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Pourquoi diaboliser la psychanalyse ?




Pourquoi diaboliser la psychanalyse ?
La question essentielle, qui se pose lors de la sortie du dernier livre de Michel Onfray : "Crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne", est celle-ci: quel est le sens d'une campagne médiatique destinée à imposer un ouvrage basé sur la falsification des faits comme un "livre évènement"?
Ce cas nous intéresse, car il est un parfait exemple du mode opératoire actuel. Dans les propos développés, il nous est signifié que toute objectivité doit s'effacer. Celui qui occupe le devant de la scène a donc la capacité de créer une nouvelle réalité devant se substituer aux faits eux-mêmes.
Selon les paroles mêmes de son auteur, l'ouvrage serait le résultat de cinq mois de lecture, pendant lesquels Michel Onfray aurait lu tout Freud et en aurait tiré un point de vue définitif. Cette prétention contraste fortement avec la multiplicité des débats contradictoires entre les diverses écoles de psychanalyse ou, par exemple, avec le travail de Jacques Lacan qui, après plus de cinquante ans de lecture, en était toujours, lui pauvre humain, à approfondir son interprétation et à faire évoluer ses hypothèses.
Alors que l'exhibition d'une telle toute-puissance devrait prêter à sourire, elle est généralement tenue comme une garantie de la qualité de son travail et du caractère de "chercheur infatigable" attribué à l'auteur. M. Onfray est présenté comme l'icône, l'image de l'incarnation de la vérité comme "toute". Il s'offre en tant que vérité qui se fait voir, qui ne se présente pas à la raison, mais au regard, à la pulsion scopique. Son livre n'est pas destiné à penser, mais à fournir une jouissance. Il s'agit d'une vérité qui s'énonce sans vouloir se heurter, ni aux faits, ni à une interprétation. Elle n'est pas relative, elle se présente comme la chose absolue. Elle n'a besoin d'aucun support, d'aucune extériorité. Elle est la "Theoria" qui se fait monde et qui jouit d'elle-même. Simplement, Onfray fait une fixation sur Freud qu'il réduit à une image rivale.
Sa "lecture" de Freud présente deux caractéristiques complémentaires. Sans notes, ni références, elle ne doit rien à personne, elle ne se fonde formellement que sur elle-même. Il s'agit du travail d'un "self-made man". Tout ce qui est affirmé est présenté comme nouveau, n'ayant aucune filiation, ni intellectuelle, ni historique.
Enfin, il s'agit d'une lecture à la lettre. Si Freud a théorisé la pulsion de mort et a montré son rôle dans l'histoire des sociétés humaines, c'est qu'il est un adepte de l'abandon à ce mécanisme pulsionnel. Sa théorisation est ainsi une anticipation de la barbarie nazie et porterait une responsabilité des génocides commis. Une identité est établie entre l'énonciation du mot et la chose elle-même. Comme disent les enfants: "c'est celui qui le dit qui l'est".
Aussi, Freud, en faisant du meurtre du père imaginaire donnant existence à un père symbolique, un principe fondateur d'une société spécifiquement humaine, aurait assassiné Moïse, le père de la loi judaïque, favorisant ainsi la solution finale des nazis contre le peuple juif.
Quant à Onfray, il veut se soustraire à la loi symbolique posée par Freud, il ne veut pas tuer le père, mais occuper sa place. Grâce au déni de la fonction du père, il n'y a plus de dette symbolique entre les générations, d'articulation entre l'objectivité et la subjectivité. Pour l'enfant tout-puissant, les choses n'existent qu'au moment où il les énonce. Ainsi, il est dans l'air du temps, comme un rouage d'une machine déjà bien installée.
Historiquement, la psychanalyse a été combattue par les régimes fascistes et nazis, comme "science des juifs" et stigmatisée par la droite catholique, à cause de sa référence à la sexualité. Si le philosophe athée et hédoniste se trouve en une telle compagnie, ce n'est pas pour les mêmes raisons. Dans les Etats fascistes et nazi, ce qui fait lien entre les hommes est mythique. A l'ordre symbolique, au lien social, doit se substituer l'imaginaire. Dans la post-modernité, dont Michel Onfray est un héraut, ce qui explique sa grande médiatisation, tout ordre symbolique, même imaginaire, doit être anéanti. L'enfant tout-puissant, figure centrale de cette nouvelle période historique, ne peut connaître aucune limite. La dimension sociale de l'humain est déniée. A l'ordre de l'Ancien Testament qui repose sur la gestion de la violence, l'auteur oppose une humanité hédoniste, uniquement habitée par la pulsion de vie, orchestrée par un dieu païen prônant une jouissance sans limites. Si on n'est pas aveuglé par cette notion d'un dieu solaire, on retrouve là la spécificité des valeurs de la post- modernité.
Si depuis toujours la psychanalyse a toujours été un enjeu de confrontation, les attaques actuelles sont d'un autre ordre. Actuellement, il ne s'agit plus de la confronter, mais de la diaboliser, de la forclore.
La Grande-Bretagne, pays aux quatre millions de caméras de surveillance et qui a déjà supprimé l'essentiel des libertés individuelles, est à la pointe de ce combat. Un projet de loi est en discussion visant à empêcher concrètement sa pratique. Cet exemple extrême fait partie d'une tendance générale. Ce livre en est un élément. Pour dénier la psychanalyse, tout est bon: inventer des faits, fabriquer des révélations, privilégier la rumeur face au réel. Dans cette entreprise, l'auteur est assuré d'obtenir tout le soutien nécessaire.
Ce qui est dérangeant dans la psychanalyse, c'est qu'elle repose sur le manque, qu'elle montre à l'homme que sa condition l'empêche d'être le tout. Dévoilant sa castration à l'individu, elle fait de la reconnaissance de celle-ci, la condition de l'émergence d'une parole. A l'opposé de M. Onfray, elle nous montre que l'existence d'une société humaine repose sur l'interdiction de l'inceste, non pas du corps à corps dans lequel on est habitué à la penser, mais dans la séparation de l'individu d'avec la mère symbolique, aujourd'hui l'Etat maternel. La psychanalyse est un instrument indispensable pour faire face au déni de l'humain. Elle nous est nécessaire pour sortir d'un processus de régression qui nous ramène au stade le plus primaire du narcissisme, celui de l'auto-érotisme, de la non-distinction entre intérieur et extérieur, dans lequel Onfray veut s'enfermer.

Par Jean-Claude Payé Sociologue belge
Lundi 10 Mai 2010

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