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Retour d’enfer : Le récit poignant de Marocains ayant vécu un insoutenable calvaire dans leur tentative d’atteindre l’Eldorado européen




Ils sont revenus au pays comme ils l’ont quitté il y a quelques mois. En catimini. Leur nombre demeure indéterminé et leur sort inconnu. Quelques chiffres de l’antenne marocaine de l’Organisation mondiale de la migration (OIM), évoquent le  retour volontaire de  quelque 79 jeunes Marocains depuis le début de l’année 2015. Des chiffres qui ont augmenté en fin d’année avec plus de 57 cas enregistrés en l’espace d’un mois. Qui sont-ils ? Comment sont-ils partis ? Qu’en a-t-il été de leur vécu en Turquie et en Grèce ? Et que sont-ils devenus? Younes et Mehdi sont retournés au Maroc il y a quelques mois. Ils ont accepté de nous raconter leur histoire ou plutôt leur calvaire.    

Un récit qui fait mal
Le premier a pris une place au fond du café. Les bras croisés, la tête penchant vers le bas, ce jeune homme de 22 ans   semble n’avoir répondu à notre appel qu’à contrecœur. Pantalon noir et pull-over gris, cheveux noirs en bataille, il était silencieux. C’est lui qui nous a donné rendez-vous dans l’un des cafés du centre-ville de Fès. On le sent tendu et taraudé par ses souvenirs.  Mais comment en aurait-il été autrement ? Son récit fait mal. Il est fait de souffrances, de douleur et de sang.  Tout a commencé lors de la dernière semaine de novembre dernier, soit deux semaines après les attentats de Paris. Sa décision de partir a été prise après mûre réflexion et   la bénédiction de sa famille qui s’est endettée pour réunir la somme d’argent nécessaire au voyage.   Celui-ci  coûte cher, très cher et il est très risqué. Une fois son billet aller-retour en poche, Younes a pris quelques vêtements et affaires personnelles et s’est envolé pour la Turquie.

Istanbul ou les portes
de la géhenne
A Istanbul, un passeur d’origine marocaine est venu l’attendre à l’aéroport international Sabiha Gökçen.  Ils ne se connaissaient pas personnellement mais ils avaient déjà établi le contact au Maroc via whatsApp. Le passeur lui a été recommandé par des amis qui ont déjà réussi à franchir les frontières européennes. A l’instar des autres candidats à l’émigration, il sera hébergé par les passeurs en attendant l’heure du grand départ. L’hébergement et la nourriture font partie du package proposé par ledit passeur. Le voyage coûte entre 5.000 et 9.000 DH. La fixation des tarifs dépend des capacités de négociation des postulants et du fait qu’elle soit négociée au prix de «gros» ou au détail.  « Nombreux sont les Marocains qui se sont adonnés à cette activité. Il s’agit de compatriotes installés en Turquie depuis une décennie ou plus et qui entretiennent généralement des relations avec la mafia turque. Ils empochent près de 2.000 DH pour chaque candidat. Le reste est partagé avec leurs protecteurs. Ces passeurs ne sont que de simples intermédiaires», nous a-t-il précisé.
Pourtant, la traversée vers la Grèce a mal débuté pour lui. Younes a été arrêté avec d’autres Marocains sur la route menant d’Istanbul vers Izmir, troisième plus grande ville de la Turquie et plaque tournante du trafic d’êtres humains. Il sera incarcéré  durant une  semaine avec des Syriens, des Pakistanais, des Jordaniens et des citoyens d’autres pays. « J’ai cru que c’était la fin de mon voyage et que je serais refoulé vers le Maroc. Mais, les policiers turcs qui nous ont bien accueillis, avaient une autre idée. Ils ont décidé de nous renvoyer vers Istanbul pour endurer une nouvelle fois le calvaire des 12 heures de route séparant les deux villes » raconte-t-il.  
Au retour, Younes a décidé de récupérer son argent et de changer de passeur. L’affaire s’est déroulée sans heurts. Le passeur a accepté de lui rendre l’argent sans problème puisqu’il a voulu sauvegarder sa réputation  d’homme honnête et sérieux. Notamment parmi ses futurs clients.
En attendant un autre départ, Younes doit maintenant se débrouiller seul. C’est à  lui de chercher un logement et de quoi manger avec le peu d’argent qui lui reste. « Pour épargner de l’argent, j’ai dû passer plusieurs nuits dans la rue. J’ai dû dormir à même le sol et durant la journée j’errais dans la ville pour tuer le temps qui me semblait à la fois fort long et si ennuyeux».

