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Quand le désaccord fait la force




Quand le désaccord fait la force
Traître ! L’insulte claque comme un appel au lynchage et elle est prononcée chaque jour et dans de multiples langues pour bannir ceux qui sortent des rangs et pensent différemment.
Cette manie affecte surtout les Etats autoritaires : en Iran, des cinéastes de talent, des journalistes indépendants et des militants des droits de l’homme sont dénoncés comme « mercenaires de l’Occident ». En Chine, les rares voix de la liberté sont assimilées à des « agents de l’étranger ». A Cuba, les blogueurs dérangeants sont accusés d’être des « complices de la CIA ».
Les démocraties ne sont pas vaccinées contre cette obsession de l’unanimisme. Aux Etats-Unis, après le 11 septembre 2001, l’administration Bush demanda aux journalistes américains de se tenir au garde à vous : « Vous êtes avec nous ou contre nous », déclara le porte-parole de la Maison-Blanche. Comme si, au pays du Free Speech, penser à contre-courant relevait de la sédition.
En Israël, les personnalités les plus pondérées qui contestent la politique officielle sont accusées d’être des self-hating Jews (des Juifs qui se détestent), comme si la droite la plus intransigeante était la propriétaire exclusive de la judéité. Au Pays basque espagnol, les séparatistes excommunient et parfois assassinent ceux qui refusent d’adopter leur définition crispée de l’identité euskera.
L’unanimisme national, communautaire ou religieux, souvent brandi au nom d’un peuple hypothétique et qui n’en demande pas tant, se marie mal avec une vraie démocratie. La liberté d’exprimer la désunion et le désaccord, le droit pour l’individu de contester les identités enrégimentées et les idées formatées, constituent, en effet, l’essence même du projet démocratique. Ce droit à l’hérésie et au blasphème est aussi le ressort essentiel du «droit au bonheur» et de l’épanouissement de chaque personne au sein d’une société qui se veut ouverte, diverse et apaisée.
«Si un homme, écrivait Bertrand Russell, désire sincèrement suivre la meilleure voie que la vie lui offre, il doit apprendre à maintenir une attitude critique face aux coutumes et aux croyances de sa tribu, acceptées communément par ses voisins».
«L’homme libre, renchérissait Nietzsche, est celui qui pense d’une autre manière que celle à laquelle on pourrait s’attendre, en raison de son origine, de son milieu, de sa fonction et des opinions dominantes de son époque».
Certes, il ne suffit pas d’être en désaccord avec la majorité pour avoir raison. Il y a des « dissidents » excessifs, caractériels et inconsistants. Toutefois, les esprits libres, en rupture, ont souvent fait progresser l’humanité et, surtout, les sociétés qui les avaient vilipendés. A l’image de Galilée, qui s’exclame « Et pourtant elle tourne », lorsque l’Inquisition l’oblige d’abjurer le système héliocentrique de Copernic. A l’exemple de Sébastien Castellion, qui s’oppose au projet théocratique de Calvin et aux foules genevoises, avides d’unité et de servitude volontaire. A l’instar aussi d’Emile Zola qui, dans une France largement antisémite, écrit J’accuse ! et lutte pour la liberté et la réhabilitation du capitaine Dreyfus, injustement condamné.
Les voix discordantes, par leurs mises en garde, offrent de salutaires garde-fous aux emballements ou aveuglements collectifs. Et contrairement à ceux qui les accusent de déloyauté, elles constituent le garant de la légitimité et de la continuité d’une nation, d’une communauté ou d’une institution.
Le scandale des prêtres pédophiles dans lequel s’enfonce aujourd’hui l’Eglise catholique n’aurait jamais atteint pareilles proportions infamantes si le Vatican n’avait pas désavoué ceux qui, depuis des années, dénonçaient cette ignominie. Le parti communiste français ne serait pas devenu un groupuscule s’il n’avait pas obstinément exclu ceux qui doutaient du « bilan globalement positif » du soviétisme.
Dans une large mesure, les « traîtres » offrent un rempart contre le réflexe de condamner tout un pays ou tout un peuple. Dans les années 1970, il avait suffi de quelques voix dissidentes, d’Andrei Sakharov ou de Lyudmila Alexeyeva, pour ne pas désespérer de la Russie éternelle. Et si, aujourd’hui, le Chili du président Piñera, ancien partisan de la dictature, bénéficie d’une image internationale favorable, il le doit surtout aux démocrates qui, souvent au risque de leur vie ou de leur liberté, empêchèrent le général Pinochet de confisquer l’âme profonde de la nation.
Ce droit à la dissidence est l’aune à laquelle se juge la qualité du sentiment national ou communautaire. Cette revendication de la modération et du désaccord face à la vocifération et à la discipline collectives détermine la légitimité du sentiment d’appartenance. Comme l’écrit avec ironie le philosophe « hispano-basque cosmopolite », Fernando Savater, «on peut se sentir membre d’une nation sans être nationaliste, comme on peut savoir qu’on a un appendice sans souffrir d’appendicite».
Plus que jamais, alors que le nationalisme, le populisme et l’intégrisme appellent à la fusion du peuple, des masses ou des croyants, il s’agit, comme l’écrit le philosophe Albert Memmi «d’avantager l’homme sur les mythes, les institutions et les groupes». Il s’agit de célébrer «celui qui sans méconnaître ce qu’il doit au groupe, ne le suivra jamais dans ses hurlements unanimes, car il essaie tout simplement d’être un homme libre». «Le goût de la vérité, ajoutait-il, conduit inévitablement à l’isolement, sinon à la solitude. Pour penser juste, il faut réfléchir seul».
Au moment où les piliers de notre univers proche vacillent sous les coups de l’hyper-libéralisme et du sous-nationalisme, pour «penser juste», il faut s’écarter des clairons qui appellent à former des rangs pour se rapprocher de tous ceux qui, au sein de leur communauté et parfois contre la majorité, préfèrent notre commune humanité aux identités bornées.

* Directeur éditorial de la revue
« Enjeux internationaux»
et chroniqueur au quotidien belge «Le Soir»

PAR JEAN-PAUL MARTHOZ *
Samedi 22 Mai 2010

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