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Réflexion à propos du dernier ouvrage d'Atmane Bissani : Considérations sur la philosophie de la rencontre




Réflexion à propos du dernier ouvrage d'Atmane Bissani : Considérations sur la philosophie de la rencontre
«De la rencontre, essai sur le possible », ouvrage   publié par Atmane Bissani en avril dernier est bel et bien un essai philosophique. Il n'est pas une œuvre de fiction : un roman ou une autobiographie, il n'est pas un recueil de poésie ou une pièce de théâtre. Il se distingue aussi du traité scientifique ou de vulgarisation.
En fait comme l'indique le titre, cet ouvrage s'inscrit dans un autre registre, c'est un autre genre d'écriture rarement pratiqué de nos jours. C'est un essai. En effet, plusieurs critères corroborent notre propos. D'abord, le lecteur de l'ouvrage constatera facilement que l'essayiste se met en scène dans le texte, l'emploi fréquent de la première personne « je » le confirme. Il est alors  l'expression d'une subjectivité, en s'adressant à un lecteur. Il propose une réflexion, il expose, il analyse. Ensuite,  en s'adressant à un lecteur, l'essayiste vise à produire un effet : Il tend à le convaincre du bien-fondé de son idée : à la base de l'altérité, il y a la rencontre. Puis, l'essai propose une discussion d'idées. Il n'apporte pas une démonstration complète, il propose plutôt une intuition réfléchie. De plus, l'ouvrage aborde le sujet de la rencontre sous plusieurs angles. Il est émaillé de nombreuses citations, un lecteur hâtif pourrait penser que le discours de l'essayiste est noyé dans le discours de l'autre, l'intention est de pouvoir  ouvrir un maximum d'angles d'attaque, faut-il rappeler que c'est là  le domaine de la pensée libre et vagabonde. Enfin, « De la rencontre, essai sur le possible »,  est une interrogation sur des problèmes humains et existentiels. L'essai est un débat de sujets variés, selon le point de vue de l'auteur, c'est une réflexion sur les grandes questions: l'Autre et Autrui, l'amitié, la différence, la langue, la littérature, la traduction,  autant de thèmes actuels, autant de thèmes essentiels en rapport direct avec la vie de l'homme, avec notre vie. En témoignent alors les titres et les intertitres.
Ainsi, l'ouvrage comporte-t-il, en plus de l'avant-propos, quatre entrées essentielles :
Penser la rencontre, penser le possible,
Le Maroc comme horizon de possible,
S'entretenir, se rencontrer, devenir,
Le visage profond de l'Autre : du visage physique au visage métaphysique,
Numérique et poétique : propos sur l'homme des temps modernes.
L'essayiste exprime sa forte volonté de trouver des réponses aux problèmes existentiels que se pose tout un chacun. Cela permettrait d'ailleurs d'expliquer l'importance  de cet essai, dans une période  où l'absence de repères sûrs et d'idéologies cohérentes justifie la quête de nouvelles réponses, une période où  «les guerres engendrent les guerres, les hostilités engendrent les hostilités, la violence engendre la violence» où «le monde tend au repli identitaire, à l'enfermement sur soi, au solipsisme et à l'exclusion de toute forme d'altérité... » P.42.
Ces critères nous permettent de dire que  « De la rencontre, essai sur le possible » est un essai philosophique qui ne passe pas sans nous rappeler ceux de Montaigne. Mais  Il y a un autre aspect textuel qui donne à cet ouvrage ses lettres d'essai philosophique. Il s'agit en fait de l'introduction du dialogue, et ce dans la partie «S'entretenir, se rencontrer, devenir». Faut-il rappeler que le dialogue est un genre très ancien, qui remonte à l'Antiquité et aux dialogues philosophiques, de Platon et Socrate notamment ; ce dernier les utilisait en conjugaison avec la maïeutique. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le dialogue se développe et devient un genre littéraire essentiellement intéressant au cours du XVIIIe siècle ou ce qu'on appelle le siècle des lumières. L'avantage du dialogue est qu'il permet la propagation des idées nouvelles. Cependant Bissani accorde à ce dialogue une dimension didactique: les deux personnages ont chacun un rôle déterminé : le premier, qui paraît bien jouer le rôle du philosophe, du maître, qui s'adresse à  un interlocuteur,  jouant bien le rôle de l'élève, du disciple car il ne cesse de poser des questions, dispose d'une connaissance, croit en l'efficacité d'un enseignement, alors, il les partage, il les explique, il éclaire certaines aberrations, enlève certaines incertitudes et certaines ambiguïtés.
Le but est bel bien didactique, voire moral. Il présente l'intérêt de transmettre par le procédé de la double énonciation, comme au théâtre, une leçon au lecteur. Cette leçon s'avère être une leçon sur l'altérité, sur la rencontre. C'est une leçon qui passe tout d'abord par la présentation des fondements d'une philosophie.
