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Questionner les causes profondes des accidents : Esquisse d'une psychologie de la route




Questionner les causes profondes des accidents : Esquisse d'une psychologie de la route
Le nouveau Code de la route est entré en vigueur, il y a déjà un mois.  Une question se pose pourtant : les pénalités draconiennes brandies par le législateur en vue de réduire le taux de mortalité liée aux accidents ont-elles changé le comportement des conducteurs? Un premier élément de réponse à cette question tient dans ce fait que le jour même où ce Code a été mis en route, des accidents ont été, comme par défi, inévitables.
Quoique je sois optimiste et également arrêté dans la conviction que les punitions sévères de tous genres, pourvu qu'elles soient fondées sur des procès équitables, ne manquent jamais aux promesses qu'elles se proposent de concrétiser, je ne pense pas qu'elles soient capables, à elles seules, d'éradiquer le fléau. Partant, une bonne exploration des causes qui sont à l'origine des comportements absurdes de la majorité des usagers de la route devra commencer par questionner les raisons profondes de leur attitude commune.
Mais avant d'aller plus loin, il faut cesser de considérer le conducteur et le véhicule séparément ; sur la route en effet, les  deux n'en font qu'un, un tout cohérent. C'est en quelque sorte l'être humain, au pouvoir très limité, qui se trouve associé à une machine puissante, chrysalide d'où sort une créature étrange, imprévisible, dotée de pouvoirs impressionnants et potentiellement dangereuse. Il s'agit, après tout, d'une fusion homo-mécanique où la partie pensante, à savoir l'être humain, en interagissant avec la machine, finit souvent par se comporter à l'instigation de son pouvoir. Il faut dire en un mot que la psychologie des gens, une fois au volant, se trouve soudain, sinon altérée, du moins emportée tant dans le vertige de la vélocité de la machine que dans l'illusion de sa puissance. La fusion est d'autant plus totale que le véhicule est neuf, grand ou prestigieux.
Nouveauté, grandeur (puissance) et prestige, tels sont les éléments de conscience qui roulent à longueur de journée sur nos routes. En d'autres termes, une personne au volant d'une voiture neuve, grande et prestigieuse, a peu de chance de ne voir ses défauts exagérés au point de ne plus se reconnaître elle-même : à peine dépassé par une voiture moins neuve, par exemple, que le conducteur perd-il son sang-froid et se lance dans une course effrénée qui peut être, comme c'est souvent le cas, grosse de conséquences fâcheuses. D'où le besoin ici de creuser le sens de ces éléments afin de saisir l'impact qu'ils ont sur le comportement des conducteurs.