La traversée de tous les dangers
Il lui a fallu attendre une semaine avant de réussir à trouver un autre passeur, Marocain lui aussi, et prendre le large. Il a été appelé à la hâte durant une froide nuit de décembre. Des centaines de Marocains, d’Algériens, d’Iraniens, de Syriens, de Pakistanais et autres attendaient leur tour pour  embarquer sur l’un des zodiacs long de 9 à 14 m et d’une capacité de charge variant entre 30 à 45 personnes. Des seuils qui n’ont jamais été respectés par les passeurs qui transportaient jusqu’à 80 personnes sur chacune de ces embarcations. « Personnellement, j’ai pris le large avec plus de 55 personnes.  D’autres amis ont embarqué sur des zodiacs qui avaient 72 personnes à bord », raconte Younes.  
Le compte à rebours est lancé.  Tout se passe vite.
Plusieurs zodiacs ont quitté leurs mouillages en même temps transportant des hommes, des femmes et des enfants de diverses nationalités. «Il y avait des jeunes, des moins jeunes, des bébés, des femmes enceintes et des vieux, des mineurs et même des familles entières ; voire des chômeurs, des analphabètes, des jeunes fraîchement diplômés et des étudiants. Bref, il y avait de tout et de toutes les couleurs », raconte-t-il. Et de poursuivre : « Sur place, j’ai rencontré une famille marocaine composée du père, de la mère, du fils et de la fille. Cette dernière était accompagnée de son mari et de ses deux enfants âgés de 9 et 5 ans. J’ai rencontré également beaucoup de Marocaines âgées entre 18 à 22 ans, des femmes divorcées ou en fuite de leurs maris », se souvient-il.
Pourtant, l’ensemble de ces embarcations de fortune n’arrivent pas toutes jusqu’aux côtes grecques. Nombreux sont ceux qui jettent l’éponge au milieu de la course. La surcharge coûte cher une fois en mer, puisque ces zodiacs ont du mal à naviguer et doivent s’arrêter de temps à autre. Les moteurs tombent souvent en panne faute de carburant ou d’utilisation d’essence de mauvaise qualité. D’autres bateaux pneumatiques crèvent tout simplement.  Et les conséquences sont loin d’être minimes. Beaucoup de passagers sont morts ou portés disparus. Depuis le début de l’année 2015, 3.692 migrants sont passés de vie à trépas en tentant de traverser la Méditerranée, soit plus de dix par jour  et 400 de plus par rapport à toute l’année 2014.
Sur l’embarcation de Younes, un passeur pakistanais était à la barre. La mer était agitée et il faisait froid.  Le zodiac avançait  lentement et avec difficulté. Les migrants étaient silencieux, entassés les uns sur les autres. Ils avaient peur. Certains  ont même commencé à pleurer. La mer agitée et la fragilité des bateaux pneumatiques leur enlevaient toute contenance. La mort planait sur eux et les récits des naufragés hantaient leurs esprits. Mais pas question d’abandonner. Il est trop tard.  Ils jouent maintenant leur vie et leur avenir  à quitte ou double.
La traversée a duré plus de trois heures. Le passeur pakistanais était très tendu et nerveux. Il s’est trompé de route. Son zodiac avançait maintenant plus lentement, très loin des autres. Ces derniers avaient disparu dans l’obscurité. Les côtes grecques étaient cachées par le brouillard. Un silence lourd et pesant régnait et les passagers imploraient à voix basse la clémence du Ciel. « On se trouvait entre la vie et la mort. Il suffisait d’une action maladroite, d’un geste ou de n’importe quoi pour que notre vie bascule d’un côté ou de l’autre », confie-t-il.  

