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Postface de Abdelhamid Akkar : A propos de “Récits de femmes”de Khadija Menebhi




Postface de Abdelhamid Akkar :  A propos de “Récits de femmes”de Khadija Menebhi
“Récits de femmes” est un recueil de seize nouvelles, dont la plupart des héroïnes ou le sujet de la narration romanesque sont des  femmes. Des femmes du commun, banales dirait-on, qui ne jouissent d’aucune notoriété en dehors de l’écriture. Mais la narration de leurs récits, du fait même que ce sont des “inconnues”, nous révèle leur époque, et à travers elle leur société. Ce qui préoccupe ces personnages, ce qui stimule leur narration, c’est leur aspiration commune à une autre vie, une vie meilleure que celle contre laquelle elles luttent pour s’en sortir, s’en débarrasser.
L’itinéraire du recueil des récits fait que ces femmes sont face à l’autoritarisme, l’humiliation, la dignité bafouée, l’expulsion, le vagabondage, ou les entraves imposées par les us et coutumes, par le mariage consanguin forcé et sans amour, la privation de l’enfance, le “péché” de la perte de la virginité, les caprices et l’autoritarisme de la belle-mère, l’interdiction de jouir de l’art, la répudiation par simple caprice, l’indignation à cause du mauvais usage du téléphone portable, ou bien le mépris du droit à la vie….
Ce sont là quelques cycles de la narration, ses microcosmes décrits et incarnés avec beaucoup de soins. Mais au-delà, il y a une aspiration claire des personnages à l’émancipation. C’est le fond commun qui fonctionne artistiquement et au niveau de l’imaginaire dans la matrice des récits de ce recueil. C’est ce qui leur donne sens et valeur.
Les chemins de la liberté ne se limitent pas, seulement, à l’action politique. La liberté empreinte d’autres voies comportementales et sociales, émanant du vécu et des comportements  quotidiens de celles et de ceux qui “n’ont pas d’histoire”. Les marginaux, les inconnus, les exclus de tout droit et encore plus de tout privilège, notamment les femmes. Les héroïnes du recueil en offrent un exemple éclatant. Leurs récits sont une forme de prise de parole en tant qu’efficace appropriation de la capacité d’expression, incarnation de l’aspiration et du désir.
Ces récits constituent également une contribution à l’affirmation de soi, à la volonté de faire entendre la voix individuelle, et une “brisure” de l’hégémonie de la masculinité. Ainsi, ces récits deviennent des contre récits- non pas des récits mâles- mais plutôt des valeurs essentiellement masculines. De la sorte, ces récits convergent, également, à travers leur style artistique spécifique, avec l’action politique. Ils deviennent partenaires dans le renouveau de la conscience, de sa reconstruction dans le sens de la libération, à travers les voies de perception de la liberté.
Dans ces récits, la mort est présente de manière constitutive remarquable. Ses images sont différentes, ses significations multiples, il est matière d’écriture. Cependant, il est, dans tous les cas, un puissant catalyseur qui déclenche la dynamique de la narration, la couronne ou bien l’inspire.
Dans le récit “Le Caïd des Aït Ma”, la mort constitue la clef de voûte de l’histoire, elle est le centre de la narration. De la même manière, la mort met un terme à une situation cauchemardesque que les femmes aussi bien que les hommes ont vécue, du fait que le “Caïd” souffre de démence du pouvoir. Il est également atteint d’érotomanie.
Le meurtre du “Caïd” a lieu au marché hebdomadaire, sous forme cérémonieuse, festive, pour venger “l’honneur” bafoué ; c’est une vengeance de la dignité humiliée, une libération de la peur, de la résignation.          
Dans ce récit, à l’instar de l’ensemble du recueil, l’espace fonctionne en tant que lieu aux fonctions multiples, vitale et culturelle diverses. Il fonctionne également en tant que mécanisme d’organisation de la narration, de préparation du  devenir des faits et du destin des personnages, il est générateur de sens. Ce sont des espaces marqués par la tension et la crise, le plus souvent ils sont provisoires, permettant l’échange, le passage, l’observation et la réminiscence…
Il y a d’abord le hammam, le bain traditionnel du village. C’est le lieu de la “nudité” libre et licite. Nudité corporelle, physique et morale. C’est également un lieu de purification, d’échange des informations, des médisances, calomnies et d’extension des connaissances. Outre cela, dans ce récit, ce lieu accomplit une autre fonction originale et novatrice, en l’occurrence une fonction politique, si l’on veut. Les femmes y échangent leurs sentiments au sujet de leur cauchemar commun face à l’obsession phallique, maladive et despotique du “Caïd”. Elles décident de rompre le silence et d’exhorter les hommes à se débarrasser de lui.
Il y a, en second lieu, et en contrepartie “la maison du sage” du village, où les hommes prennent, après concertations, leur décision de tuer le “Caïd”. En troisième lieu, il y a le marché hebdomadaire, lieu de commerce, de rassemblement régulier, d’échange et de renouveau du rythme de la vie. C’est là qu’aura lieu, de manière inopinée et rapide, le meurtre du “Caïd”, à coups de poignard.
