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Quelles marges de manœuvre pour l’agriculture marocaine face à la contrainte hydrique ?




Quelles marges de manœuvre pour l’agriculture marocaine face à la contrainte hydrique ?
Le Maroc est un pays à climat essentiellement aride à semi aride, avec un niveau moyen de précipitations annuelles inférieur à 400 mm sur plus de 85% de sa surface. De ce fait, il est classé dans la catégorie des pays à stress hydrique (moins de 1 000 m3 d’eau renouvelable par habitant et par an). Paradoxalement, il demeure  largement dépendant de son agriculture, qui représente environ 16% du Produit Intérieur Brut (PIB), conditionne ses niveaux de croissance économique et constitue un secteur clé pour la création d’emplois. Le Maroc s’avère donc très vulnérable face à la contrainte hydrique qui pourrait même entraver ses ambitions de développement. A la lumière de ces constats, cet écrit se propose d’établir un état des lieux des disponibilités en eau et de leurs usages. Il vise aussi à évaluer la portée des mesures mises en œuvre par les agriculteurs pour s’adapter au manque d’eau, sous l’impulsion des politiques publiques. Par ailleurs, des alternatives crédibles pour composer avec cette contrainte seront exposées. 
 
Les ressources en eau au Maroc et leurs usages
Les ressources hydriques annuelles renouvelables au Maroc sont d’environ 19 et 10 milliards de m3 en eaux de surface et souterraines, respectivement. Leur mobilisation s'effectue en partie grâce à un patrimoine issu de la politique des barrages, engagée dès les années 1930. En outre, les ressources non conventionnelles (recyclage des eaux usées) devraient atteindre 870 millions de m3 à l’horizon 2020, même si de nombreux acteurs économiques sont réticents à leur usage. Les prélèvements annuels s’élèvent à 11,7 milliards de m3 : 8,2 milliards de m3 d’eau de surface et 3,5 milliards de m3 d’eau souterraine. Or, la demande exprimée est de 15 milliards de m3 d’eau, dont plus de 13 milliards pour l’irrigation (87 % de la demande). Les besoins ne sont donc pas satisfaits, impliquant une surexploitation des nappes phréatiques, ainsi qu’une limitation de la production agricole dans les bassins les plus arides du pays (Oum Errabiâ, Moulouya et Souss). Au vu de ces chiffres, les usages en eau au Maroc sont surtout destinés à l’agriculture et l’irrigation semble stratégique pour l’avenir de ce secteur. Toutefois, il importe de considérer avec précaution les marges de manœuvre qu’elle octroie, du fait de la demande croissante, y compris pour l’eau potable.
 
Importance de l’irrigation au Maroc
La superficie irriguée au Maroc est environ de 1,4 million d’ha, dont 47% sont situés dans les neuf périmètres de grande hydraulique (GH), qui constituent les zones prioritaires du développement agricole. En outre, près de 23% de la surface irriguée sont localisés dans les zones dites de petite et moyenne hydraulique (PMH), dispersés sur une multitude de périmètres à travers le pays et où l’eau peut avoir diverses origines : captages de sources, khettaras, pompages dans les nappes, etc. Enfin, l’expansion rapide ces dernières années de l’irrigation privée à partir de puits et forages a permis de faire progresser la surface mise en valeur. L’irrigation assure ainsi 45 % de la valeur ajoutée agricole sur moins de 16 % de la surface utile. Son importance s’accroît en années de sécheresse quand les rendements agricoles dans les régions pluviales (bour) sont sévèrement limités. Plus particulièrement, les productions de certaines denrées vivrières stratégiques comme le sucre, les fruits et légumes, les bovins laitiers à travers les fourrages et la plupart des cultures destinées à l’export (tomates, agrumes, melons, courgettes, etc.) dépendent en majeure partie de l’irrigation.  
 
