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Quel avenir de l’industrie du raffinage de pétrole après la liquidation de la Samir ?




«La privatisation d’une entreprise aussi stratégique que la Samir était une erreur» et «sa liquidation judiciaire en cours sera une catastrophe qui mettra en danger la sécurité énergétique du pays». Telles sont les principales conclusions tirées par des experts réunis autour d’une table ronde organisée samedi dernier à Mohammédia par le «Front local de suivi de la crise de la Samir» sur «l’avenir de l’industrie du raffinage pétrolier au Maroc».
D’entrée de jeu, l’économiste Najib Akesbi a mis à l’index l’opération de privatisation de la Samir et de sa cession au groupe saoudien Corral. «C’était une opération hors la loi, une opération qui a violé les règles de l’éthique et de la transparence depuis le début jusqu’à la fin», a-t-il tancé.
Il a également évoqué un autre point qui lui paraissait crucial pour comprendre le dossier de la Samir. Cette  dernière a été privatisée, mais en même temps, elle a continué à exercer un monopole sur le marché national et qui plus est, elle a bénéficié de la protection et des subventions de l’Etat. Ce qui est illogique.
Pour lui, il est impératif que ce dernier dispose d’un outil industriel dans le cadre d’une vision stratégique pour garantir l’indépendance énergétique du Maroc. C’est un enjeu majeur pour notre pays qui n’est pas producteur de pétrole et ne peut donc contrôler la volatilité des prix de l’or noir sur les marchés internationaux. C’est pourquoi, il est inconcevable que l’Etat ne dispose pas de son propre outil industriel de raffinage pour contrôler au moins une partie de la production et amortir les chocs énergétiques. «C’est une question de logique et de bon sens», a-t-il mis en exergue.
L’économiste et expert  financier, Mohammed Benmoussa, a expliqué que, contrairement à ce que beaucoup de gens essaient de faire accroire, « la Samir n’est pas une simple affaire de litige commercial ou de procédure de liquidation judiciaire d’une entreprise qui est en cessation de paiement. Je crois que c’est beaucoup plus grave que cela. Parce que la crise actuelle est, comme les économistes l’appellent, systémique. C’est-à-dire qu’elle a un effet structurant à la fois sur l’entreprise elle-même, sur l’écosystème qui gravite autour d’elle, sur l’économie de la ville de  Mohammédia et sur l’économie nationale».
Mohammed Benmoussa, qui avait assumé de haute responsabilité au sein de la Bourse de Casablanca, a mis le doigt sur au moins quatre déboires dans le dossier de la Samir.
Le premier a trait à l’échec de la politique de privatisation. « C’est le péché originel», a-t-il reconnu. Et d’ajouter qu’il y a eu «une violation de la règle de transparence. La commission de transfert avait fixé une procédure d’appel d’offres, mais la cession s’est faite de gré à gré».
Le deuxième revers concerne l’échec de la régulation publique. Il s’agit essentiellement de deux entités : le ministère de l’Economie et des Finances et le ministère de l’Energie et des Mines. Ces entités avaient l’obligation morale, juridique et politique de veiller au respect des dispositions contractuelles avec le Groupe Corral. «Or manifestement, ces dispositions n’ont pas été respectées puisque les investissements n’ont pas eu lieu», a-t-il souligné.
L’intervenant a ensuite mis le doigt sur l’échec de la gouvernance au niveau des personnes qui ont dirigé la Samir après sa privatisation. Tout d’abord, il s’est étonné qu’ « on ait confié un joyau de notre industrie, en 1997, à un petit groupe privé saoudien qui était naissant (il est devenu aujourd’hui la deuxième fortune en Arabie Saoudite). Au lieu d’attribuer l’unique raffinerie de notre pays à une « major », on l’a confiée à un petit groupe inconnu ». En plus, la personnalité de Sheikh Mohammed Al Amoudi, patron de Corral était douteuse  et il avait une réputation «sulfureuse». Le deuxième niveau d’échec de la gouvernance se situe au niveau du DG Jamal Ba-Amar. «J’ai fait quelques recherches et j’ai découvert qu’en plus de sa fonction au sein de la Samir, c’était aussi un homme d’affaires prospère au Maroc. Il a ses propres entreprises qui opèrent dans le luxe, le transport, etc. Et certaines de ses entreprises avaient des contrats avec la Samir. Il était donc juge et partie. C’est strictement interdit par la loi», a-t-il expliqué.
Le quatrième échec concerne la supervision financière. Dans ce cas, Mohammed Benmoussa a cité un exemple fort éloquent. En l’occurrence une cession des actions de la Samir qui a eu lieu en catimini en 2006. L’on sait que les actions de la Samir étaient portées par une structure juridique qui s’appelait Corral Morocco Gaz  (filiale de la holding mère d’Amoudi). Cette filiale avait des participations dans la Samir et dans d’autres entreprises opérant en Europe et notamment en Suède. En 2006, Amoudi a pris sa participation de la Samir dans cette filiale et l’a logée dans une structure juridique vide domiciliée à Chypre sans que personne ne s’en rende compte. « On ne s’en est ému qu’en janvier 2013, date à laquelle la Samir avait fait une opération à la Bourse de Casablanca. C’est un véritable échec de la gouvernance financière, car la loi boursière oblige les sociétés cotées à déclarer au grand public tout fait majeur. Le changement dans l’architecture juridique des participations est un fait majeur qui devait être porté à la connaissance du grand public », a-t-il expliqué.
