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Pour une éradication de la violence à l’université




Pour une éradication de la violence  à l’université
Un jeune homme est mort à Fès. Il s’agit d’un être humain et d’un citoyen marocain qui, comme nous tous, avait droit à une vie digne au sein d’un pays qui rompt définitivement avec les méthodes de l’âge de la pierre. Et j’estime que, quels que soient son 
appartenance ou les objectifs pour lesquels il se trouvait là où il est tombé assassiné, aucune personne, ni aucun groupe, ni institution, n’avait le droit de lui ôter la vie !  
 
Que c’est beau de s’insurger contre la violence ! Comme il est tout à fait légitime de s’indigner face à la recrudescence de toutes formes de brutalités au sein de l’université marocaine, que ce soit entre tendances rivales, ou de la part des différents services de police. Alors, dénonçons avec vigueur une telle situation et soyons assurés que quand la bestialité conduit à la mort, cela devient la loi du Talion et l’humain sera relégué au rang des bêtes dans la forêt où règnent la terreur et la peur et où personne ne se sentirait plus protégé!...
Quand un jeune trouve la mort dans un lieu d’éducation aux valeurs universelles de progrès, de paix, de tolérance et d’amour, de formation aux droits et aux devoirs de citoyenneté et de savoir véhiculés par l’humanité à travers des siècles, il devient urgent d’extirper la haine de l’autre à la racine ! Comme il est désormais vital pour notre université (qui formera les dirigeants de demain), d’ouvrir un véritable débat concernant celle-ci, avec la participation, non seulement de spécialistes qui souvent dans cette contrée tiennent la langue de bois, mais aussi des concernés (de tous les concernés), notamment ces cadres de la société qui, un jour ou l’autre, avaient été représentants des étudiants ou du corps enseignant et qui pourraient en l’occurrence, être d’un grand secours en éclairant la voie pour les générations à venir.
 
