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Quelles sagesses pour notre temps ?




Dire que la 17ème édition du festival des musiques sacrées du monde a démarré sur des drapeaux de roues, serait un lieu commun. Idem pour le « Forum de Fès 2011 » qui s’annonce sous le thème du débat des sagesses en optant pour devise liminaire une image d’Epinal  éminemment soufie «La conférence des oiseaux» que le poète mystique du XIIIème  siècle, Attar a composé comme un hymne à la quête de ces volatiles emblématiques, au prix de pérégrinations en forme de chemin de croix, du « sens ultime de leur être et de leur destin collectif ».
Nul doute que ces assises académiques internationales de réflexion et de concertation sur les conditions d’édification d’une voie opportune d’humanisation spirituelle du processus de mondialisation et de globalisation des échanges socioéconomiques, ont désormais pignon sur rue de par le monde. En effet, d’aucuns estiment, à juste titre, que le Forum de Fès est le chaînon incontournable d’un tryptique s’apparentant à une force de position et de proposition dont les autres instances constitutives ne sont autres que le Forum de Davos et les rencontres altermondialistes de Porto-Alegre. A cet égard, un peu partout dans le monde, les cercles de qualité n’ont de cesse de saluer la maturation d’une véritable fédération des mouvements de recherche – action et d’innovation interculturelle dont l’objectif est d’établir des liens entre les initiatives individuelles et collectives, existantes ou en projet pour la clarification, l’approfondissement et la mise en perspective concrète de l’axe thématique fondateur «Une âme pour la mondialisation», porte - drapeau, s’il en est du Forum de Fès depuis son éclosion, et la capitalisation d’un thésaurus de savoirs, de compétences opérationnelles et d’actions socioculturelles pointues qui en constituent le socle permanent.
Il en résulte une dynamique d’embrasement d’idées rejetant toute forme de pensée unique et d’une rétroaction conceptuelle d’une prise de parole libératrice et constructiviste, sans cesse enrichie et consolidée. Et ce, dans un monde fluctuant, où l’avenir a un visage incertain, où l’enchaînement des événements paraît souvent un parcours semé d’embûches et d’imprévus historiques.
C’est dans cette optique que les initiateurs du Forum de Fès ont cru devoir, pour l’édition 2011, se pencher – et plancher – sur l’urgence des urgences : Cerner les contours et les nouveaux horizons du Maghreb et du Moyen-Orient à l’aune de ce saut qualitatif désormais baptisé du label du « Printemps arabe ». Cette lecture exhaustive et perspicace des perspectives ouvertes par les nouvelles accélérations de l’histoire du monde arabe aura été précédée par un panel inaugural, non dénué d’intérêt, qui explore à l’envi les sous – bois d’un continent philosophique intemporel mais combien d’à propos : « Quelles sagesses pour notre temps ? ». Loin de toute velléité de spéculation intellectuelle, l’approche prospective est pointue et pointilleuse. Il s’agit ni plus ni moins de chercher objectivement « dans quelles sources de pensée, d’art et de spiritualité peut-on trouver une inspiration pour mieux comprendre et gérer les démesures et défis de notre temps?». En clair, comment bâtir l’édifice d’une sagesse universelle, en prise sur le réel et repensée sous le prisme des bouleversements à l’œuvre dans notre époque agitée ?
D’entrée de jeu, Faouzi Skalli, directeur général du festival et modérateur des débats du forum, donne le en pointant du doigt le déficit sémantique du concept générique de « sagesse » qui, ancré à la croisée du sacré et du profane, galvaudé de façon inflationnelle, est l’objet d’une instrumentation à tout va. D’où cette urgence soulignée par l’écrivaine Leila Anvar d’entrer dans une démarche de sagesse qui équivaut à en réactiver les fondements d’une façon non détachée du monde où nous vivons.
