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Quel Président pour quelle Amérique ?




Quel Président pour quelle Amérique ?
Comme tous les quatre ans, à l’aube de l’année présidentielle américaine, l’Iowa attire les regards du monde. En inaugurant ce 3 janvier les caucus du Parti républicain, premier test grandeur nature de la campagne électorale 2012, cet Etat agricole ancré au cœur de l’Amérique se garantit la «une» de la presse internationale.
Qui remportera l’investiture républicaine ? La question n’est pas futile, car, en dépit d’un léger rebond dans les sondages, Barack Obama n’est pas assuré de sa réélection. Le prochain Président du pays le plus puissant du monde pourrait donc être l’un de ces candidats qui, ces derniers jours, ont fébrilement sillonné les plaines de l’Iowa.
Ce constat d’une possible victoire républicaine en novembre prochain atterre pas mal d’observateurs. Même si Barack Obama a déçu nombre de ceux qui avaient cru à ses promesses, il apparaît incontestablement comme un chef d’Etat raisonnable, moderne et modéré face à la plupart de ses rivaux républicains.
«Si vous avez aimé George Bush, vous adorerez ses camarades de parti», ironisait un commentateur américain. Au cours des premiers mois de campagne, les candidats du Grand Old Party ont largement dessiné, en effet, les contours d’une Amérique ultraconservatrice, autiste et manichéenne.
Certains d’entre eux se sont même surpassés lors d’interviews ou de débats télévisés. La députée du Minnesota, Michele Bachmann, a promis qu’elle fermerait l’ambassade américaine à Téhéran…, alors qu’il n’y en a plus depuis 1980. Le gouverneur du Texas, Rick Perry, a brusquement oublié le nom du troisième ministère fédéral dont il préconisait avec ardeur la suppression. Ron Paul, député du Texas et gourou «libertarien» de l’Etat minimum, a juré qu’il n’avait rien su des textes à connotation raciste et antisémite publiés il y a quelques années dans sa propre lettre d’information politique.
Même les candidats les plus classiques et les plus «présidentiables» se sont égarés. L’ancien gouverneur multimillionnaire du Massachusetts, Mitt Romney, a parié 10.000 dollars contre Rick Perry, dans un Etat d’Iowa où le revenu annuel moyen par ménage est de 48.000 dollars. L’ancien président de la Chambre, Newt Gingrich, s’est mis à dénoncer les agences hypothécaires fédérales, alors qu’il en avait été un consultant richement rémunéré. Plus discrets, l’ancien ambassadeur américain en Chine, Jon Huntsman, et l’ex-sénateur conservateur de Pennsylvanie, Rick Santorum, semblent émerger sans trop de casse de ce «cirque» républicain.
Dans une certaine mesure, la radicalité des candidats républicains est inévitable, car, lors du combat pour l’investiture, il s’agit de convaincre la partie la plus militante de l’électorat. «C’est à celui qui sera le plus à droite», écrivait à la mi-décembre le New York Times, en semonçant en particulier le candidat le plus «sérieux», Mitt Romney, accusé d’avoir cédé lui aussi à la démagogie.
Certes, la «grande dame» du journalisme américain, reflet de l’Establishment «libéral» de la côte Est, n’est guère favorable à ces candidats conservateurs, dont elle ne partage ni les préjugés ni les dogmes. Mais le quotidien de référence l’est d’autant moins que cette élection est considérée comme un baromètre des tendances profondes de l’électorat, alors que les Etats-Unis sont touchés par une crise économique sans précédent depuis les années 1930 et que leur hégémonie globale ou régionale est contestée.
Or, si nombre des idées brandies par les candidats républicains sont tellement excessives qu’elles ne semblent guère avoir de chances de convaincre une majorité d’électeurs en novembre prochain, elles risquent bien de pénétrer peu à peu le terreau politique américain. A force d’être relayées sans filtre par les médias audiovisuels ou d’être répétées sans fin sur l’archipel des ghettos de la pensée formé par la blogosphère, elles pourraient finir par apparaître «convenables» à une partie significative de l’électorat.
Dans cette ambiance morose, marquée par l’insécurité économique et la rancœur sociale, l’Amérique pourrait tout autant se laisser convaincre par les aventuriers de l’ultraconservatisme républicain que par un Président démocrate jugé trop conciliant et trop prudent. D’une certaine manière, l’âme de l’Amérique est à prendre et ces élections pourraient bien déterminer à quel saint ou à quel diable, finalement, elle se vouera.
Certains, en Europe, observent ces débats avec morgue, en s’imaginant que des idées aussi sommaires n’ont aucune chance de traverser l’Atlantique. Ils ont la mémoire courte, car l’idéologie conservatrice américaine a régulièrement irrigué le champ de bataille politique européen.
Ainsi, lors de la campagne électorale en 1980, Ronald Reagan avait été caricaturé comme un cow-boy extrémiste et inquiétant. Or, sa politique économique, fondée sur la dérégulation débridée, l’endettement public et la baisse des impôts des super-riches, fut largement copiée par le Vieux Continent. Son appui au général Pinochet fut relayé sans états d’âme par la droite de la droite européenne, de Margaret Thatcher à Franz-Josef Strauss.
De même, au début des années 2000, les néoconservateurs, cette « horde aux idées radicales et farfelues », comme les qualifia l’éminent politologue franco-américain Stanley Hoffmann, eurent leur heure de gloire en Europe. Leur campagne en faveur de l’invasion de l’Irak envoûta même la droite de la gauche, de Tony Blair à Bernard Kouchner.
Le populisme a lui aussi une dimension transatlantique. Même si Umberto Bossi ou Geert Wilders n’ont pas été chercher outre-Atlantique l’inspiration de leurs discours xénophobes, les idées du Tea Party se retrouvent largement dans les coups de sang et les bouffées de ressentiment du populisme européen. L’idéologie «libertarienne», qui forme la pointe hyperindividualiste de l’ultralibéralisme américain, compte même quelques disciples au sein de la « droite décomplexée » européenne.
Cet attrait de l’Amérique conservatrice est plus intense encore dans cette «Nouvelle Europe» que célébra, en 2003, le ministre de la défense de George W. Bush, Donald Rumsfeld. Les slogans des débats républicains résonnent aussi dans certaines grandes formations politiques d’Europe centrale. A l’exemple du Fidesz, au pouvoir en Hongrie, ou du Parti polonais de la loi et de la justice, dont le nationalisme crispé et le prémodernisme religieux contredisent l’éthos démocratique-libéral de l’Union européenne.
7.000 kilomètres séparent Bruxelles de Des Moines, la capitale de l’Iowa, mais la distance s’estompe quand on s’imagine que quelques dizaines de milliers d’électeurs républicains vont contribuer à désigner celui qui, peut-être, dirigera un pays dont les choix idéologiques, économiques et militaires détermineront en partie notre liberté, notre prospérité et notre sécurité.

*  Journaliste et essayiste au quotidien belge «Le Soir»

Par Jean-Paul Marthoz *
Lundi 9 Janvier 2012

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