La nouveauté du véhicule

L'observateur qui utilise très souvent les routes marocaines est conduit à interpréter la propriété d'un véhicule neuf comme synonyme de frivolité : un véhicule neuf est un véhicule frivole auquel aucun autre véhicule un tantinet démodé ne peut (en fait, ne doit) se mesurer. On peut faire l'expérience facilement : conduisez une voiture d'occasion (plutôt vieille) et faites semblant de vouloir dépasser un modèle neuf, la réaction du conducteur, qui se sent nargué, ne tarde pas à se manifester par le coup de vitesse qu'il donne à sa voiture. Quelque faible que soit le rendement du moteur de la voiture neuve, et encore que sa taille et son poids soient ceux d'une petite voiture, le conducteur ne garde présent à l'esprit que la certitude qu'elle est neuve et que, par conséquent, elle est à la fois rapide et solide, de toute façon, plus rapide et plus solide que les voitures tant soit peu vieilles qui la dérangent sur la route.
Ce serait méconnaître la réalité du phénomène que de continuer à croire que ce sont surtout les vieilles voitures qui sont à l'origine du plus grand nombre d'accidents. Les voitures neuves ont également leurs noms dans ce palmarès sanglant. Ce fait prouve une chose (au cas où l’on contesterait cet argument): ce n'est pas toujours l'état mécanique déplorable des voitures qui est responsable des hécatombes sur les routes, puisqu’une voiture neuve, de toute évidence, est en très bon état. Et même si l'argument est moins probant en raison d'un préjugé communément partagé, une voiture vétuste, qui peine sur les routes, est moins exposée qu'une voiture neuve aux accidents. Celle-ci, à cause de sa nouveauté même, garant de fiabilité, inocule au conducteur à travers cette fusion homo-mécanique une confiance aveuglante, dont le premier effet est d'exclure la hantise du danger imminent. Autant dire que la fusion avec une voiture neuve, très performante par-dessus tout, est telle que la créature qui en résulte, le mutant en quelque sorte, est réellement puissante et efficace. D'où la probabilité élevée du risque qu'elle présente : une voiture neuve est souvent nerveuse, légère, rapide au démarrage, brusque aux arrêts, confortable, douillette même et, sauf défaut de construction, ne tombe jamais en panne. Donc, il est un peu extraordinaire que de telles qualités n'inspirent pas confiance au conducteur et ne transforment pas ses précautions en pure frivolité, qui n'est, somme toute, qu'un excès de confiance.
En revanche, une voiture âgée, encore qu'il soit quasi-impossible de trouver une personne qui puisse partager ce que nous soutenons ici, nous paraît beaucoup plus sûre que la voiture neuve, justement à cause de la confiance qu'elle n'inspire pas du tout au conducteur : le rendement faible du moteur qui ne permet pas d'atteindre une vitesse élevée, le système de freinage plutôt défectueux, le risque de panne à tout moment, etc, poussent le conducteur à se montrer plus vigilant et, du coup, plus enclin à cultiver ce vieux conseil qui recommande aux voyageurs la nécessité d'aménager leurs montures. Il s'ensuit des vitesses raisonnables, des freinages anticipés, des ralentissements obligatoires pour ménager le moteur, bref une suite de comportements qui rationalisent la probabilité du danger potentiel sur la route. Les choses vont comme si la nouveauté engendrait la frivolité et l'usure la sagesse. Si on y regarde de très près, on s'aperçoit que ce sont là les deux caractéristiques qui définissent deux tranches d'âge bien distantes dans l'espace temporel et l'espace émotif : la jeunesse et la sénilité.
S'il est admis que la voiture exagère les défauts des conducteurs, la jeunesse, définie généralement comme l'âge de l'insouciance, au volant de voitures neuves, verra sa désinvolture décuplée et sa vigilance amoindrie au maximum. Ce n'est pas pour autant condamner les jeunes à la conduite des vieilles voitures et les moins jeunes aux voitures neuves. Bien au contraire, il s'agit, en insistant davantage sur les risques dus à l'excès de vitesse, de dire qu'une voiture dotée d'un moteur moins puissant contribue à contrebalancer la négligence du conducteur, jeune ou vieux, par les limites de performance du véhicule. Car convient-il de noter, sur les routes, certains conducteurs s'imaginent en lice et se mettent progressivement dans l'esprit qu'ils rivalisent les uns avec les autres.  Et c'est dans ce sens qu'il faut comprendre pourquoi, sur les autoroutes surtout, il arrive souvent que soient outrepassées les  limites de la vitesse autorisée, qui est déjà une assez grande vitesse.  