La signification et la symbolique de l’ensemble sont d’une grande profondeur, elles sont incarnées de manière très forte sur le plan artistique. En effet, c’est dans le marché que le pouvoir est proclamé, c’est là que l’autorité  met à exécution ses annonces et sa volonté. Et c’est là, précisément, que les citoyens vont proclamer, au contraire, leur volonté et qu’ils feront connaître leur décision, leur acte à l’ensemble de la population, au vu et au su de l’autorité et de ses agents, et contre leur complicité.
Plus de cauchemar, à partir d’aujourd’hui ! Non seulement pour les victimes du “Caïd”, mais pour l’ensemble des jeunes filles et jeunes hommes de la tribu. Donc, la mort de l’agresseur constitue le début d’une vie en sécurité et dans la dignité, pour les autres.
La conclusion du récit “Haféda”, suggère que la mort pourrait être son destin, pour “effacer la honte” (Alaâr) qu’elle a infligée à la famille. Refusant son mariage forcé avec son cousin germain, elle a pris la fuite la nuit de ses noces. Ici, l’image de la mort, probable, est en apparence négative. Elle émane de la permanence des usages tribaux qui ont un impact sur la vie et sur l’imaginaire, également. Mais, au fond, c’est une image opposée, contraire : ici la mort a la signification du martyre, le martyre pour une idée, en l’occurrence l’amour et le libre choix en tant que fondements du mariage.
Dans ce récit, il y a un travail artistique et aussi symbolique sur “le lien occulte entre le sentiment de la honte et la violence”. En effet, les racines de la violence, en ce qui concerne l’image de la femme dans l’imaginaire masculin, résident dans cette conjonction entre honneur et honte; notamment dans les sociétés où prédominent les structures tribales et claniques. C’est contre tout cela que “Haféda” s’est insurgée, qu’elle a fui le mariage“que l’on s’envole ou que l’on fuie, les deux modes sont des voies de  recherche de la liberté”.
Dans le récit “Houria”, la mère décède. La famille se désintègre, ses liens se déstructurent, surtout suite au remariage du père. Après leur expulsion du foyer paternel, les deux jeunes filles deviennent soit des bonnes ou bien des prostituées. Ici, la symbolique de la mort réside dans le fait que c’est  la mère, et non pas le père, qui est le pilier de la famille, comme il est habituel et récurrent dans les romans de Néguib Mahfouz. “Houria” donne, progressivement, à la prostitution un sens différent. C’est la réponse permise par de telles conditions d’expulsion et de vagabondage des mineures. Elle fait de la prostitution sa patrie, sa nationalité :
“-Etes-vous Sénégalaise ?
-Non, je suis prostituée !”
Réponse cinglante. Réponse qui étonne et déstabilise son interlocutrice. Mais, avec honnêteté et franchise, cette réponse réduit la distance entre les deux personnages. Il n’y a plus de gêne entre elles. Le flux de la narration, les aveux et les associations d’idées s’en trouvent  facilités. Le train, espace idoine et adéquat, est mis à contribution au niveau artistique. Le voyage et le dialogue interpellent la mémoire, l’imaginaire, les méditations, et aussi les souvenirs de l’héroïne. Ils permettent le passage, la transition entre les temps qui se télescopent, le présent, le passé et le futur éventuel s’enchevêtrent. Dans le récit, le voyage est un double voyage. C’est un voyage matériel, physique, dans le train, et c’est également un voyage symbolique, dans l’être, dans le soi-même. C’est la recherche d’un sens sur les ruines du décès de la mère, de l’expulsion et le métier de prostituée, par coercition !
Dans le récit “Hanane”, la bonne meurt, alors qu’elle est en plein rêve de récupération de son enfance violée, volée, de son humanité déniée, bafouée. Ici, la mort est un cri de dénonciation, de condamnation, lancé à la face de l’employeuse aussi bien que de la société. C’est une vive protestation contre l’exploitation de la misère, de la pauvreté et de l’ignorance des familles villageoises. La mort est le fruit de la privation de ces jeunes filles de vivre une vie normale, en les faisant trimer chez des familles dans des conditions totalement inhumaines. Il faut remarquer le paradoxe finement ironique: la bonne porte le nom de “Hanane”, [tendresse]. Elle qui est absolument privée de toute tendresse, de tout ce qui a trait à l’enfance, à la joie, aux jeux et au développement naturel d’une enfant.
