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Restaurer la justice dans un monde troublé




Restaurer la justice dans un monde troublé
Se sentir en sécurité est probablement le bien humain le plus précieux. Au-delà du ‘traumatisme de la naissance’, toutes les trajectoires de vie individuelles peuvent s’interpréter comme des quêtes inlassables de sécurité. Sans sentiment de sécurité, l’individu est exposé à l’angoisse, qui peut conduire à toutes sortes de comportements pathologiques et à des attitudes a-sociales sinon anti-sociales.
Le rôle d’une société est justement d’instiller le sentiment de sécurité chez les individus. Elle le fait à travers toutes ses institutions, à commencer bien entendu par la famille, mais en incluant les groupes de pairs,  l’école, les institutions religieuses, les entreprises et les administrations, les syndicats, les partis politiques, sans oublier les institutions étatiques et en particulier la justice, les forces de l’ordre et les agences de ... sécurité. Une institution qui ne contribue pas ou plus à la diffusion du sentiment de sécurité chez les individus à une échelle assez large est une institution malade qui doit être remplacée si elle s’avère non réformable. Une société où la plupart des institutions ou les institutions les plus importantes sont défaillantes au niveau  du sentiment de sécurité n’est plus une société.
Nous nous rendons bien compte, dans le monde d’aujourd’hui, de la valeur de la sécurité et du sentiment de sécurité, parce qu’ils se raréfient. Sans même parler des cas de sociétés qui n’en sont plus (la Somalie est-elle encore une société ?) partout se répandent les pathologies psychiques, les addictions aux drogues et à l’alcool, la violence--contre soi, contre ses proches, contre le prochain en général, y compris parmi non seulement les jeunes mais aussi les enfants-- la délinquance sous toutes ses formes, la criminalité et le terrorisme.
A son tour, l’expansion de tous ces phénomènes entraîne des réactions de repli non moins pathologiques : sur son quartier, sur sa tribu, sur son ethnie ou sa nation, sur sa religion ou sur sa secte et dans tous les cas sur la haine de l’Autre quel qu’il soit.
Et c’est ainsi que des sociétés qui étaient hier encore considérées comme des modèles d’entente raciale et sociale, de tolérance et de promotion des chances, s’installent dans le cercle vicieux  de l’exclusion, de la xénophobie et de la guerre.
Il est difficile de ne pas voir dans cette évolution  l’effet sinon d’un effondrement général des institutions sociales, du moins d’une perte considérable d’influence des principales parmi ces institutions sociales.
Le cas de la famille n’est plus à démontrer. Il est clair que la famille nucléaire, hétérosexuelle, destinée à durer toute la vie d’une personne, n’est plus universellement perçue comme cadre idéal du mariage et de la reproduction humaine, y compris dans des pays qui viennent de quitter le modèle de la famille élargie. D’autres formes de ‘famille’ lui font concurrence : la famille à parent unique, le mariage homosexuel, sans compter le mariage nucléaire et hétérosexuel classique mais libéré du tabou de la durée comme en témoignent les statistiques des divorces. Il ne s’agit pas pour nous de nous prononcer pour ou contre les nouvelles formes de famille, mais nous pouvons légitimement nous interroger sur leur capacité relative à transmettre un sentiment de sécurité aux enfants appelés à croitre à leur ombre, voire sur leur capacité, relative aussi, à tout simplement éduquer ces enfants, sachant par ailleurs la concurrence que font à tous les parents les moyens de communication les plus modernes.
L’école n’est pas mieux immunisée (que la famille). Son prestige en tant que lieu d’accès au savoir a grandement baissé partout—depuis que le savoir tend  à être réduit au savoir scientifique et technologique, et que l’enseignement des humanités a été partout sacrifié. L’école n’est plus perçue que comme un lieu de passage, plus ou moins long, plus ou moins laborieux, vers l’emploi, ou le non-emploi. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit devenue si perméable à toutes les pathologies sociales – déprime, drogues, violence…
Il n’est pas jusqu’aux institutions religieuses classiques qui ne soient en crise. Accusées, dans les meilleurs des cas, de tiédeur, elles sont doublées par des mouvements religieux informels en quelque sorte qui prétendent ré-annoncer des nouvelles pourtant reçues il y a des siècles déjà. Ces mouvements, on le sait, n’hésitent pas parfois à flirter avec le terrorisme.
Il en va de même pour les institutions politiques. La désaffection vis-à-vis de ces institutions tend à devenir un phénomène universel. Les gens adhèrent de moins en mois aux partis politiques, ils vont de moins en moins voter, du moins aux élections législatives. Rien d’étonnant non plus à cela : les décisions importantes ne se prennent plus au niveau des parlements, tout au plus les vrais décideurs, souvent occultes, et qui contrôlent les médias, c'est-à-dire façonnent les opinions, s’aident-ils de sondages d’opinion.
Mais arrêtons là cette litanie. Il est clair qu’en effet les principales institutions sociales dans quasiment tous les pays sont en crise. Par  institutions sociales, nous entendons les institutions qui font l’objet d’un large consensus social. C’est justement ce consensus qui fait désormais défaut aux institutions et aux sociétés concernées.
