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Qu’est-ce que la société civile ?




Qu’est-ce que la société civile ?
«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eut point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne!», dixit Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)   Qu’est-ce que la société civile ? Tout. Qu’a-t-elle été jusqu’à présent pour les pouvoirs publics ? Rien, ou presque, si ce n’est lors des grands mouvements sociaux. Que demande-t-elle ? A être quelque chose. 
Cette paraphrase d’Emmanuel-Joseph Sieyès, un des premiers républicains, illustre un enjeu : dans nos institutions, quelle représentation donner à la société civile ? 


Qu’est-ce que 
la société civile ? 

Selon le livre blanc de la gouvernance de l’Union européenne, «la société civile regroupe notamment les organisations syndicales et patronales («partenaires sociaux»), les organisations non gouvernementales (ONG), les associations professionnelles, les organisations caritatives, les organisations de base, les organisations qui impliquent les citoyens dans la vie locale et municipale, avec une contribution spécifique des églises et communautés religieuses». 
On notera au passage combien les notions de société civile, de citoyenneté et de gouvernance sont souvent associées. La société civile est dans l’air du temps. Le concept se retrouve chez Marx et Habermas comme dans la bouche de Poivre d’Arvor. Il recouvre toutes sortes d’organisations (ONG, groupes d’intérêt et d’influence, expression citoyenne, think tank). La société civile est facilement opposée à la classe politique ou institutions, comme au marché. Le terme recouvre un entre-les-deux, où s’exprimerait toute la vitalité de la vie sociale, basée sur la libre volonté de ceux hors de tout rapport d’autorité ou d’intérêt privé. Un monde de la solidarité où se manifesteraient les demandes et les évolutions d’une société tout en concrétisant une forme d’action pragmatique, efficace, plus morale que le marché, plus représentative des intérêts et idéaux des gouvernants. Le retour de la société civile est historiquement lié aux mouvements de dissidents de l’Europe de l’Est dès la fin des années 70.
Vaclav Havel dans son ouvrage «Le pouvoir des sans-pouvoir» exalte le réveil de la société civile : dans les sociétés post-totalitaires nées de l’effondrement du communisme, il faudra, dit-il, que surgissent de nouvelles structures, des associations civiques et citoyennes qui favoriseront la transition démocratique. Dans un contexte de méfiance à l’égard de l’Etat et des grandes idéologies globalisantes, nombre d’Occidentaux placent de grands espoirs dans ces associations volontaires, vouées à la résolution de problèmes concrets, censées renforcer le lien social et, par la délibération dans l’espace public, concrétiser un engagement en faveur des valeurs acceptées ou souhaitées par tous. L’idée devient de plus en plus  populaire. On l’applique au développement du Sud : susciter des associations indépendantes des Etats inefficaces, faibles et parfois corrompus, mais aussi des anciennes structures traditionnelles, voilà qui semble une voie prometteuse pour rendre enfin efficace l’aide au développement. Certains parlent même d’une société civile globale, ONG internationales ou collectifs de citoyens et autres composantes du mouvement alternatif et les opposent volontiers aux gouvernements élus, impuissants face au caractère global des problèmes et aux forces du marché.  

