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Reportage : Se shooter bon marché, le triste quotidien des accros à la colle

Les milieux sociaux concernés par cette consommation sont devenus plus larges et hétérogènes




Wanted: T’es où Bassima ?
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Il est 20h00. Une ambiance festive règne sur ce quartier de Sbata. Plusieurs jeunes vibrent aux chants glorifiant le WAC. Le club de football casablancais qui a remporté son 18ème  titre du championnat national.  Le temps est à la joie et à la bonne humeur. On danse, on rit et on s’agite dans tous les sens.
Mais au milieu de ces jeunes excités et insouciants,  un corps semble figé et déconnecté. Chétif et mal nourri,  il a l’air d’un garçon de 15 ans ou moins. Il a la peau pâle et presque bleue. Le visage est ravagé et porte des marques de fatigue.  Les yeux  injectent du sang et les pupilles dilatées. En s’approchant de lui, ses vêtements dégagent une odeur chimique écœurante. Il tient un sac en plastic blanc dans lequel il verse de temps à autre quelques gouttes d’un produit chimique avant de le plaquer sur la bouche et le nez pour en inhaler les émanations. Saïd, appelé souvent «Wald super» est connu partout dans ce quartier. Il fait partie des adeptes des drogues par inhalation.
Des drogues en pleine expansion et qui ne sont plus ce qu’elles étaient : des drogues pour enfants de la rue. Elles sont répandues et constituent la troisième substance la plus consommée par les adolescents.
Les milieux sociaux concernés par cette consommation sont devenus plus larges et hétérogènes.

L’euphorie à tout prix
« Je me suis plongé dans ce monde à l’âge de 11 ans. Un « ami » m’a initié et comme j’étais  jeune et ne connaissant pas grand-chose, j’ai commencé à consommer des inhalants tous les jours », nous a confié Saïd les yeux presque fermés. Et d’ajouter : « J’ai commencé par inhaler  les diluants pour peinture à petites doses avant de passer à la colle pour chambre à air. J’achète un tube à 10 DH. C’est moins cher et c’est facile à se procurer chez n’importe quel droguiste de la place.  Idem pour le diluant, la colle ». En effet,  les inhalants sont présents dans de très nombreux produits ménagers et industriels.  Ils incluent, entre autres, la peinture, la colle, l’essence et les liquides de nettoyage. Plusieurs personnes ne les considèrent pas comme des drogues du fait de l’usage inoffensif auquel ils sont destinés.
Les inhalants peuvent être répartis en quatre catégories: solvants volatils, aérosols, gaz et nitrites. Les solvants volatils sont des liquides qui se transforment en vapeur lorsqu’ils sont exposés à l’air et sont présents dans certains produits ménagers comme les diluants pour peinture, les dissolvants, le ciment artisanal, les liquides correcteurs et les stylos-feutres. L’effet produit par l’inhalation de ces vapeurs est différent selon le type d’inhalant utilisé.
Said se souvient encore de ces effets. «A cette époque, quelques gouttes suffisaient pour avoir l’euphorie. Je me souviens encore des premières sensations. Je me suis senti fort, courageux et capable d’affronter n’importe qui ».  Une sensation de joie et de bien-être qu’a expérimentée Ayman, un autre adepte de ces drogues à l’âge de 16 ans et dont il a depuis du mal à se passer.   Des sensations d’euphorie, d’ivresse accompagnées de somnolence, d'étourdissement et d'agitation. « J’ai commencé par inhaler de la colle, presque un tube par jour.  Je verse quelques gouttes dans un sac de plastique et j’inhale profondément, puis je respire plusieurs fois. Ces drogues sont fortes. Elles vous mettent dans un état grave », nous a-t-il expliqué sur un ton anormalement lent et maladroit.  Ce dernier a, en effet, du mal à articuler une seule phrase et semble étourdi. « Tu auras l’air d’un débile ou plutôt de quelqu’un qui vient de subir un électrochoc. Tu es déconnecté de tout ce qui t’entoure et t’as l’impression que le temps passe vite. Ses effets sont similaires à ceux que procurent les psychotropes».
En fait, les produits chimiques sont rapidement absorbés par les poumons jusque dans le sang et atteignent rapidement le cerveau et d’autres organes. Et la plupart de leurs effets sont similaires aux anesthésiants.  Ils ralentissent les fonctions corporelles et inhibent les nerfs.