La taille du véhicule

La taille du véhicule est sans doute un facteur déterminant dans les nombreux cas de violation du Code de la route. Plus grand est le véhicule, moins respectueux est souvent son conducteur. La fusion homo-mécanique en matière des véhicules géants débouche sur une métamorphose qui hérite les enjeux de la grandeur elle-même. Autocars, bus, camions, etc., sont les plus téméraires et les plus prompts à accomplir les fausses manœuvres : la grandeur puissante des véhicules berce les conducteurs dans cette illusion qu'ils sont pareils à des soldats retranchés derrière les murailles imprenables de leur forteresse, à l'abri de tout dommage. Si on s'étonne de les voir dépasser partout, dans les virages, les descentes, les pentes, etc., aux risques de collisions frontales, c'est parce qu'ils savent qu'ils ont l'avantage sur tous les autres véhicules qui n'ont pas leur taille. La loi appliquée dans ce contexte précis est celle du plus grand : la priorité, au mépris du Code, est au plus grand, qui est, corollairement, le plus fort. Les véhicules petits et moyens en sont conscients : au croisement de ces monstres, ils doivent céder la voie, quitte à caracoler, au gré du hasard, dans les champs voisins.
Dans les sociétés hiérarchisées, ont montré certaines recherches, le principe de la taille remplit un rôle de fixation et d'attribution des rangs sociaux : un homme grand a plus de chance d'être mieux reçu qu'un homme de petite taille dans la société et d'y occuper derechef des postes importants. La petite taille, par contre, est un handicap qui, pour peu qu'il soit raisonné, débouche sur la surcompensation, comme ça été le cas de Napoléon Bonaparte, dont la taille ne dépassait pas un mètre soixante. L'importante impression qu'a la grande taille sur les gens se reflète dans leurs expressions linguistiques : on appréhende souvent une personne influente ou un nom prestigieux sur la dimension de la grandeur : un grand homme, une grande dame, un grand nom, etc. Sur le même modèle, les gens disent avec émerveillement une grande voiture, un grand camion, voire une grande moto. Il serait crucial, pour comprendre le comportement des conducteurs, de voir comment la taille du véhicule influe sur la psychologie du conducteur et conditionne son comportement vis-à-vis des autres usagers de la route.
La taille tenait presque lieu de légitimité dans les sociétés primitives animales et humaines hiérarchisées, parce qu'elle était à forte raison décisive dans le règlement des affrontements: l'élément le plus grand d'un groupe social donné était le plus craint ; les autres membres, moins grands et petits qui s'acceptaient d'être dominés probablement à l'issue de quelques combats, lui donnaient acte d'allégeance. On en conclut que la taille est une arme puissante en faveur du plus grand. Dans ce sens, le résultat d'un combat entre deux animaux, deux gorilles par exemple, de taille différente est fixé à l'avance. C'est pour ces raisons en effet, si on en croit une recherche (cf. G. Maclay et H. Knipe, L'homme dominant) que les affrontements violents, à la fois très nécessaires au processus de dominance dans les groupes hiérarchisés et très coûteux à la vie sauvage, ont fini dans la majorité des cas, en pseudo-combats qui se terminent sans grands dégâts.
Le rôle capital que joue la taille dans le dénouement des affrontements se confirme davantage par l'obligation où se trouvent certains animaux de se montrer beaucoup plus grands qu'ils ne sont en réalité. Ce simulacre sert de stratégie défensive à plusieurs espèces naturelles : des recherches consacrées à l'étude du comportement du petit oiseau appelé pluvier kildir ont montré qu'à l'approche d'un prédateur, cet oiseau se met en peine d'agrandir sa taille en déployant ses ailes avant de foncer sur l'intrus, etc. Une telle mise en scène a pour but de donner une impression de grandeur propre à faire reculer le prédateur menaçant. Dans le même ordre d'idées, le cobra qui dresse le tiers ou le quart de son corps au-dessus du sol - et il le dresserait davantage à mesure que le danger devient imminent - ne joue-t-il pas de sa taille pour impressionner et régler ainsi en un pseudo-combat l'affrontement violent qui risquerait de lui coûter la vie ?
L'homme, lui aussi, a intériorisé ce principe général de la taille et s'en sert souvent pour prendre l'avantage dans les affrontements. Je pense personnellement, dans cet esprit d'idées, que le combat inégal entre Bruce Lee (1.70 m) et Kareem Abdul Jabar (2.18 m) dans Le jeu de la mort est né plus précisément de cette conscience que les gens sont naturellement portés à jouer leur va-tout sur le combattant que la nature a doté d'une taille géante. Ce combat  s'inscrit dans la lutte de Bruce Lee contre les préjugés dévalorisants à l'endroit des personnes de petite taille. Mais dans le cas de Bruce Lee,  comme dans celui de Napoléon Bonaparte, l'avantage de la taille n'a d'égal que l'effort de surcompensation auquel les deux grands hommes ont consacré leur vie.    
Au volant, les conducteurs ne valent pas par la taille, puisqu'ils sont tous assis, mais par la grandeur de leurs véhicules. Ce refoulé primitif de l'importance de la taille dans l'affrontement ne tarde pas à refaire surface pour s'emparer, pour ainsi dire, de la conscience des conducteurs. Il s'ensuit un affrontement où le conducteur le plus grand est persuadé qu'il est le plus fort. Il l'est d'autant plus violemment que ce démon de la taille ne cesse de lui insuffler cette arrogance que les plus petits que lui doivent fuir à son passage. Cette situation que nous décrivons le plus simplement possible est loin de refléter la réalité dans toute sa complexité. Il arrive souvent, en effet, que le refoulé de la taille ait un inconvénient doublement tragique. D'une part, si les deux véhicules sont de taille plus au moins égale et qu'ils s'acharnent à ne pas régler l'affrontement par un pseudo-combat anodin au terme duquel l'un d'eux doit accepter de céder le passage à l'autre, la collision est fatidique. D'autre part, les véhicules petits et moyens (c'est aussi le cas des vélos et des motos), étant taraudés à leur tour par le complexe de petitesse, se livrent à un effort suicidaire de surcompensation : souvent, constate-t-on, les conducteurs des petits véhicules et des deux-roues, qui cherchent opiniâtrement à faire respecter leur priorité, défendent au prix de leur vie leurs droits sur la route.