Les réalités de l’agriculture irriguée au Maroc
La promotion de l’irrigation comme solution prioritaire au manque d’eau a créé une agriculture duale, avec un déséquilibre flagrant entre le domaine irrigué, qui a bénéficié de l’essentiel des aides de l’Etat, au détriment des régions du « bour ». En outre, dans de nombreux bassins hydrauliques du pays, la demande en eau dépasse largement les disponibilités du fait d’objectifs irrationnels d’accroissement des surfaces mises en cultures et de leurs rendements, avec des plantes très exigeantes à des périodes où il ne pleut pas. C’est le cas de l’arboriculture qui arrive en fruits à l’automne, ce qui suppose une irrigation continue en plein été, parfois à plus de 40°C ... Cela concerne particulièrement les oliviers, les dattiers ou les pommiers qui s’étendent parfois dans des zones marginales, sans véritable considération pour l’eau nécessaire à leur réussite. Pareils besoins estivaux élevés concernent aussi, dans certaines régions, la luzerne ou le maïs, fourrages en plein essor pour l’élevage. Par ailleurs, l’analyse des performances de l’agriculture irriguée démontre des écarts significatifs entre les rendements potentiels des cultures et les productivités enregistrées, suggérant l’intervention d’autres variables que celles en rapport à l’eau (volumes, fréquence des irrigations, salinité, etc.), notamment la gestion de la fertilité des sols, les dates optimales de traitement et d’exploitation des cultures, etc. Par conséquent, les exploitations situées en zones irriguées affichent souvent des résultats perfectibles, se traduisant par une rentabilité limitée.
 
Les solutions mises en œuvre dans l’agriculture irriguée et leur portée réelle
Face à cet état de fait, les solutions préconisées tiennent en la combinaison de deux recettes : le pompage dans les nappes souterraines et la conversion au goutte-à-goutte. Théoriquement, ces mesures semblent séduisantes, mais dans la réalité, elles sont loin d’être une panacée. En effet, le pompage dans les nappes a atteint des proportions inquiétantes, allant parfois jusqu’à leur épuisement ... En outre, la reconversion de l’irrigation gravitaire au goutte-à-goutte n’est pas toujours synonyme de diminution des consommations d’eau, lorsqu’elle ne s’accompagne pas de la régulation des superficies et du contrôle des prélèvements. Or, les niveaux de subventions de 80 à 100 % institués par les pouvoirs publics pour l’investissement dans le goutte-à-goutte en ont juste accéléré le rythme d’adoption, mais sans garantir sa maîtrise effective. Ainsi, cette technique peut engendrer l’extension de la superficie irriguée, entraînant davantage de prélèvements hydriques, tout comme elle peut renforcer le prestige de l’agriculteur au sein de sa communauté, mais sans générer d’économies réelles d’eau, ni d’améliorations effectives des rendements des cultures.
En plus du pompage dans les nappes et le goutte-à-goutte, le dessalement de l’eau de mer est présenté par certains comme une autre technique miracle pour solutionner le problème du stress hydrique. Mais, à près de 10 DH le m3, lorsque les frais d’amortissement des usines de dessalement sont comptabilisés, l’eau ainsi obtenue ne peut être rentabilisée que par des spéculations à très haute valeur ajoutée, comme les primeurs (tomate, melon, courgette, etc.) destinées à l’exportation.
 
Des voies d’intervention plus réalistes et durables pour faire face au stress hydrique
Dans la réalité, l’opposition entre agriculture irriguée et pluviale est nettement moins tranchée, depuis l’extension rapide des superficies irriguées par pompage privé. Le plus souvent, même dans les zones de grande hydraulique, les exploitations agricoles gèrent simultanément des parcelles en «bour» et d’autres en irrigué. C’est la complémentarité des sources d’eau (pluies, irrigation et eau virtuelle - l’eau nécessaire à la production d’aliments achetés de l’extérieur de l’exploitation -) qui assurent d’ailleurs leur résilience. Ainsi, les céréales et les légumineuses vivrières sont surtout pluviales, dont les grains sont d’abord destinés à la satisfaction des besoins humains. De plus, les céréales représentent plus de 50 % de la surface emblavée au Maroc, et leur niveau de rendement conditionne en grande partie la performance de tout le secteur agricole. Similairement, l’élevage est adossé dans de nombreuses régions aux précipitations, puisqu’il pâture sur des ressources fourragères pluviales (jachère, parcours, etc.), sans oublier qu’il valorise aussi les résidus des céréales et légumineuses (pailles, chaumes, son, fanes, etc.). Dans cette optique, des travaux de recherche récents conduits dans la plaine du Saïss démontrent que la production d’un litre de lait affiche une empreinte hydrique moyenne de 1,62 m3 tandis que celle d’un kg de viande bovine est de 15,3 m3. Ces productions reposent en moyenne à 51 % sur de l’eau pluviale ; l’irrigation des fourrages à partir des nappes souterraines ne contribuant qu’à raison de 7 % des prélèvements d’eau. Le reste était sous forme d’eau virtuelle et d’eau de surface : 36 et 6 % respectivement. Ainsi, l’élevage bovin s’avère nettement moins dépendant vis-à-vis de l’eau souterraine que les productions maraîchères réputées de la région (l’oignon et la pomme de terre), tandis que ces dernières sont surtout irriguées à partir de la nappe. De plus, leurs prix de vente par les agriculteurs sont variables, ce qui remet en cause la valorisation de cette source d’eau et sa durabilité, alors qu’elle est déjà fortement sollicitée. En outre, l’élevage permet la diversification des sources de revenus et la thésaurisation des excédents issus des années fastes. Sans omettre, les restitutions de fumier aux sols, indispensables pour assurer la fertilité des sols. Ces constats démontrent que les exploitations agricoles gèrent une réalité complexe, où n’interviennent pas que des considérations liées à l’eau et à ses origines, mais aussi la régularité des revenus, les charges de travail, les risques climatiques et économiques, etc.
 
