendy et Danny visitent la conserve alimentaire en compagnie du personnage de Dick Halloran, un objet en arrière-plan capte l'attention de Bill Blackemore, la boîte de levure de marque « Calumet », floquée d’un logo en forme de coiffe d'Indien. Elle fait écho, selon lui, au génocide des Indiens d'Amérique qui sont partout dans le film, notamment sur une réplique évoquant une bataille avec les Indiens qui aurait eu lieu sur le site de l'hôtel Overlook, édifice bâti sur un ancien cimetière indien. Indication qui n'apparaît pas dans le roman de Stephen King. D'ailleurs, le flot de sang qui se répond depuis l'ascenseur (absent également du livre) pourrait directement appartenir aux victimes de ce massacre.

Rodney Ascher : « Kubrick était brillant »

Dans un entretien accordé au New York Times, le point de vue du réalisateur, Rodney Ascher, est sans équivoque. Il ne doute pas un seul instant du caractère intentionnel de la mise en scène de Kubrick : ''The Shining était un sujet qui pouvait partir dans beaucoup de directions et d'interprétations. Je savais que je pouvais faire un film dessus. Kubrick était brillant et il avait beaucoup travaillé sur la symbolique dans d'autres productions, comme "Full métal jacket'' . Il poursuit en décrivant Stanley Kubrick comme un homme qui ne sortait pas beaucoup, car c'était avant tout un homme de famille, ce qui laisse penser, selon ses dires que :  ''The Shining raconte l'histoire d'un homme qui se bat pour garder un équilibre entre sa famille et ses ambitions’’.
Si vous êtes passionnés par l'image cachée et volontaire à l’idée d’imaginer un autre film que celui qui défile sous vos yeux, cette production cinématographique est faite pour vous. C'est une nouvelle et fascinante création, telle une installation d'art contemporain qui naît de ces tergiversations. Une déclaration d'amour au cinéma comme art de cinglés. "Room 237" saisit l'essence de cette pratique dans laquelle la quête de la vérité est avant tout un art du mensonge.
Chady Chaabi

(1) Dans l'Hôtel Overlook, la "chambre 237" est celle où l'écrivain Jack Torrance (Jack Nicholson) retrouve une femme nue à la beauté étrange, qui, dans ses bras, se transforme en une vieille sorcière au corps putréfié
(2) Néologisme inventé par le New York Times pour évoquer ces théoriciens un peu fous.
44 360 123 $
Le montant des recettes d’exploitation du film
 ‘’The Shining’’dans les salles américaines. 
Plus du double de son budget de production 
(19. 000000 $)

Chady Chaabi (Stagiaire)
Mardi 18 Juillet 2017

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