Le prestige du véhicule

Le prestige se rapporte moins au luxe qu'offre le véhicule qu'à sa marque. Au Maroc, certains constructeurs automobiles ont fondé une réputation de fiabilité et de robustesse si bien enracinée qu'aucun argumentaire, si ingénieux soit-il, ne peut combattre. La marque du véhicule dans ce cas semble prévaloir contre sa nouveauté même. Ceci explique pourquoi certains modèles vieux de 30 ou 40 ans n'ont pas été retirés du parc automobile du pays. Pis encore, leur valeur imbattable cautionne la stabilité déconcertante de leur prix : une Mercedes 190, âgée de 20 ans, par exemple, coûte le prix d'une Dacia Logan neuve ou le double d'une petite voiture neuve du type de Suzuki Alto.
Le prestige paraît doublement dangereux, que le véhicule soit neuf ou démodé.  S'il est neuf ou, du moins, en bon état, il favorise les risques dont les causes sont expliquées sous le premier point. De même, lorsqu'il est vieux, la probabilité du danger qu'il présente ne diminue pas pour autant, contrairement à ce que nous avons dit plus haut. Mais qu'on y voie clair tout de même : une marque prestigieuse, ou qui paraît comme telle aux usagers, acquiert d'une génération à l'autre des dimensions fabuleuses au point qu'elle se voit promue au statut d'un véhicule incomparable, indémodable, voire impérissable. Une telle réputation agit négativement sur les admirateurs et les conduit par une certaine naïveté à ne voir en un modèle vétuste que les propriétés performantes du prototype. Plus mortel est donc le prestige du véhicule, puisqu'il inspire au conducteur, dans le cas du neuf comme dans celui du vétuste, une confiance excessive qui couve la désolation et le deuil.
Pour finir, on précisera que l'accent a été mis ici essentiellement sur le comportement des conducteurs dans les zones rurales. D'autres analyses auraient donc intérêt à inclure le comportement des piétons et à étendre l'examen du phénomène aux zones urbaines aussi. En effet, des éléments de réponse à des questions comme : pourquoi les piétons préfèrent-ils marcher sur la chaussée ? Pourquoi le feu rouge est-il souvent grillé? Pourquoi klaxonne-t-on en ville et pourquoi le coup de klaxon, quand bien même il serait autorisé, est-il souvent interprété comme une forme d'insulte? Pourquoi généralement les conducteurs ne sont-ils solidaires et compréhensifs qu'en cas de barrages de police et de gendarmerie ou de contrôle-radar?, etc., permettraient aux usagers des voies publiques de mieux se connaître et au Code de la route de bien se mettre en route.  

* Faculté Polydisciplinaire de Safi      


Par El Mustapha Lemghari *
Mardi 9 Novembre 2010

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