La philosophie de la rencontre que propose Bissani s'inscrit dans une optique de pensée bien ancrée dans l'histoire. Il ne se satisfait pas seulement d'un prolongement de la réflexion et de la pensée de Levinas, de celle de Meddeb et de Khatibi. Deux faits essentiels le montrent : d'abord, un fait historique : l'essai est apparu quelque temps après la mort de feu Abdelkébir Khatibi. L'autre fait est d'ordre référentiel : l'essayiste, pour illustrer les fondements de sa théorie, se réfère incessamment, explicitement et implicitement, en plus de ceux cités ci-dessus, à  Deleuze, Derrida sans oublier les hommes de la littérature. De ce fait, cette veine philosophique n'est pas coupée. Bien plus, l'auteur du livre fait de cette question l'une de ses préoccupations principales, elle est pour lui un projet  intellectuel. Bissani publie depuis déjà trois semaines une chronique hebdomadaire sur les pages de Libération, rubrique Culture. On peut y lire des réflexions sur l'altérité, l'amitié..... De ce fait, il travaille à son développement et à son enrichissement. Il assure non seulement la survie, mais aussi la continuité et la continuation. Si les auteurs de référence utilisent en général le terme altérité, Bissani forge le concept rencontre. C'est là un terme qui résume toute cette théorie philosophique et qui est défini comme étant une réponse immédiate à l'appel et à l'invitation. Cette rencontre permet l'échange, le dialogue avec l'Autre, bref l'instauration du possible, c'est-à-dire l'altérité.
Deux formes de rencontre sont possibles : une rencontre physique passe par le contact physique, l'autre virtuelle qui est  permise par le biais d'un moyen de communication : livre, Internet, etc.
Pour élaborer cette théorie et dans le but d'asseoir son bien-fondé, l'auteur passe par plusieurs  étapes savantes : premièrement, la problématisation au moyen de l'interrogation  telle que: «Comment la comparaison peut-elle être à l'origine de notre malheur ? », «Quel sens donne l'autre au même ? »,  «  Quel sens donne le même à l'autre ?».
Deuxièmement, l'explication au sens de délier ; la problématique se voit décortiquée de façon progressive. Dans le but de résumer son essence, l'auteur appelle tout d'abord à un travail de déconstruction, à une remise en question suivie d'un autre travail de construction. Réaliser la rencontre ne peut s'effectuer sans un effort et une volonté de changement.
Chacun de nous doit commencer par rejeter les idées reçues, l'ensemble des clichés et des stéréotypes comme l'idée de la supériorité d'une culture par rapport à une autre, le mythe de pureté raciale et identitaire.
Cet effort est essentiel. C'est pourquoi l'essai regorge de termes tels que volonté, devoir et se devoir. Une fois cette condition cruciale réalisée, tous les obstacles qui risquent de bloquer la communication s'estompent. Dorénavant, on verra  en l'Autre  non plus une couleur ou une race  ... mais un être humain, non plus un étranger mais un semblable. De cette façon, la rencontre permettra la rencontre des idées, des cultures, des religions.
Bref la rencontre permettra d'assagir le monde car elle est Poésie.
Si Bissani expose ses nouvelles idées  sur l'altérité dans une visée argumentative, c'est parce qu'il est convaincu qu'elles  portent sur des problèmes de fond. Il est aussi convaincu  qu'elles ont une valeur humaine et universelle. D'où leur importance capitale. En effet, l'auteur ne cesse de rappeler que la  réalisation de la rencontre est le devoir de tout un chacun,  vis-à-vis de soi, de l'autre et de l'humanité.
Vouloir rencontrer l'Autre c'est participer à ce processus de fabrique de l'identité, à ce processus de transformation. Vouloir rencontrer l'Autre, c'est répondre à l'appel de l'Autre, à l'invitation de l'Autre.
C'est vouloir enrichir et s'enrichir, bref, c'est entretenir une expérience de partage et c'est exprimer une volonté de progression.
En outre, au cours du dialogue, l'auteur procède à une mise en question de sa théorie en la confrontant à la réalité actuelle et ce dans le but de prouver non seulement son efficacité mais aussi son utilité.   Cela est d'autant plus urgent aujourd'hui vu l'état du monde. En effet, Bissani invite à une prise de conscience des périls qui menacent notre avenir et notre devenir : le cloisonnement et l'enfermement identitaire, la barbarie, les haines ethniques, la xénophobie, hostilités, violences.... Aujourd'hui, plus que jamais, nous devons nous rencontrer.
 C'est pourquoi il  appelle les intellectuels à jouer un rôle de sensibilisation et un autre de diffusion des idées défendant  l'esprit de la Rencontre. Cette dernière ne peut être que bénéfique, elle offre des possibilités extraordinaires. Il affirme alors: « Ma position est celle d'un citoyen du monde qui rêve, je ne le nie pas, d'un monde possible. Notre monde est l'œuvre de nous tous, nous en sommes tous responsables.
Le chaos nous menace, la barbarie est en train de regagner le terrain, les ténèbres envahissent tous les horizons du possible, les intellectuels ont de plus en plus des positions timides. Adopter un comportement défaitiste creuse davantage la plaie.» P.39.
Ne voit-on pas là que Bissani propose une solution efficace pour lutter contre tout ce qui sépare les hommes? Ne voit-on pas là une philosophie où la parole prend le sens d'un appel au débat en vue de s'accorder de manière pacifique sur le sens à donner aux affaires humaines, en vue de chanter la vie ?

 * agrégé de français, lycée technique, d'Errachidia,
Enseignant vacataire à la Faculté Polydisciplinaire, Errachidia



Par Abdelkbir Jourji *
Mercredi 9 Décembre 2009

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