Pour sa part, Houcine El Yamani, secrétaire général du Syndicat du gaz et du pétrole affilié à la Confédération démocratique du travail (CDT) a plaidé pour le retour de l’Etat dans le capital de la Samir. « C’est la seule et bonne solution pour sauvegarder les intérêts du Maroc et des Marocains ».
Le capital devrait ainsi se composer de la participation de l’Etat,  d’un acteur international spécialisé dans le raffinage du pétrole et d’un groupe financier pour la bonne gouvernance de la société.
Pour ce syndicaliste qui fut cadre à la Samir, ce retour est une condition sine qua non pour garantir la sécurité énergétique du pays dans un marché international volatil et instable. Sans cela, le Maroc dépendra totalement de l’étranger et sera à la merci du marché international.
L’intervenant a vivement critiqué le mode de gouvernance et de management de la Samir depuis sa privatisation en 1997. Notamment au niveau de la direction générale et du conseil d’administration. « Deux responsables, à savoir le directeur général et le président du conseil d’administration prenaient les décisions, alors que les autres membres de ce conseil n’étaient que des figurants», a-t-il martelé. Et d’ajouter que l’une des raisons de la crise de la Samir est qu’elle s’endettait pour financer son projet de développement alors que les actionnaires refusaient d’injecter les fonds dans le capital, ce qui constitue une violation flagrante des engagements pris par eux. Tout cela se passe, alors que les instances publiques qui étaient habilitées à contrôler la mise en œuvre des engagements des acquéreurs étaient incapables de mener leur mission de contrôle.
Que faire devant cette situation alarmante ? L’intervention de Mehdi Mezouari, parlementaire de l’USFP et membre du « Front local de suivi de la crise de Samir », a mis en lumière les aspects politiques de la crise actuelle de la Samir. D’emblée, il a affirmé que cette société a été victime d’une double liquidation. Outre la liquidation judiciaire en cours, elle a fait l’objet de liquidation lors de sa privatisation en 1997.
« Parler de crise financière au sein de la Samir ou d’une crise de gouvernance est un euphémisme. Il s’agit essentiellement de corruption, de fuite des capitaux, de malversations. Cela n’est pas un discours populiste. C’est la pure vérité. Pourquoi l’Etat n’agit-il pas pour traîner en justice les responsables ? Moi-même en tant que parlementaire, j’ai adressé une question écrite au ministre des Finances pour qu’il nous informe de cette fuite de capitaux », a-t-il martelé. Et d’ajouter qu’en l’espace de quelques années, des responsables de Samir ont amassé des fortunes colossales. Pis encore, a-t-il poursuivi, la Samir a financé des congrès, des forums et même les campagnes électorales de quelques partis politiques.
Il a par ailleurs critiqué la manière avec laquelle le gouvernement Benkirane a traité le dossier.
Lorsque le chef du gouvernement affirme devant le Parlement que l’avenir de la Samir est entre les mains de Dieu, le ministre de l'Energie, Abdelkader Amara, déclare devant les élus de la nation que la Samir est une entreprise stratégique mais quelques jours après il se dédit en affirmant que le Maroc n’avait pas besoin de cette société et qu’il peut en créer une autre à Jorf Lasfar.
Il a rappelé dans ce sens, les multiples actions et initiatives prises par le Groupe socialiste à la Chambre des représentants pour interpeller le gouvernement. Mais toutes ces initiatives sont tombées à l’eau faute de volonté politique chez le gouvernement. A titre d’exemple, l’USFP a proposé la création d’une commission d’enquête parlementaire, mais sans succès. Il a également demandé l'envoi d'une mission d’information à la Samir, mais le bureau de la Chambre des représentants a rejeté sa proposition. L’USFP a adressé deux demandes au ministre de tutelle, Abdelkader Amara, pour assister aux travaux de la Commission des infrastructures, de l'énergie, des mines et de l'environnement à la première Chambre et présenter le point de vue du gouvernement sur la manière de faire face à la crise de la Samir, mais le ministre a fait fi de ces deux demandes.
Pour  Mehdi Mezouari, il faut donc se rendre à l’évidence: le centre de pouvoir qui décide dans ce dossier ne se trouve pas au niveau du gouvernement, mais ailleurs. Il estime donc que le fait de s’adresser au gouvernement n’est qu’une perte de temps surtout qu’«au sein de celui, il y a un ministre dont sa société détient près de 30% du marché des hydrocarbures au Maroc. Dans ce cas, l’Exécutif peut-il prendre une décision stratégique en faveur des travailleurs et du pays ? ». L’intervenant a donc conseillé au « Front local » de se diriger vers le centre de pouvoir qui décide réellement dans ce dossier pour avoir au moins un signe de ce qu’il pense de l’avenir de cette société stratégique.
Il convient de rappeler que Mehdi Mezouari, avait qualifié le verdict du tribunal de commerce de Casablanca de «mise à mort de la ville» puisqu’il «jettera plus de 6.000 cadres et employés à la rue et fera du pays une proie facile pour les nouveaux spéculateurs du secteur des hydrocarbures ». Et de souligner que cette décision de justice a condamné à mort ce symbole qu’est la Samir sans  inquiéter outre mesure les responsables de ce désastre qui ont accumulé des fortunes colossales qu’ils ont détournées vers l’étranger au vu et au su de tout le monde .