La société civile face 
au repli citoyen  

On assiste aujourd’hui à un phénomène social de repli qui n’épargne pas non plus le monde associatif. Cette évolution est accentuée du fait de l’absence de stratégies d’alliances entre associations et entreprises, associations et syndicats ou encore avec les médias et le monde de la recherche. Les représentations et clivages hérités du passé et les concurrences entre associations sur les territoires, qui ternissent parfois les relations inter-associatives, contribuent à renforcer cet isolement et engendrent des tensions au sein d’un monde associatif qui demeure clivé. Pourtant, de leur côté, les entreprises ont compris que les associations pouvaient être des partenaires, notamment pour diversifier leur recrutement, fidéliser un public ou  encore communiquer. Par ailleurs, la société civile est aujourd’hui en mesure de proposer des réponses aux principaux défis de la société.
Elle est source d’innovation sociale et contribue fortement à la transformation de la société. Son utilité sociale ne fait aucun doute : elle dispose des outils du vivre ensemble, a pris conscience de la nécessité de peser sur l’avenir de la société et de trouver de nouvelles formes d’action collective. Cependant, on observe un manque de visibilité et de lisibilité des associations, au sein de la société civile dans l’espace public. 
On assiste également à la naissance d’un citoyen actif, mais peu désireux de rejoindre des institutions. Comment faire entendre, dans leur diversité, les voix de ceux qui travaillent et produisent des richesses, de ceux qui cherchent, créent et innovent dans les arts et les sciences, de ceux qui inaugurent un nouveau modèle de développement plus respectueux de l’homme et de la nature, de ceux qui s’engagent au quotidien auprès des jeunes, notamment dans le sport, mais aussi au service des plus démunis ou des accidentés de la vie? 
Dans un rapport de 2002, le Conseil économique et social définissait la société civile comme «un large espace, distinct, en tout cas, de l’Etat (ainsi que des organismes qui, comme les partis politiques, concourent à l’exercice du pouvoir), espace à l’intérieur duquel les citoyens exercent des activités autonomes, collectives et structurées». Ce rapport ajoutait que la société civile «inclurait un ensemble varié comportant notamment les partenaires sociaux, les autres organisations représentatives des milieux sociaux et économiques, les associations constituées pour la défense des grandes causes, les associations de proximité (...)». Sa conclusion était la suivante : «Par nature, la société n’est pas homogène : elle est diversifiée et polymorphe.
 Ses composantes évoluent au gré des forces qui la composent. Des intérêts souvent contradictoires, voire conflictuels, sont représentés, ce qui n’exclut pas en son sein la recherche de convergences et l’utilité d’un travail en commun». Cette définition reste pertinente. La réforme du Conseil économique, social et environnemental visait précisément à renforcer la représentation de la société civile, en particulier en donnant toute leur place aux femmes, en accueillant les jeunes générations ou en reconnaissant le rôle des associations de défense de l’environnement. 

Rôle du Conseil 
économique, social 
et environnemental 

Le CESE a pour mission entre autre, l’introduction de nouvelles méthodes de travail, sortir des discours  faussement consensuels ou convenus et exprimer avec force des points de vue divers qui, par leur expertise et leur originalité, seront de nature à éclairer l’action des pouvoirs publics. L’enjeu est d’importance. Le Conseil économique, social et environnemental doit être une caisse de résonance pour la société civile, pas un étouffoir. Il doit être une pépinière d’idées neuves, pas de faire-valoir du pouvoir politique en place, quel qu’il soit.
Dans l’histoire de notre pays, la reconnaissance des corps intermédiaires a été souvent remise en cause. La tentation est toujours grande, pour les pouvoirs publics, de soumettre la société civile, de réduire son espace de représentation, voire d’instrumentaliser les institutions qui en sont chargées. Mais la place réservée à cette société civile par la réforme du CESE ne s’est-elle transformée en un jeu de chaises musicales?

La société civile, 
un ressourcement 
de la démocratie

«Il faut se demander en terme plus directement politique si les idées et les forces politiques qui en appellent au peuple sont toujours démocratiques (...) C’est au nom de la gauche, du peuple, de la classe ouvrière, et de la démocratie elle-même que la démocratie a été détruite dans les pays de l’Est». Une démocratie ne se construit pas comme un meccano. Elle ne s’importe pas non plus.  Il est évident que le concept moderne de démocratie, en tant que pouvoir du peuple pour le peuple et par le peuple, ne se limite ni aux élections libres, permettant de définir une majorité, ni au règne sans partage de cette majorité. La démocratie, comme projet sans cesse à construire, implique la liberté d’opinion, le respect des droits des minorités, la confrontation pacifique des intérêts et donc la liberté d’organisation et l’Etat de droit, la responsabilité des gouvernants, etc. Cela suppose pouvoirs et contre-pouvoirs et donc un espace libre, celui de la société civile forte, indépendante du pouvoir de l’Etat, de celui de l’économie (de l’argent), de la tradition (clans, etc.). L’édification de cette société civile est donc au cœur de tout processus de démocratisation. Et certaines formes de coopération et de solidarité internationale y contribuent. 

