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Quand un instit. devient représentant de la Oumma




Quand un instit. devient représentant de la Oumma
Quand un instit. devient représentant de la Oumma, il ne s’y habitue pas de si tôt. Néanmoins, il pare au plus pressé à savoir se confectionner un deux-pièces, bleu nuit de préférence. Il se sentira à l’étroit c’est sûr, non pas parce qu’il n’est pas habitué mais tout simplement  le costard est fait par son tailleur de toujours; du village ou du patelin d’où il est issu. Bien sûr, il va y remédier une fois le premier salaire en poche, suivront alors d’autres achats, d’autres changements dans sa nouvelle vie. On en reparlera en temps voulu. Mais ceci ne l’empêchera pas d’avoir des cauchemars la nuit et pour un certain temps. Il se verrait toujours en train de prendre le grand taxi à six ou celui d’un resquilleur pour aller travailler.
Le pire ? Arriver en retard et trouver le dirlo en train de l’attendre sur le perron de l’unique salle de classe unique où il professe.   
Il constituera donc une petite cour formée d’autres enseignants de même obédience, ceux qui ont participé à sa campagne électorale pour la plupart, d’ailleurs on les reconnaît à la trace sur le front, une marque déposée ou cachet idéologique. Conservateurs, cela va de soi. Leur rôle affiché, maintenir le contact avec son électorat, celui non affiché est tout simple à savoir : faire office de courtisans permanents,  et de bodygardes  en cas de pépins - c’est qu’il y en aura des pépins, toutefois n’anticipons pas. Leur salaire? Quelques services rendus par-ci, des interventions en haut lieu par-là. Du menu fretin, rien de plus. Les «vrais amis»  sont ceux de l’ombre. Les puissances de l’argent s’entend. Pour qui on remuerait ciel et terre jusqu’à poser des questions au Parlement.
Ensuite, avec le temps, les cauchemars se faisant sporadiques, il s’attablera pour mettre à exécution son plan démoniaque de vengeance contre l’Institution qui a fait de lui un homme digne de représenter les pauvres hères de son village, ceux qui espèrent et qui attendent beaucoup de lui. J’ai nommé le ministère de l’Education nationale ; celui de l’Intérieur, il n’ose même pas y penser, sachant qu’il se brûlerait les ailes comme Icare en s’approchant du soleil, qu’on l’attendrait au tournant. En contrepartie gare au délégué du MEN dont dépend sa circonscription ! Il lui mènera la vie dure, par vengeance mais aussi quand il se rendra compte qu’ils ne sont pas sur la même longueur d’onde, que ce haut fonctionnaire n’est pas tout ouïe. N’est pas aux ordres. Le pire dans tout cela, ledit délégué n’est pas commode.
Viennent après, les frasques. Nouvelle voiture, une grosse cylindrée. Un véhicule à quatre roues motrices, la plus prisée par nos représentants. Souvent à crédit. Le nouveau statut ouvre les portes, toutes les portes, même les plus récalcitrantes. Pourquoi avoir changé le vieux tacot, alors que ça ne pressait pas une nouvelle voiture ? La raison étant que le Macaron de représentant de la Oumma n’est guère visible et ne colle pas sur les voitures d’occasion ! Et puis il s’agit du Macaron, le Césame de tous les Césames, que diable!
Va pour le 4x4 ! N’en parlons plus!
Pendant tout ce temps-là, sa moitié est restée au village, elle est instit. de son état, elle aussi. Elle y est, elle y reste. Bien sûr, elle est la femme du représentant de la Oumma. On se comporte avec elle en tant que tel, c’est-à-dire avec plus d’égard qu’auparavant mais le hic, c’est qu’elle ne peut être mutée sans casse. On imagine déjà les grandes manchettes des journaux : «La femme d’un député est mutée sans passer par le mouvement», les bureaux syndicaux se feront une joie de les manger tout crus y compris le ou la délégué(e),  à l’exception de celui auquel ils adhèrent, sa bourgeoise et lui. Silence radio. Ce sont des conjectures rien de plus mais entre nous, cette situation arrange on ne peut mieux notre instit. de représentant. La quarantaine passée, usée par le travail et les enfants, elle arrive difficilement à suivre le rythme infernal de son mari qui ne fait que rajeunir à vue d’œil, s’il vous plaît, après chaque voyage à Rabat. Les courtisans bodygardes, toujours eux, cette fois affublés d’un imam, lui conseillent sournoisement de prendre femme, une jeunesse de la bourgeoisie pieuse qui saurait concilier modernité et tradition à la turque. Pas une brute, voyons! A l’Akape, les filles des séries-fleuves turques. Sa femme ? Elle n’a qu’à s’incliner. Et dire qu’elle était de celles qui avaient pris le car pour Casablanca afin de battre le pavé contre les quatorze points de discorde de la Moudawana.