Un fleuron national

La Samir a été créée en 1959 par l'Etat marocain, représenté par le Bureau des études et des participations industrielles (BEPI) et l'Office italien des hydrocarbures (Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) en joint-venture avec la compagnie AGIP.  
Sa création répondait à une volonté politique d'émancipation de l'économie marocaine notamment sous la direction du gouvernement Abdellah Ibrahim et de son ministre de l’Economie Abderrahim Bouabid.
Cette raffinerie a pu voir notamment le jour grâce à la volonté de l'industriel italien Enrico Mattei alors dirigeant d’ENI, qui a offert un partenariat à 50/50, très différent des formes de concession normalement proposées par les grandes compagnies pétrolières (15/85).   
En 1997, l'entreprise est privatisée. Elle a fusionné en 1999 avec la Société chérifienne des pétroles et, en août 2015, elle a croulé sous les dettes et suspendu ses activités.
Elle est détenue à 67% par le groupe suédo-saoudien Corral et dispose d'une capacité de raffinage de 150.000 barils par jour.

 

La Samir en dates

1959 : Pose de la première pierre pour la construction d’une raffinerie d’une capacité de 1,25 millions de tonnes en partenariat avec des Italiens.
1973 : Marocanisation de la société qui devient une entreprise entièrement étatique. L'Etat rachète les parts détenues par les Italiens.
1996 : Mise en Bourse de 30% du capital.
1997 : Privatisation et transfert de 67,27% du capital au Groupe Corral. Le montant de l’opération est estimé à 380 millions de dollars. Le groupe saoudien s’est engagé à investir le même montant dans les prochaines 5 années suivant de cette opération, la création des postes d’emploi et le développement de l’industrie de raffinerie au Maroc.
1999 : Fusion-absorption de la SCP (Société chérifienne des pétroles) par la Samir.
2002 : L’ex ministre de la Privatisation devient directeur général de la Samir. La même année, la Samir a connu un grand incendie qui a paralysé la production durant des mois.
2003 : Création de la Fondation Samir.
2004: Signature d’une convention d’investissement pour la modernisation de la raffinerie d’un montant de 6,7 milliards de DH, et ce dans le cadre de la stratégie nationale des hydrocarbures.
2015 : La Samir croule sous les dettes et suspend ses activités.
2016 : La justice décide la liquidation judiciaire de la Samir.

 

La Samir en chiffres

- 1000 postes de travail pour les techniciens et les ingénieurs.
- Entre 5000 et 7000 postes de travail indirect.
- 24.000 Marocains vivent grâce à la Samir.
- La Samir traite avec plus de 100 entreprises
- La Samir occupe 70 % des activités commerciales du port de Mohammédia. En plus de sa participation importante dans les recettes fiscales pour cette ville.
- L’endettement de la Samir est d’environ 40 milliards de dirhams.
- L’administration des douanes a initié une procédure pour le recouvrement de plus de 13 milliards de dirhams d’impayés.

 

Mourad Tabet
Mardi 21 Juin 2016

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