Quant à “l’Oriental”, héros du récit qui porte son nom, sa mort relève à la fois de l’humour et du comique. Mais, au niveau des valeurs, c’est une punition de par sa nature. En effet, au sujet d’une question le concernant, il a prétendu qu’il était décédé, depuis une année ! Sa réponse visait à le soustraire de venir à l’aide de ses cousins -qui ne le connaissaient pas personnellement- pour faire face aux calamités de la sécheresse. Sa prophétie s’est réalisée, parce qu’il a provoqué son destin et précipité sa mort. Il est comme celui qui phantasme de dévastation  et provoque le diable pour introduire le mal dans son foyer. “Tu es fou de défier ainsi la mort. Tu provoques ton destin ! “lui dit sa belle-mère. En outre, la mort révèle, ici, une face cachée de la vie de “l’Oriental” : il a un enfant illégitime et non reconnu, né d’un autre mariage occulté. Ainsi, son patrimoine, “lui à qui l’avarice avait fait oublier la vie “, sera mis sous séquestre, sans être partagé, dans l’attente d’une décision de la justice. Tout ce qu’il avait accumulé, avec son avarice et sa fausse fierté, sera emporté par le vent !
“Rhimou” décède, victime d’une erreur médicale. C’est un mépris de l’autre, du malade, de son droit à la responsabilité et aux soins nécessaires à la préservation de sa vie. Dans le récit de “Ahlame”, le coup d’Etat de Skhirat est une occasion pour le rappel et la référence à “l’édification” du tristement célèbre cimetière des vivants, Tazmamart. Ces diverses images de la mort, contribuent à enrichir les récits en leur conférant, parfois, une forme dramatique. Notamment, lorsqu’il s’agit du devenir des faits et du destin des personnages, dans un style dramatique au niveau de la forme de la narration et de ses itinéraires.
Le thème de la mort n’est pas le seul sujet catalyseur, présent dans les récits. Mais, je l’ai choisi, en tant que microcosme signifiant, à travers lequel je révèle seulement le mode de fonctionnement thématique dans ce recueil. Les autres microcosmes ne sont pas moins intenses ni moins symboliques de la mort.
“Récits de femmes” est une profonde immersion au cœur de la littérature. Immersion où il y a une “invention de l’histoire, avec une coordination harmonieuse de sa trame et de sa fin“, la création des images et des caractères, et où on privilégie dans l’écriture l’incarnation et la capacité de création de scènes dramatiques.
Dans le recueil, il y a un enrichissement de l’ensemble par une tendance descriptive équilibrée, au niveau artistique et sur le plan de la signification, par la présentation des personnages à travers leurs actes et l’exposé fonctionnel de leurs caractères et leurs physionomies. Aucun récit du recueil n’est exempt de scènes et de dialogues dramatiques. Il me semble que l’expression, contenant beaucoup de phrases caractéristiques de la poésie et du  théâtre, se trouve énormément enrichie par une sorte “d’acculturation” raffinée. En effet, l’auteur intègre, au moment du commentaire, de la transition ou pour mettre un terme à  la succession de la narration, des dictons et des expressions idiomatiques qu’elle traduit en français. Cette intégration remplit deux fonctions ou plus : c’est une démonstration de conformité à la culture de référence du milieu des femmes des récits, une diversification de l’expression unilatérale en français engendrant un passage, une transition et un échange éventuels entre un contenu et une expression différents dans leur contexte de circulation. C’est une “acculturation” qui ne va pas jusqu’à mettre en crise l’expression en français, ou la mettre sous tension. Mais, elle permet son ouverture, de la même manière qu’elle offre aux traductions, dans les récits, une vie et une circulation différentes.     
Outre l’expérience personnelle de l’écrivain, “Récits de femmes”, en s’inspirant de l’impact de la réalité changeante, de la culture fertilisante et de la mémoire blessée, nous offre, à travers des supports artistiques et stylistiques, une lecture symptômale de la société. C’est dire qu’elle écrit et qu’elle lit “en tant que symptôme qui témoigne de l’état du corps social” -Jacques Rancière- Dans les récits, il y a une incarnation artistique des faits banals d’après la société. Mais, ce sont des phantasmes qui témoignent de la réalité de la société. La finalité des récits de ce texte est de “révéler le texte social inconscient et d’en décoder les symboles”, tels qu’ils apparaissent ou sont suggérés par la narration des personnages et des faits. Le but est également de transformer ce qui est banal et habituel en écriture romanesque, poétique et signifiante. Car, la littérature, selon l’expression de Jacques Rancière, “n’est que la capacité authentique de progresser dans le tissage du récit du monde, et le partage de cette capacité avec l’humanité toute entière”.
Le monde incarné ici, dans ce recueil, est un monde de femmes du commun, banales, dirait-on.  Des femmes  qui n’ont pas “d’histoire” reconnue. Des femmes ayant pris conscience, dans leur situation, de ce qui leur permet, au niveau des sentiments et des comportements, d’aspirer à la libération en conformité avec leur degré de conscience. C’est le fruit de ces récits.
Ce sont là de simples impressions qui m’ont été inspirées par le plaisir artistique et intellectuel  de la lecture de ce recueil, avec l’espoir d’inciter les autres à lire, à jouir du plaisir que procure la littérature.

Postface de Abdelhamid Akkar :  A propos de “Récits de femmes”de Khadija Menebhi

Libé
Vendredi 7 Juin 2013

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