La Grèce ou la fin d'un rêve
Younes et ses compagnons seront débarqués à Leros, une île grecque de l'archipel du Dodécanèse situé en mer Egée à 35 km des côtes turques. Ils seront accueils  par les autorités grecques et des bénévoles. Ils auront droit à des couvertures, des brosses à dent, du savon et de quoi manger.
Ils seront par la suite appelés à se faire enregistrer. Une procédure devenue obligatoire et plus rigoureuse après que des rumeurs ont circulé à propos du passage éventuel de deux terroristes impliqués dans les attentats de Paris et qui auraient transité par Leros. Une mauvaise nouvelle pour Younes et ses compagnons marocains qui avaient l’intention de se faire passer pour des Syriens en quête de protection internationale en Europe. Décision prise : aucun d’entre eux ne se fera déclarer Syrien. Prétendre être d’une nationalité autre que la leur les exposait à des représailles des policiers grecs peu  regardant sur les droit des migrants et qui n’hésitent pas à bastonner les menteurs. « Le risque était d’autant plus grand qu’il y avait des contrôles de passeports, des relevés d’empreintes et des interrogatoires de ceux qui déclaraient avoir perdu leurs papiers et qui revendiquaient un statut de réfugié», précise Younes.
L’ensemble des Marocains ont été emmenés vers des centres d’accueil où ils auront droit à de la nourriture et à des bains. En contrepartie, ils se sont engagés par écrit à quitter le territoire grec  après un mois. Le document qui leur a été délivré précise également que le dépassement de ce délai sera sanctionné d’emprisonnement. Athènes semble déterminé à assécher les flux de migrants. Des consignes  claires ont été données aux forces de l’ordre pour procéder à l’arrestation et à l’expulsion de tous les migrants irréguliers originaires d'Afrique du Nord et, en particulier,  ceux qui sont originaires du Maroc,  de la Tunisie et de l'Algérie. Les Somaliens, les Iraniens et les Pakistanais sont considérés également comme des migrants « économiques » qui doivent être refoulés.
Durant les dix premiers mois de 2015, 726.274 migrants sont entrés en Europe via la mer Egée depuis la Turquie vers la Grèce. Les attentats de Paris et la pression exercée par les pays européens ont compliqué davantage la situation. Un état de fait qui a causé le malheur de Younes et de beaucoup d’autres migrants marocains et le bonheur des passeurs qui ont débarqué en masse en Grèce  pour proposer leurs services aux personnes bloquées dans ce pays et qui comptaient  traverser les frontières vers l’Allemagne ou tout autre pays des alentours.

Retour au point zéro
Le mois donné comme délai par les autorités grecques touchait presque à sa fin. Younes ne sait plus où donner de la tête. Il n’a plus d’argent pour s’offrir les services d’un passeur ni de quoi manger. Il survit grâce aux dons des ONG et de la générosité de certains Grecs. « Tout a un prix ici et seuls ceux  qui avaient de l’argent pouvaient résister. Les autres, ils crevaient comme des chiens », confie-t-il. Et c’est à ces moments d’incertitude et de fragilité que Younes a pris sa décision de se livrer aux autorités  grecques afin qu’ils le fassent retourner vers son pays.
Il n’est pas le seul à en avoir décidé ainsi. D’autres Marocains seront à ses côtés dans l’avion qui les a ramenés vers la mère patrie.  « Je n’ai pas voulu être jeté en prison et je n’avais plus envie de rester en Grèce. Mieux vaut retourner auprès de sa famille et de ses proches que de crever comme un chien dans l’exil, témoigne-t-il. Si je suis parti, c’est en quête d’un avenir meilleur. J’ai un bac avec mention et je suis diplômé en informatique mais je suis au chômage depuis des mois. L’accès au marché du travail dépend chez-nous des relations de clientélisme et de favoritisme et moi je ne fais pas partie de ce cercle d’initiés». Pas le temps de dire plus. Il sent qu’il a assez parlé et qu’il a assez remué le couteau dans une plaie qu’il tente tant bien que mal de cicatriser.   
Pour en savoir plus sur ces jeunes, il nous renvoie vers l’un de ses amis, Mehdi, un jeune Casablancais de 23 ans qui  a fait également partie du contingent de jeunes Marocains qui ont pris le chemin de la Turquie.

