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Promouvoir le vrai entrepreneuriat au Maroc




Promouvoir le vrai entrepreneuriat au Maroc
Le Maroc accueille l’édition 2014 du Global Entrepreneurship Summit. Cet événement d’envergure mérite que l’on s’intéresse et que l’on examine la situation de l’entrepreneuriat au Maroc avec la lucidité bienveillante qui convient et lancer un défi aux leaders politiques, économiques et de la société civile du pays.
Des recherches documentaires et des entretiens menés récemment sur place confirment l’extrême rareté de l’entrepreneuriat de croissance au Maroc, en dépit de la mobilisation, qu’il faut saluer, d’un grand nombre d’acteurs publics, associatifs et privés autour de l’entrepreneuriat. Ce n’est pas faire injure à mon pays que de dire qu’il semble y avoir bien plus de promoteurs de l’entrepreneuriat que d’entrepreneurs. Surtout, j’ai l’impression, et je ne suis pas le seul à le penser, qu’on dépense plus d’argent à parler d’entrepreneuriat qu’à entreprendre.
J’en veux pour preuve la part infime de l’amorçage dans les investissements en capital au Maroc (2% selon l’étude de l’AMIC publiée en 2014) et l’abandon de l’amorçage par le Plan Numeric, censé être le fer de lance de l’entrepreneuriat innovant au Maroc, en raison d’un trop faible « deal flow » et, semble-t-il, suite à des difficultés, dont je ne connais pas le détail, sur une opération.
A partir de ce constat, deux hypothèses sont possibles. La première est pessimiste : le Maroc ne disposerait pas d’un potentiel entrepreneurial indépendant digne de ce nom. Le fait que l’essentiel des «success stories» récentes marocaines, hors immobilier, aient été l’œuvre des groupes Benjelloun, Chaâbi et SNI confirme partiellement cette hypothèse. Si, en effet, l’entrepreneuriat au Maroc serait, pour toutes sortes de raisons, plus à la portée d’acteurs établis, qui seraient seuls capables d’identifier de vraies opportunités entrepreneuriales, de constituer des équipes et de surmonter les obstacles structurels, il faudrait en tirer des conséquences pour les politiques publiques.  Au lieu de s’acharner, en vain, à encourager les jeunes à entreprendre, ce qu’ils ne semblent pas faire, il vaudrait mieux inciter, par les leviers classiques de politique publique, les entreprises autochtones, pas seulement étrangères, à le faire dans les secteurs autres que l’immobilier. De cette manière, le pays se donnerait plus de chances de voir naître d’autres entreprises comparables à Marjane, Assouak Assalam, Nareva, Méditel ou Inwi. Corollairement, si l’entrepreneuriat à potentiel de croissance ne peut être porté que par des entreprises et des entrepreneurs établis, les politiques publiques devraient alors assumer clairement que les jeunes en mal d’insertion professionnelle devraient être aidés à créer leur emploi, voire une micro-entreprise. Et il faut aussi arrêter d’appeler cela de l’entrepreneuriat puisqu’il s’agit, en fait, d’une simple et néanmoins nécessaire inclusion économique.
La deuxième hypothèse, plus optimiste, est que le Maroc disposerait d’un potentiel entrepreneurial mais que ce potentiel n’a pas encore été activé. Je veux pour preuve de l’existence du potentiel le nombre de fois où j’ai été impressionné par les idées et concepts innovants de jeunes Marocains rencontrés dans divers milieux. J’en veux aussi pour preuve la qualité des projets soumis à la compétition nationale organisée par l’antenne marocaine de l’ONG américaine Enactus, présente dans une soixantaine de campus universitaires marocains. Notons et saluons, au passage, que l’équipe finaliste marocaine a été déclarée vice-championne 2014 à la grande finale mondiale qui a eu lieu à Pékin. J’en veux enfin pour preuve le nombre de jeunes Marocains qui entreprennent en Europe ou en Amérique du Nord, sans doute par choix personnel mais peut-être,  aussi, parce que, contrairement à leurs homologues indiens ou chinois qui reviennent entreprendre dans leur pays, ils ne perçoivent pas encore le Maroc comme un écosystème favorable aux entrepreneurs indépendants et ambitieux. A l’heure où les technologies de l’information rendent possible le déploiement de modèles économiques mondiaux à partir de n’importe quel endroit équipé d’un accès Internet haut débit, il est regrettable de ne pas pouvoir localiser au Maroc des start-up à vocation internationale. Il est dommage et symptomatique que Enigma, la start-up prometteuse opérant dans le «data mining», qui a levé 4,5 millions de dollars US en 2014 soit localisée aux…Etats-Unis. Il est tout autant regrettable de voir que des multinationales choisissent de créer des centres de compétence au Maroc parce qu’elles y trouvent des ingénieurs bien formés et peu chers et qu’il ne s’est pas encore trouvé d’entrepreneurs nationaux pour tirer profit de ce gisement de capital humain.