Les années passent et les signes ostentatoires de richesse apparaissent de plus en plus chez notre bonhomme : nouvelle coupe de cheveux, de la french manucure, costumes moulés comme un juste corps ; c’était loin les deux-pièces qui le mettaient mal à l’aise. Ceci pour la vie mondaine. Quant au privé, c’est l’omerta. La loi du silence est de mise, même pour sa cour dont la cohésion commence déjà, et depuis belle lurette, à battre de l’aile. Pour cause ? Il oublie le village et ses promesses, le parti et ses cotisations. Radio trottoir parle d’un nouveau challenger, son homme de confiance… un autre instit. qui cherche une place au soleil, lui aussi. Et… rebelote.
Notre instit, je veux parler du représentant de la Oumma, eh bien, il pense sérieusement à se représenter… ! Sous d’autres couleurs pardi ! Le parti qui l’a porté aux nues? Il n’en veut plus. Il est considéré comme un renégat, un pestiféré. Il côtoie des députés d’un autre parti. Pour préserver son siège, il n’a qu’à miser, miser sur l’appareil de son nouveau parti. Il en a les moyens. Sûr, les villageois sont comme la mule du Pape ; ils n’oublieront pas de sitôt leur mauvais choix. Le vote sanction sera leur mot d’ordre. Voter pour le diable pour contrer l’instit. mécréant. No passaran, comme disaient les Rouges en Espagne franquiste. Blasphème sur blasphème, crient des individus à la zébiba foncée- des caciques de l’ancien parti, paraît-il. Le Diable, les Rouges, ce sont là les deux faces d’une seule pièce de monnaie. Chez les talibans, c’est la lapidation pour moins que ça. Chez Daesh, c’est la tête qui se sépare du tronc. Le prêcheur du vendredi n’en démord pas. Il crie à l’apostasie et invite clairement les fidèles à voter pour la nouvelle coqueluche du parti. La mosquée? Les voies du Seigneur sont «interpénétrables».  C’est connu et on laisse faire en haut lieu. Et l’instit. qui ne fait qu’à sa tête. Il a du culot ce mec-là. Il fonce tête baissée. C’est vrai, il a derrière lui son nouveau parti et beaucoup d’argent.
Dans la nouvelle d’Alphonse Daudet, la mule du pape avait fini par se venger. Notre instit. a eu la culbute de sa vie. Malgré les supplications de sa moitié, qui avait entre-temps oublié ses frasques, il a fini par engloutir la totalité de ce qu’il avait amassé, y compris l’immobilier. Tout est parti en fumée. Certes, lui restait sa retraite de député, son travail… Son travail, surtout pas ! Autrement re-bonjour les cauchemars : les réveils en catastrophe, la marmaille qui braille, le préfabriqué…et madame la déléguée. Il faut dire qu’il n’avait pas cessé de lui mettre les bâtons dans les roues. Il avait relevé la barre un peu plus haut. Gare au tournant ! L’excès ne se pardonne pas. Ah j’allais oublier, l’autre moitié de son ménage. L’Akape, voyons! Eh, bien! Dès qu’elle a appris pour sa défaite aux élections, elle l’a mis à la porte de sa villa de Rabat. Comment une jeunesse puisse avoir une telle maison? Notre bonhomme a tout mis au nom da sa jeune  épouse, enfin sa future ex-épouse. Il vient de recevoir via l’huissier sa demande express de divorce. Un malheur n’arrive jamais seul…
Il sentit une main qui le secouait. Il se réveilla en sursaut et regarda à gauche et à droite puis en face pour constater que… sa femme se tenait debout, un plateau entre les mains. Il loua Dieu en son for intérieur, ce n’était qu’un cauchemar. Il voulut embrasser son épouse qui s’esquiva en faisant une grimace «Tu pues! Combien de fois t-ai-je prié de te brosser les dents avant d’aller dans les bras de Morphée!».
Le pauvre instit. lui pardonna son manque de tact et son air bougon. Il venait de sortir d’un cauchemar pour entrer dans un autre moins pesant certes. Au diable sa laideur, aux mille diables sa vieillesse précoce ! Que vive sa fidélité et sa loyauté !

 * Instituteur

Par Nejm-Eddine Mahla *
Mardi 7 Juillet 2015

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