Conclusion
La contrainte hydrique constitue un très sérieux défi pour l’essor de l’agriculture au Maroc. Les solutions passées qui consistaient à promouvoir l’irrigation comme principal levier pour pallier les déficits sont devenues aujourd’hui insuffisantes, surtout lorsque cette dernière concourt à l’épuisement de nappes phréatiques entières. De même, le recours à l’eau virtuelle (les importations de denrées alimentaires) doit être envisagé avec prudence, du fait de la volatilité des prix agricoles sur les marchés mondiaux et de leurs conséquences sur les équilibres du pays, lors d’augmentations inopinées ... Cela intime dés à présent de reconsidérer les politiques agricoles et d’envisager en priorité la valorisation de l’eau de pluie en lien aux disponibilités d’eau d’irrigation. Ce changement de paradigme doit impérativement être adopté pour s’assurer de promouvoir une agriculture durable. Pour ce faire, il est plus qu’urgent de vérifier l’adéquation des ambitions d’augmentation des productions agricoles avec la réalité des ressources hydriques, aussi bien pluviales que d’irrigation (en priorité l’eau de surface et, avec précaution, l’eau souterraine). Il devient donc évident que les choix de cultures doivent être déclinés dans chaque bassin en priorité par rapport à l’eau disponible, et cela doit ramener au devant de la scène les céréales et les légumineuses ainsi que l’intégration des cultures avec l’élevage, avec des politiques de soutien adaptées à ces spéculations. Le rôle de régulation des pouvoirs publics sera aussi déterminant pour instaurer l’équité d’accès à l’eau et éviter toute dérive qui risquerait de mener des régions entières à une pénurie irréversible, entravant les activités anthropiques et mettant en péril le développement humain. Pire, les prévisions de disponibilités en eau ne sont guère optimistes, puisque le changement climatique s’accompagnerait pour le Maroc d’une chute des précipitations de l’ordre de 10 à 15 % ainsi qu’une hausse de la température de 2°C à l’horizon 2050, et les pouvoirs publics doivent aussi veiller à tenir compte dès à présent de cette contrainte additionnelle. Des stratégies d’atténuation de ces effets sont à envisager d’urgence pour assurer la croissance de la production agricole et garantir la paix sociale, surtout dans les régions rurales. Face à la complexité des variables en jeu dans l’équation de l’eau agricole, il ne peut donc y avoir de solutions simples basées uniquement sur une technique (le goutte-à-goutte) ou sur des cultures (destinées à l’export) irriguées avec de l’eau souterraine non renouvelable. C’est vers une agriculture plus diversifiée et intégrée, gérant la parcimonie hydrique intelligemment qu’il faudrait s’orienter. Pour cela, des ressources humaines hautement qualifiées sont plus que jamais nécessaires pour être aptes à composer avec pareilles réalités.

 * Professeur à l’Institut agronomique
et vétérinaire Hassan II

Par Mohamed Taher Sraïri *
Mardi 24 Novembre 2015

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