Si les responsables politiques marocains partagent la conviction de l’existence d’un potentiel entrepreneurial dans le pays, au-delà des entreprises établies, il leur faudrait alors s’attaquer aux vrais obstacles structurels dressés face aux entrepreneurs indépendants. Ces obstacles sont bien connus et il n’est pas utile de les ressasser ici. La bonne nouvelle est qu’il y a, malgré tout, du progrès certes lent mais réel. Je voudrais ici souligner un obstacle culturel peu problématisé dans le discours public sur l’entrepreneuriat. Il s’agit des difficultés liées au respect des délais et de la parole donnée dans les milieux des affaires. Par exemple, les jeunes entreprises qui manquent, par définition, de trésorerie, ne peuvent pas survivre dans un écosystème où le non-respect des délais de paiement est monnaie courante, pour ainsi dire. Un jeune entrepreneur me disait récemment qu’un client chez qui on mène un troisième projet peut ne pas avoir encore honoré la facture du premier. Il semblerait que l’entrepreneur n’aurait pas trop intérêt à insister s’il ne veut pas perdre le client. La lenteur et l’opacité des décisions d’achat, les changements fréquents des prestations commandées et les tentatives permanentes de renégociation des prix créent un environnement difficile. Ces pratiques sont plus surmontables par des entreprises ou groupes établis disposant de fonds propres et d’un accès plus facile au crédit. Ce n’est pas par hasard, comme je l’ai écrit plus haut, que les réalisations entrepreneuriales récentes et dignes d’être remarquées ont été initiées par des groupes.
Je me réjouis de voir qu’on commence à parler au Maroc d’incubateurs et d’accélérateurs pour accompagner la gestation et la naissance de jeunes entreprises innovantes. Le pays en a absolument besoin. Lorsque ces outils seront mis en place, ils ne pourront produire des résultats que si l’administration, l’économie et la société marocaine effectuent une véritable révolution culturelle pour embrasser l’entrepreneuriat non seulement dans les discours mais dans les actes. Revenons sur les délais de paiement pour illustrer la révolution culturelle nécessaire : tout client d’un entrepreneur devrait se sentir moralement responsable de la santé financière de son fournisseur au lieu de le mettre en difficulté, volontairement ou non.
Je me réjouis aussi du développement de dispositifs d’entrepreneuriat social. Dans un environnement où l’Etat et le marché ne permettent pas à une partie de la population de satisfaire des besoins de base comme se nourrir, se soigner, habiter ou s’éduquer, il est bon que des ONG nationales et internationales interviennent pour atténuer ces manques. Il ne faut pas, cependant, que l’engouement pour l’entrepreneuriat social et l’activisme des ONG finisse par convaincre les Marocains que c’est le seul mode d’entrepreneuriat qui serait à leur portée; le vrai entrepreneuriat étant l’apanage de groupes nationaux ou d’entreprises étrangères.
Il ne faut pas perdre de vue que le besoin d’entrepreneuriat social est inversement proportionnel à la prévalence et à l’efficacité de l’entrepreneuriat à but lucratif. Dans une économie qui fabrique normalement des entreprises à but lucratif, en nombre et en qualité, il se crée suffisamment d’emplois, de recettes fiscales et de richesses pour permettre au grand nombre de satisfaire les besoins de base et d’accéder à un minimum de qualité de vie. L’entrepreneuriat social doit atténuer les imperfections distributives du capitalisme et non pas s’y substituer.
C’est pour cette raison que le Maroc a besoin de promouvoir, parmi ses jeunes talents, l’entrepreneuriat ambitieux à but lucratif. Imaginons ce que serait le pays si une centaine d’entrepreneurs créaient des entreprises réalisant, chacune, un milliard d’euros de chiffre d’affaires. Le volume d’activité totale généré par cette cohorte d’entrepreneurs serait largement supérieur au PIB actuel du pays. Sur un pays de 33 millions d’habitants, on devrait pouvoir la trouver cette centaine. Ei si les leaders politiques, économiques et de la société du pays faisaient de ce scénario spéculatif un objectif national mobilisateur.

* Professeur de management à l’ESSEC Business School 

Par Hamid Bouchikhi
Jeudi 20 Novembre 2014

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