Atteindre le nirvana
Mais pour accéder à cet état de nirvana, il faut un peu de temps et un point de fixation appelé communément «Rombo». Ce point peut être un objet, une personne, un animal ou un simple mot sur lequel le regard reste relativement immobile pendant quelques minutes. «Tout peut faire l’affaire. Un portable, un chat, un lampadaire, une voiture ou n’importe quoi.  L’essentiel est de créer une relation avec un objet, de nouer un lien  et après c’est à l‘imaginaire de faire le reste», nous a précisé Aymen. « On s’engage souvent dans des dialogues longs. On dit tout et n’importe quoi. Mais, dans la plupart du temps, on ne sait pas de quoi on parle et avec qui on était en train de parler. Parfois, on entend des voix et on voit des ombres mais difficile de se rappeler de quoi il s’agissait».  
Pourtant, l’extase ressentie avec les inhalants demeure très brève. Souvent, elle ne dure que quelques minutes et les quelques gouttes du début ne semblent plus procurer la sensation du premier jour. Aujourd’hui, Saïd consomme trois à cinq tubes par jour. Et il n’est pas près de s’arrêter. Chaque fois, il augmente la dose et recommence à plusieurs reprises afin de prolonger l’effet d’euphorie. « En dix ans de consommation, j’ai l’impression de consommer l’équivalent d’une tonne de colle. Aujourd’hui, je n’ai plus la force d’inhaler comme jadis. Je mets un peu de chocolat ou des bonbons rafraîchissants avec la colle pour chambre à air pour camoufler  l’odeur et adoucir le goût très fort », nous a précisé Saïd.
Au Maroc, les statistiques sur les drogues par inhalation font défaut.  Plusieurs études ont montré que les inhalants constituent la troisième substance la plus consommée et affectent principalement les jeunes de 12 à 16 ans. Le phénomène ne touche plus que les « enfants des rues », les adolescents des « bonnes familles » sont également de plus en plus concernés.  Les drogues par inhalation ne sont plus l’affaire des pauvres. Une situation qui n’a rien d’exceptionnel puisque ce fléau touche aussi les pays riches. Une enquête américaine, combinant des données de 2002 à 2006, a constaté qu’une moyenne annuelle de 593.000 adolescents âgés de 12 à 17 ans ont pris des drogues par inhalation pour la première fois l’année précédant l’enquête ; que plus de 22,9 millions d’Américains ont fait l’expérience de ce genre à un moment ou un autre de leur vie et qu’un élève sur cinq qui commence l’école secondaire aurait pris des drogues par inhalation. En 2007, ces types de drogues par inhalation étaient le plus souvent consommés par les jeunes âgés de 12 ou 13 ans. L’Europe non plus n’a pas été épargnée. D’après le Projet de l’école européenne sur l’alcool et autres drogues, 20% des jeunes de 12 à 16 ans ont pris des drogues par inhalation.

Descente en enfer
La fête se poursuit de plus belle. La musique chaâbi déborde largement les lieux et l’ambiance est à son comble. Il est 11 heures et Saïd semble reprendre peu à peu ses esprits.  Un retour à la réalité qui se fait dans la douleur.   En fait, des maux de tête, des illusions et des douleurs musculaires s’emparent de son corps. « Ces drogues sont de vraies armes de destruction massive. Elles te rendent la vie un enfer », a-t-il lâché avec difficulté. Il ne se sent pas bien. Il a du mal à coordonner ses mouvements et des sentiments d’hostilité et d’agressivité l’envahissent. « Aujourd’hui, je me sens perdu et ma vie s’est transformée en un vrai enfer », a-t-il lancé avant de poursuivre sur un ton agressif : «Je mange peu ou presque rien. Je tousse tout le temps et je ne peux pas dormir sans prendre ces drogues ». Des propos que confirment avec force sa peau pâle, presque bleue, ses yeux larmoyants, avec des pupilles dilatées et des rougeurs.
Aymen lui aussi a déjà expérimenté ses effets, régulièrement, avec souffrance. Il a souvent ressenti de fortes nausées, des vomissements, la diarrhée. Pis, il  se sent  désorienté et confus. Des symptômes parfaitement décrits dans la littérature médicale.  En effet, la consommation d’inhalants sur une période prolongée peut détruire la myéline dans l’organisme. Il s’agit des tissus adipeux qui entourent les fibres nerveuses et leur détérioration peut endommager les nerfs, entraînant des spasmes musculaires et compromettant la fonction motrice, y compris la capacité à marcher et parler. Certaines substances chimiques inhalées  peuvent entraîner une surdité et endommager le cerveau et le système nerveux central ainsi que la moelle osseuse. Le foie et les reins peuvent aussi être endommagés. Pis, une inhalation prolongée de ces produits chimiques peut accélérer et perturber le rythme des battements du cœur et peut causer une défaillance cardiaque et entraîner la mort en quelques minutes.
«Je voulais m’arrêter mais il me faut beaucoup pour y arriver. J’ai besoin d’un médecin traitant, des médicaments, de la bonne nourriture et une vraie famille. Je suis malade et je souffre.   Je sais bien que ces drogues sont destructrices, j’en suis conscient  mais ça me dépasse.  Les gens me traitent de tous les noms : clochard, soûlard, bon à rien… mais personne ne sait ce que j’endure en silence, personne n’a d’idée des problèmes et des conditions dans lesquelles je vis ». Pas le temps de dire plus, le voilà entouré par ses amis du quartier qui insistent à le voir danser.  Une demande à laquelle il s’est volontiers soumis.

Hassan Bentaleb
Samedi 4 Juillet 2015

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