L’indépendance 
de la société civile 

La société civile se caractérise fondamentalement par son «attitude collective de refus de subordination de la part des organisations ayant une action sociale (syndicats, organisations caritatives) aux partis politiques. Cette attitude ne constitue pas un refus  d’engagement politique individuel ». Les organisations de la société civile ne s’identifient pas à un parti ou une idéologie politique, pour assurer plus de légitimité dans leur prise de position afin de veiller à la prise en compte des revendications sociales. Lorsque les acteurs de la société civile sont soumis aux conditionnalités des acteurs politiques, ils perdent leur représentativité et peuvent être ainsi déséquilibrés, basculés du côté de l’Etat et détruire la condition d’existence de la société civile voire de la démocratie. La confusion entre société politique et société civile jette les jalons d’un totalitarisme dans la mesure où, dans ces pays les partis de l’opposition sont réduits au silence du fait de la répression qu’ils subissent de la part de la puissance étatique. Dans un régime où les organisations de la société civile ne gardent pas leur indépendance vis-à-vis de la classe politique, le champ d’action des tenants du pouvoir s’agrandit et surgissent avec lui les prémices d’une toute puissance étatique. La société civile cesse d’être dans ce cas un contre-pouvoir. En perdant son indépendance, la société civile se fragilise et fragilise la démocratie quand ses observations ne sont plus liées à l’intérêt général des citoyens mais plutôt à une coloration politique. 

La société civile, une
 histoire universelle

Les expériences concrètes le confirment, du moins celles qui prennent au sérieux les mécanismes endogènes de développement des sociétés civiles. Il est de ce point de vue nécessaire de rappeler que ce concept de société civile, souvent galvaudé, a d’abord été porté par les mouvements sociaux et politiques des années de l’après 68 dans le monde et pas seulement en Occident. Dans les pays d’Europe orientale communiste au sein de mouvements cherchant à construire la « société en dissidence « décrite par le polonais Adam Michnik, le « pouvoir des sans pouvoirs « dont parlait le  Tchèque Vaclav Havel, ou « l’antipolitique « du Hongrois Giörgy Konrad. Au même moment, du côté de Recife et de Santiago du Chili, une autre forme de société en dissidence était en construction, puissante notamment là où l’influence de la théologie de la libération catholique était la plus  sensible. Une synthèse des expériences de la gauche révolutionnaire et des mouvements chrétiens, qui a irrigué les communautés de base dans les quartiers pauvres, les mouvements indigénistes et a influencé à la fin des années 80 aussi bien le Parti des travailleurs au Brésil que les Zapatistes au  Mexique. Dans d’autres parties du monde, des problématiques voisines ont été élaborées un temps en Irlande du Nord, et avec force dans les « civics» des townships sud-africains. En Europe occidentale, et singulièrement en France, au sein des mouvements qui se réclamaient du «socialisme  autogestionnaire «et plus tard de l’écologie. Il faut avoir tout ce contexte en mémoire pour comprendre ce qui va cheminer dans les années 80 et apparaître à la fin des années 90, notamment dans le mouvement altermondialiste puissant dans plusieurs régions du monde (Amériques, Europe occidentale, Sous-continent indien, Afrique subsaharienne). C’est ce que le  Belge François Houtart appelle «la société civile d’en bas».    

Par Mohamed Bentahar
Jeudi 20 Novembre 2014

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