De l’origine de la violence 
 
Quelques questions : Quelle est l’origine de cette barbarie qui a conduit à la mort ? Où se situent les responsabilités de celle-ci? Quelles en sont les conséquences pour toute une société victime de sous-développement dans tous les domaines et à tous les niveaux?
Dans l’un des livres d’Abdelkader Ben Barka que j’ai lu il y a plusieurs années, je me rappelle un passage où l’auteur racontait l’histoire d’une réception vers la fin des années 50, de représentants de la direction de l’UNEM de la part du Roi Mohammed V (Oui, c’était possible à l’époque !). Les étudiants entendaient alors  protester contre l’encerclement de la part de la police marocaine, du lieu où devait se tenir leur congrès national (à Tétouan). Lors de cette réception, la réponse du Roi était on ne peut plus claire : ce n’était pas lui qui avait pris une telle décision !
Ainsi, le Prince Hassan était déjà devenu, 2 ou 3 années avant son intronisation, l’homme fort du Maroc (d’ailleurs, on l’avait bien compris à la même époque dans le Rif).
Dans le temps, la tendance majoritaire au sein de l’UNEM, était nationaliste, suivie 5 années après la création de ce syndicat estudiantin, par une percée des étudiants proches de l’UNFP. En 1969 à Casablanca, le raz-de-marée gauchiste était très net. Ce qui ne tardera pas à provoquer une réaction barbare de la part du régime : l’une des plus grandes vagues de violence de toute l’histoire de l’université marocaine !
Le 24 janvier 1973, l’UNEM fut interdite et les principaux dirigeants du syndicat furent arrêtés successivement. Ceux qui échappèrent à cette furie dévastatrice et vindicative de l’Etat marocain, partirent en exil.
A la fin des années 70, une nouvelle tendance de Gauche est née au sein de l’université marocaine : les basistes !
Et comme les idées ne meurent pas et bien qu’allergique à certaines structures héritées de l’époque stalinienne ainsi qu’à certaines positions politiques, cette nouvelle tendance reprit dans les grandes lignes les grands principes défendus par les vétérans de « la Nouvelle Gauche » marocaine… Ce qui n’était pas de nature à plaire au régime qui, à travers ses procès politiques et ses enlèvements de militants (dont certains furent envoyés des années durant, dans des centres secrets de détention), avait cru qu’il s’était définitivement débarrassé des chantres de la Révolution.
Le problème, c’est que dans un pays qui abhorre le renouveau, rejette la contestation, renonce à sa propre liberté et diabolise la culture, chaque fois qu’une voix s’élève à l’intérieur de l’université (afin d’exiger un strict respect de la dignité, de l’autonomie et des droits), l’Etat tente de la museler ! Et la société, les partis politiques, les familles aussi parfois, l’applaudissent (et là, je parle de la mesure arbitraire, bien évidemment).  
D’un autre côté, au début des années 90 (en mars 93 exactement), la compromission de tendances islamistes avec les forces de la répression, était devenue tellement évidente après le vil assassinat du responsable basiste Aït El Jid Mohamed Benaïssa à Fès. A cette époque, tous les moyens étaient bons afin d’affaiblir la gauche et de créer le chaos au sein de l’université et les islamistes disposaient dans ce cadre de grandes facilités de manœuvres, tout en échappant le plus souvent à la répression aveugle qui frappait surtout les gauchistes.
Il faut dire qu’il est malheureux de constater que les étudiants de gauche avaient été lâchés par tout le monde. Devenus des brebis galeuses pour leurs aînés dont certains appartenaient désormais à des organisations politiques responsables, ainsi qu’à certains vieux cadres de l’université, désormais convenablement casés et merveilleusement nichés dans leurs petites vies de famille bien douillette. Personne n’osait plus s’approcher des facultés, lâchement abandonnées aux islamistes qui y font souvent régner la loi de la terreur.
D’un autre côté, les hauts responsables de l’Etat s’en foutent éperdument de l’avenir de l’université. Leurs enfants à eux poursuivent leurs études soit à l’étranger, soit dans des écoles privées  huppées et un poste important les attendra toujours dès l’obtention de leurs diplômes (ils n’auront jamais à aller se faire tabasser devant le Parlement). D’autre part, le chaos qui règne dans les facultés, les conflits qui sont provoqués continuellement par des groupuscules noyautés par la police, le fanatisme ambiant qu’on y encourage d’une façon ou d’une autre, ne feront qu’ouvrir la voie aux diaboliques machinations des responsables étatiques : porter un coup de grâce à l’université et à la gratuité de l’enseignement : renvoyer les enfants des pauvres et des campagnes de la misère et du Maroc inutile chez eux ! Permettre aux écoles privées de ne former que des êtres apolitiques, des technocrates de l’administration marocaine de demain, des êtres dépourvus de connaissance de leur véritable histoire et des contradictions au sein de leur société, des outils qui appliqueront sans rechigner les stratégies de l’idéologie dominante, des corps qu’on déplacera à sa guise sur l’échiquier et suivant la volonté des tout-puissants d’un pays saigné à blanc. 
Mais qui sont ces étudiants auxquels on voudrait interdire l’accès au savoir et acculer à ne suivre que de petites formations dans des offices créés spécialement pour ceux et celles qui répareront notre robinet, nous recevront dans des hôtels 5 étoiles, nous serviront comme des rois dans les restaurants chics, ou nous dépanneront quand on aura une panne d’ordinateur ? Ce sont les enfants des laissés-pour-compte des politiques des 60 dernières années. Les dignes héritiers du travail et de la sueur. Les fils et les filles de ces hommes et de ces femmes qui permettent à nos marchés de ne jamais manquer de légumes, à nos enfants de s’habiller convenablement, à nos écoles de demeurer ouvertes, à nos administrations de donner l’impression qu’on est dans un Etat moderne, à nos machines qui broient de la chair humaine de tourner.  Ces étudiants qui pour la plupart et dès qu’ils arrivent au sein de l’université, se sentent éperdument seuls et sans aucun secours : ni véritables mécanismes d’accueil et d’orientation de la part de l’administration, ni bourse digne d’un être humain, ni habitat décent, ni aucun respect de leurs droits de citoyenneté. Des jeunes qui ne peuvent que nous détester et détester le monde qui les entoure. Des jeunes qui se sentent étrangers dans notre monde et qui arrivent à l’université pleins d’espoirs et repartent chez eux (et parfois même pas) bourrés de haine contre l’Etat, les partis, les riches dans leurs décapotables et nous dans notre mutisme de flagrantes compromissions.
 