Arlésienne, la sagesse ? Son aura carencielle résulte en tout cas, sur le plan individuel, de la difficile conciliation entre le vouloir – être autonome et l’être dans la communauté. Au niveau de l’agora, le phénomène concomitant d’extrême communication et d’extrême incommunication, télescopage de voix contrastée sinon contradictoires, omniprésent au sein de l’espace public, conduit assurément à des effets pervers dont la surdité et l’aphasie n’en sont que les symptômes. Est-ce une utopie ? Un préalable à la réapparition – et la  réappropriation – du paradigme de la sagesse serait, sur le plan éthique, d’écorner toute velléité de manichéisme, de se garder de réduire autrui à ce qu’il a de pire. Dans cet ordre d’idées, le philosophe et sociologue Edgar Morin plaide pour une mutation impérative des conduites psychosociales qui sont le lot du monde actuel : un monde hyper- rationalisé, happé par le primat du quantitatif et où la démesure et le temps accéléré empêchent la réflexion et la convivialité et, partant, pervertissent les rapports humains s’ils ne conduisent pas à la perdition et au chaos. Face à ce cataclysme virtuel, l’individu est sommé de résister à l’avilissement, en s’inscrivant dans la logique d’un entre – soi où la proxémie s’étendrait sur l’universel. Une néo-sagesse consisterait à conscientiser son appartenance à une ère de communauté de destin pour toute l’humanité dans le respect des vertus de la singularité et de la différence. Le philosophe Patrick Viveret, altermondialiste convaincu, ne dit pas autre chose en appelant de ses vœux l’avènement d’une gouvernance mondiale où la part mystique, ces raisons du cœur et de l’intelligence si chères à Pascal constitueraient une alternative à toute forme de «barbarie intérieure». D’où la mise en avant du binôme sérénité et intensité, gages d’une aspiration à une altérité salutaire pour faire un contrepoids au diktat de l’homoeconomicus de la prééminence du matériel sur le spirituel.
Encore faut-il faire preuve d’un relativisme de bon aloi en considérant, un peu à l’instar d’un Lao-Tseu, l’hypothèse de la coexistence d’une pluralité de sagesses, de l’évolution du socle des valeurs, de la nécessité de réduire l’écart résultant de cette étanchéité visible entre les décideurs et les porteurs de sagesse. Dans l’état actuel des choses, un projet de co-construction de l’universel que piloteraient en synergie, le Nord et le Sud, ne peut faire l’économie d’un dialogue exigeant et ouvert entre modernité et tradition, résoudre cette équation cardinale qui pèse de son poids sur la conduite du monde actuel : Le pragmatisme et l’économisme mènent forcément à l’individualisme et à la chosification de l’humain, acculé au consumérisme outrancier sur fond d’une érosion alarmante de la biodiversité et du climat (Yann Arthus – Bertrand, auteur du film culte « Home »)
A cette étape de l’analyse, le concept - gigogne de la sagesse interpelle comme en écho son corollaire, la vérité qui, à son tour, ne sera jamais une finitude au regard du binôme soi et l’autre, à la silhouette exigeante et qui incite à un élan de réflexion soutenue et permanente. Car, raccourcir ce mouvement de l’esprit conduit forcément à la perte de repères et aux manipulations de toutes sortes. Mais encore une fois, dans son essence, la vérité est furtive, aérienne et à l’occasion insaisissable : « Je dis toute la vérité – dit Lacan – mais la vérité, je ne peux pas la dire ».
Cette vérité est par conséquent inséparable de la contradiction. Il s’agit précisément de faire dialoguer nos contradictions pour la simple raison que « nous sommes condamnés – souligne avec force Edgar Morin – à naviguer dans cet océan d’incertitudes sur un archipel de certitudes ».
La résurgence d’une néo-sagesse, une gageure ? « Depuis 2500 ans, les hommes parlent de sagesse et ce n’est pas pour autant que l’on soit plus sage ». Le propos, d’un pessimisme nuancé est du cinéaste Costa Gavras. Le clivage n’est pas plus avéré. Car tout en pensant que l’espoir ne peut pas se séparer de la désespérance, Edgar Morin fait écho à cette conviction de Patrick Viveret quant à la nécessité de changer notre posture au temps,  l’apostrophe africaine vient à point nommé : «Vous les Occidentaux, vous avez la montre, nous les Africains, nous avons le temps».
Ne faut-il pas, en permanence, raison garder et, comme dans le sérail de «La conférence des oiseaux» prolonger son propre émerveillement devant les êtres et les choses et, partant, différer la posture de rationalisation ? (Fawzi Skalli). Le mot de la fin, foncièrement optimiste, revient à Edgar Morin : «Là où croît le péril, croît ce qui peut sauver». Conclusion docte et  prémonitoire du chantre de la «complexité» : «Nous pouvons annoncer l’avènement d’une nouvelle espérance».        

Mohamed MALKI
Samedi 11 Juin 2011

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