L’horreur des Balkans
Ce dernier vit dans l’un des quartiers populaires de Casablanca. Son histoire est connue de tous les gens du quartier.  Il s’est envolé pour Istanbul trois jours après les attentats de Paris avec un groupe d’amis composé de 11 personnes.  Il a suivi le même chemin que Younes et il est  passé par la même galère. Cependant, Mehdi est allé plus loin. Ainsi et après s’être fait enregistrer sur les îles grecques, il s’est rendu dans le Pirée, grand port d’Athènes, d’où il a pris le car pour Idomeni, dernière ville grecque avant la Macédoine où il s’est trouvé bloqué avec d’autres migrants et réfugiés. En fait, ce pays a décidé de laisser passer uniquement les ressortissants syriens, irakiens et afghans en provenance de la frontière gréco-macédonienne. « Il n’est pas question de revenir en arrière. On a décidé de rester sur place et d’attendre de quoi demain sera fait », raconte-t-il. Mais l’attente sera longue et rude.  « Il pleuvait et il faisait  froid. La nourriture se faisait rare. On ne vivait que de pain, de frites et du riz distribué de temps à autre par des bénévoles. La distribution de la nourriture se faisait toujours de manière inhumaine et il y avait toujours des rixes entre les migrants qui semblaient agressifs et sans pitié », témoigne-t-il.
Pour rompre avec cette réalité morose et amère, Mehdi a tenté de traverser les frontières avec la Macédoine. Un périple dangereux dont l’issue n’était pas garantie.  Il va réussir à atteindre la Serbie avant de la quitter à destination de la Croatie. Le voyage s’est fait à pied. La longue marche a duré 6 jours sans halte, dans le froid et sous une pluie battante.  La peur et l’horreur l’étreignaient. Mehdi et ses compagnons ont été à plusieurs reprises la cible de tirs nourris. Ils ont même constaté de visu des cadavres sans viscères. On les a avertis que la mafia albanaise est spécialisée dans ce genre de  trafic et qu’elle rôdait en ces lieux. Ce marché noir florissant de trafic d’organes fournit 15% des greffons à l’Europe. Mais l’horreur va atteindre son paroxysme à la frontière entre la Serbie et l’Autriche. « On était 21 personnes à nous trouver à proximité du poste frontalier autrichien. A nos premières tentatives de franchissement, les gardes n’ont pas hésité à nous pourchasser et à nous tirer dessus. Après une courte poursuite dans la forêt, ils ont réussi à arrêter quelques personnes qu’ils ont  violemment tabassées. L’une d’entre elles a eu le bras cassé et  une autre, la cage thoracique brisée. Des cadavres sont tombés près de moi. Ce fut la première fois que je voyais des hommes abattus par balles et ce fut la première fois aussi que je voyais la mort en face. Ça me marquera à jamais», se souvient-il.  C’est à ce moment-là que Mehdi a décidé de tout arrêter et de retourner au bled. Il va se livrer à la police serbe qui l’a renvoyé vers la Grèce. « Une fois à Athènes, j’ai contacté ma famille au Maroc qui m’a réservé un billet de retour, raconte-t-il. De retour au bercail, j’ai eu le sentiment de renaître, j’ai remercié Dieu d’être encore en vie et j’ai juré de ne plus remettre les pieds hors de mon pays ».

Des exilés malgré eux
Pourtant, si Mehdi et Younes ont renoncé à leur rêve de refaire leur vie en Europe,  d’autres jeunes Marocains sont encore prêts à tenter l’aventure. Le flux des candidats à l’exil vers la Turquie ne semble pas s’être tari malgré les témoignages poignants de plusieurs revenants. « Il y a encore des gens qui partent. Je connais pas mal de personnes qui ont vendu leurs voitures, qui se sont endettées  ou qui ont quitté leur travail ou leurs études pour aller en Europe. Tant qu’il y aura du chômage, de la corruption, du népotisme, du clientélisme, du favoritisme et de l’économie de rente, il y aura aussi des jeunes qui risqueront leur vie en pensant qu’ils n’auront rien à perdre et tout à gagner en mettant les pieds outre Méditerranée. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui sont bloqués en Grèce et qui disent préférer y mourir plutôt que de revenir au Maroc.
Ils ont perdu confiance en leur pays,  ils ont le sentiment d’être des laissés pour compte. En fait, aucun responsable marocain n’a bougé  le petit doigt ou parlé de ces Marocains parqués comme du bétail dans des centres d’accueil qui manquent de tout et qui sont logés sous des tentes où ils  dorment à même le sol. Aucun de nos responsables n’a non plus parlé de la situation critique de ceux qui ont été arrêtés et incarcérés dans les prisons turques ou de ceux qui sont morts sur les routes de l’exil ou portés disparus », lance Mehdi avec amertume avant de s’excuser auprès de nous et de rejoindre une poignée d’amis venue assister au match du Wydad contre le CNAPS Sport pour le seizièmes de finale de la Ligue des champions de la CAF.   

Hassan Bentaleb
Vendredi 25 Mars 2016

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