Un complot contre la paix et la quiétude au sein de l’université 
 
Comment, alors, l’université (dont celle de Fès en particulier) qui a formé des générations d’hommes politiques (tant pour les partis politiques que pour l’Etat), de syndicalistes, de cadres de la société civile, de chercheurs, d’écrivains et d’artistes de renom, est-elle devenue un terrain de fanatisme et de désillusions ? Et pourquoi certaines valeurs qui étaient nôtres au début des années 70 (raison, savoir, esprit critique, ambition, tolérance, acceptation de l’autre, liberté d’expression et de conviction), sont-elles en voie de disparition aujourd’hui ? Et où se situent les responsabilités dans cet état flagrant de perdition ?
-Tout d’abord, il faut accuser l’Etat marocain qui, de l’indépendance politique à nos jours, de par ses campagnes de répression, ses exclusions, son incontestable déni de justice, ses continuelles violations des libertés et son incessant viol de l’immunité de l’université (ce qui a toujours été un « un bel exemple » à suivre de la part des étudiants) ; de par aussi ses politiques d’appauvrissement de larges couches de la population, ses programmes scolaires et universitaires dont certains font l’apologie du crime, son refus de reconnaître les représentants des étudiants et ses tentatives réitérées de les éloigner de tout véritable dialogue, ses médias publics qui passent sous silence les véritables crises de la société marocaine et des jeunes en particulier ; de par enfin son abdication face à des groupuscules islamiques (ce qui est de nature à pousser d’autres à vouloir jouer le rôle de l’Etat et appliquer ainsi leurs propres lois)… J’accuse l’Etat d’être le principal responsable de tout ce qui se passe au sein de l’université ainsi que de l’impunité dont ont bénéficié durant des décennies des individus, des groupes ou des institutions, tant au niveau politique, économique, qu’au niveau social et culturel.  
-  Ensuite vient le tour des islamistes (toutes tendances confondues), dont plus personne n’ignore les crimes odieux contre les libertés d’expression et de conviction, la justice, l’égalité des sexes, des «ethnies» et des peuples, contre les arts et les cultures, contre la beauté, la raison, la créativité et le libre-arbitre… Des êtres qui font régner la loi du Talion au sein de l’université et parfois même en dehors de celle-ci et qui, de l’avis de tous, sont entrain de pactiser avec le diable dans la région nord-africaine et proche-orientale et risquent, à court ou à moyen termes, de tuer chez les citoyens tout espoir d’évolution et de progrès scientifique.
-  En troisième lieu, le PJD au pouvoir est en train d’allumer la mèche au sein de l’université de Fès ! La présence de Hami Eddine (l’un des accusés dans l’assassinat de Aït El Jid Mohamed Benaïssa et l’un des dirigeants bien médiatisés du PJD au pouvoir) sur le lieu même où a été commis ce crime odieux il y a 21 ans, était non seulement de la provocation pure, mais un complot prémédité contre la paix et la quiétude au sein de l’université, une insulte à la mémoire du martyr, à sa famille et à ses camarades, ainsi qu’une façon de «marquer le coup» («nous avons actuellement un chef de gouvernement et nous pouvons faire ce que nous voulons»). A rappeler que l’année dernière, les étudiants de l’université de Kénitra s’étaient déjà opposés à la présence de Hami Eddine dans cette ville et à noter aussi que selon certaines sources (non encore vérifiées), des islamistes venus d’autres villes universitaires (dont probablement la victime qui serait étudiant à Meknès), auraient investi l’université de Fès « pour le débat »…
-   La direction de l’université de Fès où Aït El Jid était un brillant étudiant avant son vil assassinat à quelques dizaines de mètres de son enceinte, est accusée aussi, de ne pas avoir interdit une rencontre organisée avec l’une des personnes compromises dans ce crime et sous le regard bienveillant des sécuritaires et des responsables politiques du Royaume.
-   La gauche radicale est accusée également de s’être repliée sur elle-même et d’avoir perdu des décennies dans des disputes intestines, de n’avoir jamais osé s’assoir autour d’une table avec les nouvelles générations de militants appartenant à cette même gauche plurielle (sauf en de rares occasions ou le temps de maigres initiatives mort-nées), d’avoir laissé le fossé se creuser de plus en plus entre les différentes expériences et de jamais avoir passé le flambeau des valeurs d’antan, de ne pas avoir nettement et directement clarifié le pourquoi et le comment de l’évolution de ses nouveaux choix stratégiques et tactiques (concernant le régime, le Sahara, etc.), d’avoir parfois pris des décision hors de tout débat avec «la chair à canon» de ses actions (l’alliance avec Justice et Bienfaisance au début du mouvement du 20 février, par exemple), ou d’avoir voulu «briller» ou faire des coups d’éclat à travers certains de ses cadres, en croyant que débattre avec l’un des assassins du martyr Aït El Jid, serait donner des leçons «de grande tolérance». J’accuse enfin la gauche de continuer à ignorer que c’est bien en grande partie au sein de l’université qu’elle est née et que ce sera dans le même espace qu’elle mourra, si elle ne s’applique pas à dresser de nouveaux ponts avec celle-ci, ainsi qu’avec le reste de la société.
-   Les partis politiques démocratiques et progressistes, ainsi que la société civile, sont également accusés d’avoir quasiment déserté l’université marocaine, de ne y pas inciter des débats profonds qui seraient de nature à sauvegarder les acquis de celle-ci et des générations de militants et militantes, de ne pas véhiculer des valeurs de dialogue démocratique libre et serein et de s’enfermer parfois dans des débats sans lendemain organisés par des instances étatiques.
-  La société marocaine est accusée d’avoir totalement démissionné de son rôle de protectrice de l’université et de ne pas avoir de véritable projet démocratique concernant le pays dans son ensemble, l’université en particulier.
-  Les médias audiovisuels (les plus suivis par la population et qui ont un plus grand impact sur ses tendances), sont accusés d’être des vendus et de ne s’intéresser qu’à la naissance des chatons sur une autre planète.
-  Les intellectuels sont accusés d’avoir oublié qu’ils doivent leur notoriété, leur argent et leurs boulots, justement à l’université et que l’immense majorité de leur public ne sera en grande partie formée qu’à l’intérieur de cette enceinte. Ce qui leur enlève tout droit d’ignorer les crises dans lesquelles elle se débat.
 