Un consensus social se perd quand des acteurs commencent à penser que d’autres ne respectent plus les règles du jeu qu’implique l’adhésion à des institutions communes ; quand il n’y a plus de confiance entre les partenaires des mêmes institutions, de la même société ; quand les uns soupçonnent les autres de privilégier leurs intérêts particuliers au mépris de l’intérêt général.
L’intérêt général. Qui ose encore en parler désormais, que ce soit au niveau de chaque société prise isolément, ou au niveau de l’humanité entière ? On reconnaîtra au moins à l’idéologie dominante depuis quelques décennies qu’elle ne s’encombre pas d’hypocrisie : elle proclame ouvertement, au nom de la rationalité, qui serait l’apanage le plus distinctif de l’humanité, que c’est bien l’intérêt non seulement particulier, qui peut être collectif, mais strictement individuel qui doit primer en tout, et qui est la meilleure garantie possible d’un équilibre final des sociétés qu’assureraient des mécanismes ‘naturels’ en tête desquels vient bien entendu le Marché.
Ce n’est évidemment pas le lieu ici de discuter cette idéologie. Mais pour notre propos, retenons qu’elle revient à condamner à l’implosion tout consensus social, toute institution sociale.
Et en effet, comme nous l’avons dit, toutes les institutions sociales majeures, partout, sont en crise. En même temps, l’on assiste à une prise de pouvoir générale par des entreprises privées, dans tous les domaines, celui de l’économie bien sûr, mais aussi ceux de la politique (à travers les lobbies), des médias et même de la religion, voire de l’action militaire.
 Le résultat est que même les richesses de l’humanité n’ont jamais été aussi abondantes et que les moyens d’expression n’ont jamais été aussi abordables et puissants, les inégalités, en termes de pouvoir comme de richesses, ne cessent de se creuser, aussi bien au sein des sociétés prises isolément qu’à l’échelle planétaire.
Le pire est que même dans les quelques sociétés où persistent un minimum de consensus social et des institutions sociales disposant d’un minimum de crédibilité, les mécanismes de redistribution du pouvoir et des richesses, quand ils existent, s’avèrent peu diligents et peu efficients. Le progrès dans tous les domaines n’étant pas planifié, étant désormais mû par des institutions privées, échappe au contrôle.
Les inégalités à l’intérieur des sociétés et à l’échelle planétaire sont bien sûr perceptibles, visibles pour tout un chacun, surtout avec le développement des moyens de communication modernes. Elles entretiennent un sentiment de privation relative qui probablement n’épargne plus qu’une infime minorité de la population mondiale. C’est ce sentiment de privation relative qui constitue le terreau de toutes les pathologies que nous avons mentionnées plus haut.
Comme son nom l’indique, le sentiment de privation relative recouvre nécessairement une dimension subjective. Il peut être exagéré, dramatisé. N’empêche qu’il y a dans le monde un problème très objectif de justice.
Sans justice, le monde ne retrouvera pas la paix, ni la sécurité. Sans justice, la confiance ne reprendra pas le dessus dans les relations entre les hommes, ni en deçà, ni au-delà de leurs frontières nationales, et les institutions, qu’elles soient nationales ou internationales, ne pourront pas recouvrer leur crédibilité.
Bien entendu, il ne s’agit pas seulement de justice judiciaire. Que peuvent seules les institutions judicaires, y compris internationales, devant l’ampleur des inégalités et la puissance des institutions privées, surtout si elles-mêmes ne jouissent pas toujours d’une crédibilité suffisante ? Ce sont toutes les institutions sociales qui doivent être mobilisées, et qui doivent d’abord être régénérées.
Pour régénérer les institutions sociales, il est inévitable de redéfinir leurs fonctions et leurs règles du  jeu. Il est tout aussi inévitable de redéfinir ce qu’est l’intérêt général.
Quelles fins doivent rechercher les êtres humains vivant en société ? Quels seraient, aujourd’hui, les piliers d’une ‘vie bonne’ ? Quel rapport à la nature ? Quels choix technologiques s’imposent ? Quelle organisation du travail et des relations humaines de manière générale ? Quel rapport entre les sexes ? Quel rapport entre l’individu et la société ? Ce sont là quelques-unes des questions fondamentales sinon fondatrices qui se posent à nous tous aujourd’hui.
Or, ce sont éminemment des questions culturelles. Pour y répondre, nous ne devons pas hésiter à revisiter toutes les cultures humaines vivantes ou qui ont laissé des traces, en commençant par la culture gréco-romaine qui est à l’origine de la civilisation occidentale actuelle, mais sans négliger aucune autre culture, aussi marginale, puisse-t-elle paraître.
Toute culture est en effet un réservoir de réponses possibles aux questions fondamentales de la vie humaine, et il est tout aussi suicidaire, pour ne pas dire criminel, d’en laisser dépérir aucune que de laisser s’éteindre des espèces florales ou  animales, ou des populations humaines, comme malheureusement on le fait encore.
La globalisation devrait être l’occasion de redécouvrir et de réhabiliter toutes les cultures du monde, si elle ne veut pas s’abîmer dans un suicide collectif.

* Président du Conseil consultatif des droits de l’Homme

Par Ahmed Herzenni *
Lundi 7 Juin 2010

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