Du droit à la vie
 
Hier, un jeune homme est mort à Fès. Il s’agit d’un être humain et d’un citoyen marocain qui, comme nous tous, avait droit à une vie digne au sein d’un pays qui rompt définitivement avec les méthodes de l’âge de la pierre. Et j’estime que, quels que soient son appartenance, ou les objectifs pour lesquels il se trouvait là où il est tombé assassiné, aucune personne, ni aucun groupe, ni institution, n’avait le droit de lui ôter la vie !
Le droit à la vie est clairement garanti par les conventions internationales des droits de l’Homme et nul ne devrait l’outrepasser, que ce soient des groupuscules, la police ou même la justice (quand elle condamne à mort). Et aucun prétexte n’est bon de vanter, de louer ou d’applaudir un tel assassinat.
Aujourd’hui, la famille du défunt le pleure et l’affaire est devant la justice. Et nous ne pouvons qu’espérer que celle-ci mérite enfin son nom, et ce en mettant la lumière (toute la lumière) sur tout ce qui s’est réellement passé, ainsi que sur les différentes responsabilités. Et que les responsables de part et d’autre, soient condamnés!
Comme je souhaite de tout mon cœur que le calme revienne vite à l’intérieur de l’université et que le Maroc du « tout sécuritaire » ne profite pas au maximum de cet incident, pour mener des vagues d’arrestations et d’engager de nouveaux procès iniques !
Un dernier mot : ceux parmi les islamistes qui dénonceront à leur tour cet acte, qu’ils aient au moins la décence de dénoncer aussi les crimes perpétrés contre Omar Benjelloun et Aït El Jid !
Ceci, sauf si leur chariaa ne leur permet qu’à eux et à eux seuls, de tuer ! 
 
* Ancien détenu 
politique de gauche
 

Par Ali Idrissi Kaytouni *
Mercredi 14 Mai 2014

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